• L’œil a tourné de l'homme

     Jean-Claude Leroy

     

    d’avoir trop vu
    trop su des turpitudes
    évanoui dans les regards stériles
    L’ŒIL A TOURNÉ DE L’HOMME
    bascule dans le tain de la glace
    ne te regarde pas
    tu saignes
    morsures des cerbères
    caresses des milices
    plus rien à savoir
    circule !
    ta peur n’est pas la mienne
    dans le noir des époques tu peux tout faire
    sur toi sur moi sur tous
    tirer dans le tas
    lâcher ta haine
    ton impuissance mortelle
    médiocre flic ou frère de chagrin
    ignare de la vie
    L’ŒIL SE FERME AVANT DE NAÎTRE
    journée sans découverte
    tout est tellement déjà là
    sous le couvercle suspendu
    ce prix qu’il faut payer
    pour ce gâchis d’humanité
    au nom de quoi ?
    au nom de quoi ?
    nous ne savons tous que sombrer
    mais quelques-uns c’est un nombre pourtant
    et qui est ce nous qui n’est pas le mien ?
    je contemple des ciels où se marient les regards
    je contemple des mondes dans un minuscule à-peu-près
    je contemple un sourire d'innommable circonspect
    la lumière crue qui interdit l’intime
    la matraque imbécile d’un système incapable
    les meurtres par milliards organisés par l’OMC
    et nourris des idées de Smith and Co
    les « on n’y peut rien » des responsables accablés
    l’enfer de l’inertie baptisé justice
    l’envers de la nasse qui enserre l’univers
    il n’y a plus de races mais des contrôles au faciès
    cosmopolite au pays des indigènes
    tu perds la trace de ton idée
    l’idée d’universel dans ce rengorgement sans relâche
    la gauche incantatoire ou collabo
    la droite de l’ordre et des mouchoirs
    autant d’hypocrisie diffusée au cœur du toujours empire colonial
    pays des droits des larmes et des discours
    pays des leçons et des soupçons
    des affairistes et des curés
    c’est toujours une affaire de domination
    quelque chose à écraser
    et surtout quelques races à faire exister
    à inventer encore par la ségrégation
    et Lévi-Strauss n’y peut rien
    ni les plus égaux que tous les autres
    tellement égaux qu’il n’y a plus les autres
    L’ŒIL A TOURNÉ DE L’HOMME
    il n’en peut plus de ce temps circulaire
    où rien ne change que pour revenir
    ou rester là se consumant sans vergogne
    la flèche du temps sera lancée encore
    il faut tenter de vivre
    le vent se lève !
    L’ŒIL NE PLEURE JAMAIS

    mais le corps tremble entre deux espaces
    et toi tu pleures
    avec ton cœur et tes amis
    les meurtrissures ne remplacent pas les mots
    on voudrait dire
    on voudrait vivre
    tandis que l’œil nous regarde
    que l’œil nous dément
    la question n’est pas de savoir si je vais bien
    mais de savoir si les autres m’importent
    ceux qui voudraient comme moi
    se passer de passage à tabac
    et que s’arrêtent les ethnocides toujours en cours
    que les aveuglés ne veulent voir
    alors qu’ils ne cessent de les montrer
    les encourager, les permettre
    pour que les affaires continuent de plus belle
    la valeur n'est que valeur d'argent et de chiffres
    L’ŒIL NE VAUT RIEN
    mais le trafic d’organes nous apprend que si
    et la vie, la tienne n’est pas la mienne
    pourtant tu sais que c’est aussi notre vie
    sauf à fermer la porte
    sauf à nier l'écoutille, le pont, la mer et le vent
    car c’est le même bateau qui nous porte
    et nous déporte
    vigueur et rigueur des valeurs
    il n’y aurait que des solutions communes
    et donc il n’y en aura pas, c’est le malheur
    le combat continu continuera
    tandis que l’agonie affûte ses points d’exclamation
    toujours les mêmes qui courent après les mêmes
    toujours le même théâtre de divagations
    le même délire des circonstances
    où tant bien que mal tu forges ta vie
    dans l’ombre un éclair te fait perdre la face
    L’ŒIL A TOURNÉ DE L’HOMME
    ne croyez pas qu’il s’éteindra
    enfin détaché de notre viande bientôt robot
    qui n’a plus rien à penser
    ni à se plaindre
    la mort enfin prend les commandes
    et elle encombre l’espace avec des stipendiés
    des glossateurs, des gardiens de la guerre
    avec des vivants par trop diserts
    vivants qui ne le sont plus du tout
    et toi qui avances dans le noir
    où les mains pleuvent
    les mains qui ont mal fait
    les mains qui ont tant fait
    les mains qui n'en peuvent mais
    reste près de moi
    toi qui es là
    qui entends
    parlons ensemble
    doucement
    doucement
    et donnons un sens à cette seconde qui luit
    comme un brin de paille dans l’étable
    comme un brin de paille dans l’étable.

      

     

    [Avec des citations des Paul Valéry (en inversant les vers) et Verlaine, en italiques]


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