• L'individualité

    André Bernold

    André Bernold : J'écris à quelqu'unJe me dis que le fait marquant, massif, pour nous Occidentaux, c'est l'individu, l'individualité. Les penseurs indiens et chinois n'y accordent guère d'attention. L’Oriental d'emblée pense le chemin juste, parmi la multitude et par rapport à la multitude indifférenciée, sans jamais distinguer, ultérieurement, le juste accompli. Bouddha distingue très peu, et rarement, ses disciples. Ce sont plutôt des silhouettes, des masques, qui traversent les grands récits japonais. Tchouang-tseu ne voit que des types ou des fonctions, le Boucher, le Duc, etc., et Confucius, des Rôles. Les plus détachés sont les Indiens, logiciens purs, attachés à ne cerner que d'inconsistants atomes logiques, Nagarjuna ; ou des rites, etc. Aucun sens d'une destinée individuelle. Différence très marquée là-dessus d'Homère - dès Homère. Curieux. Ou Archiloque, à peine postérieur. Alcman, Sapho, individualistes en diable, puis le grand Pindare. Socrate et son démon personnel ; et sa mort personnelle, unique. Les raisonnements de Socrate lors de son procès et de sa détention sont inconcevables pour un Chinois ou un Indien de son temps. Ce serait donc ça, le fameux Indo-Européen, l'Aryen venu du Nord, ou du Caucase ? Lui seul aurait le sens d'un destin chaque fois unique, dissymétrique, non superposable aux autres, comme si en plus de la gauche et de la droite, il y avait autant d'orientations irréductibles que d'êtres. Cela explose à la Renaissance, et culmine à l'Âge classique. Deux siècles de singularités absolues, XVl' et XVIle. Mais ça démarre au Xllle. Déjà Dante, l'un des plus « individualistes » de tous, marque un progrès décisif sur Homère. Sans commune mesure avec les Latins. Son cher Virgile lui-même ne reflète encore que des ombres chinoises, et il en va de même de Catulle, Properce, Juvénal, etc. Pétrarque, peut-être davantage encore que Dante, puis tous les artistes italiens, Piero, Uccello, Cosimo, Donatello, Mantegna, Masaccio, Benvenuto Cellini, Michel-Ange, Léonard... Tous hors matrice, chimériques, prodigieux. Mais il faut lire les chroniqueurs, puis les mémorialistes. C'est là et nulle part ailleurs que se déploie, mieux que die reine Mannigfaltigkeit des Lebens (Kant), l'infinie diversité de la vie personnelle incarnée. Et c'est pourquoi, Saint-Simon est le plus grand, parce que chez lui cette diversité est aussi lourdement concrète qu'elle est à la fois inépuisable et immaîtrisable.

    S'il y a quelqu'un qui donne vraiment le vertige, c'est Saint-Simon. Ses dix mille pages ne sont que vertiges, étourdissement clair et distinct. Il est inexplicable qu'un organisme humain ait pu supporter un tel voltage et pendant si longtemps. Il n’y a pas d'explication. Saint-Simon est resté lui-même jusqu'au bout, ayant tout perdu, sa femme, ses deux fils et héritiers, dernier dévot de Louis XIII quasiment à la veille de la Révolution. Né en 1675 à peine plus de dix ans après la mort de Pascal, il meurt en 1755, précédé dans la tombe par Montesquieu. Où trouver ailleurs un grand écart semblable? Il s'est payé le luxe de se doubler lui-même: après avoir mis le point final aux Mémoires, il les relut en entier et en rédigea l'index exhaustif Enfin, il resta du temps pour un chef-d'œuvre d'histoire globale et comparée, dont la langue est encore plus incandescente que celles des Mémoires : Le parallèle des trois premiers rois bourbons (Henri IV, Louis XIII, Louis XIV). Et le plus fort, c'est que Saint-Simon raisonne, il raisonne autant que Descartes, beaucoup plus que Bossuet, son seul rival possible en syntaxe. Son imperturbable catholicisme est une chose bien étrange. Il voit l'enfer ouvert à ses pieds et ne cille pas. Comme esprit, il annonce Diderot et Chamfort.

    L’individualité est le fond de toute la littérature du XVlle, et en notre temps ce que celle-ci n’arrive pas à dire vraiment. Aussi, toute la littérature classique tend à Saint-Simon, qui la résout, l'accomplit et l'annule, car avec Saint-Simon on est déjà (depuis longtemps) chez Balzac, ou plutôt c'est Balzac qui se trouverait encore trop au large chez Saint-Simon. Les relations interfamiliales de la grande aristocratie française depuis les Valois (Henri II, Henri 111, Charles IX) sont d'une complexité à tous les étages, une espèce d'inceste généralisé et un bordel totémique maîtrisé par le seul père Anselme, même si les problèmes individuels sont plus complexes que les problèmes d'alliances et de rangs (pratiquement insolubles).

    André Bernold in J'écris à quelqu'un, éditions Fage, 2016

    Cf. site des édition ⇒


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