• L’œuvre et le désœuvrement (version courte)

    André Bernold

     Je ne traiterai pas de cette question à fond. Je réserve pour une autre fois un exposé plus précis des relations qui existent, du moins pour moi, entre l’œuvre, ou son absence, le désœuvrement, et le fait d’être requis très puissamment par la musique (pour moi exclusivement la musique dite classique, de Hildegarde de Bingen et Perotin à Kurtág et Bruno Mantovani). C’est pourtant de là qu’on part, mais aujourd’hui ça mènerait trop loin. Rien que sur la question sous son aspect général, je t’avais écrit quatre pages avec excursus sur Artaud, Lacan, Beckett, que je fous au panier pour essayer de resserrer le propos quasi sous forme de thèses.

    Tu m’écris : « Dans un texte sur Beckett, tu parles de la musique comme désœuvrement, Beckett ayant répondu que, s’il n’avait pas écrit, il aurait passé sa vie à écouter de la musique. J’aimerais assez que tu m’éclaires sur ce désœuvrement qui est le tien, comment il s’active, si je puis dire. Comment il se nourrit et se respire. Et que peut vouloir dire ce mot. »

    Merci, Jean-Claude, de ces questions. Personne ne me les a jamais posées. Mes amis musiciens professionnels non plus. C’est qu’ils sont trop près, et que la musique comme désœuvrement est pour eux inconcevable, puisqu’elle est leur travail quotidien. D’où déjà, je ne dirais pas certaines difficultés, mais une boussole différente pour mes randonnées avec ces amis, parmi lesquels mon propre frère.

    Pourtant ces questions sont pour moi très importantes.

    La musique comme désœuvrement, je garde cette expression en mémoire de Beckett. Il avait, lui, une œuvre, qu’il aurait pu ne pas accomplir. Moi, je n’ai pas d’œuvre et ne prétends pas en avoir, et ce n’est pas une question de volonté. Remarque que Beckett n’a pas dit ça à moi, c’est un propos tenu à quelqu’un d’autre, que j’ai lu quelque part, mais de son vivant encore. Je ne l’ai pas interrogé là-dessus. Ça allait par trop de soi. Il n’aurait pas répondu, de toutes façons. Les questions théoriques, ce n’était pas pour lui, et beaucoup de ses interlocuteurs ont pu achopper sur ce point. Et j’insiste : à quel point ce n’était pas pour lui était visible dans toute sa personne, et même spectaculaire.

    Je m’en souviens très nettement, c’est ma toute première impression de Beckett, elle ne s’est jamais effacée. Je me suis dit, j’ai formulé la phrase : cet homme est acéphale à l’intérieur de lui-même. Je me souviens aussi avec la dernière précision que, lors de nos premières conversations, je me surveillais très étroitement pour ne former que des phrases élémentaires : sujet, verbe, complément, et c’est tout. Je savais d’instinct que plus, ça ne passerait pas. Qui sait ? C’est peut-être pour ça qu’au tout début il m’a pris en affection.

    J’ai dit musique comme désœuvrement, j’aurais pu dire aussi bien, ou aussi mal, musique comme alternative à l’œuvre, toujours ouverte ; ou comme doublure de l’œuvre, en tous les sens : vestimentaire et théâtral. Une doublure à la Raymond Roussel…

    Mais pourquoi et comment la musique tient beaucoup mieux que tout, vecteur d’infini actuel, et quelle musique, et selon quel usage, quelles pratiques, à quelles conditions, c’est dit, ce sera pour une autre fois. C’est difficile à expliquer, il le faut pourtant (vraiment ? ça manquerait à qui ?). Mais alors méticuleusement. Cette réponse est déjà bien trop longue. Je ne voudrais aujourd’hui parler que du désœuvrement en général…

    La question du désœuvrement est pour moi un écho de la question de la folie, telle qu’elle se présente dans la lumière étrange de la phrase fameuse de Michel Foucault : « la folie, c’est l’absence d’œuvre », phrase avec laquelle j’ai été alternativement d’accord et pas d’accord – sic et non, toujours – toute ma vie, l’hésitation durant aujourd’hui encore. Mais déjà la pensée de Foucault tombe dans l’ironie sans fond d’un diagnostic bien antérieur, celui du jeune Lacan « visitant » Artaud. J’en reparlerai ; j’ai promis que j’allais me dépêcher. À l’énigmatique enseigne du dict de Foucault, j’aimerais juste avancer ceci : « l’absence de désœuvrement, c’est l’absence d’œuvre », « sans désœuvrement, pas d’œuvre ». Corollaire : « la folie, c’est l’absence de désœuvrement ». À méditer ?

    Mais il faut écarter ici, de toute nécessité, une équivoque qui se présente immédiatement.

    Je ne veux pas répéter, après nos maîtres ès-humanités, nos professeurs d’humanisme, qui nous l’ont seriné d’après les Anciens, qu’il n’y a pas de culture sans loisirs, sans ce que les Latins appelaient otium, d’où oisiveté, et les Grecs scholé, d’où école. C’est vrai, oui, c’est vrai, je le crois du moins, même s’il est exclu de faire l’apologie de je ne sais quelle caste, d’en haut ou d’en bas, qui serait supérieure du fait de ne rien foutre. Je n’achète pas ça, ni dans un sens, ni dans l’autre.

    Et puis, d’abord, je ne parle pas de culture. Jamais. Même lorsque j’enseignais, même aux USA, je n’employais pas ce mot. Trop chargé, trop sournois. Non pas du tout que je sois pour une quelconque contre-culture, ou inculture. Je ne suis pour rien, sauf pour Dieu et mon Roi, il me semble que c’est évident. Ou mieux, pour l’empereur, comme Dante : Henri VII. On est d’accord. Couronné le 1er août 1312, mort le 24 août 1313. Il est arrivé à certaines femmes de me reprocher d’être trop cultivé. C’est faux et c’est stupide, on ne peut être trop cultivé. Impossible.

    Beckett l’acéphale le savait. Deleuze dans l’Abécédaire fait mine du contraire. Mais Deleuze était très fort même en anatomie animale, il s’était beaucoup intéressé au squelette des mammifères, après son cher Geoffroy St Hilaire. Je ne sais s’il l’a dit à d’autres, mais à moi il a confié que les plus belles heures de sa vie, c’est à la bibliothèque du Muséum d’Histoire Naturelle, au Jardin des Plantes, à Paris, qu’il les a passées. Désœuvrement ?

    N’empêche que rappeler aujourd’hui que notre mot « école » dérive d’un terme qui, en grec ancien, signifiait « temps libre », c’est ouvertement et salement se foutre de la gueule des gens.

    – (Ici, excursus sur ce qu’est une classe aujourd’hui, des deux côtés de la barrière. Excursus sur le « rire éthique » de Beckett dans Watt (1942). Plus tard, plus tard. Mais personne n’a besoin d’un dessin.)

    – (Excursus sur John Calder, l’extraordinaire éditeur anglais de Beckett, qui veut bien quelquefois être mon ami. Sa Philosophie de Samuel Beckett, généralement passée sous silence, est une merveille. John a vu des choses que personne d’autre n’a vues. Lui seul a décrypté correctement Mal vu mal dit. J’y reviendrai.

    Calder soutient, entre autres, que Beckett est le dernier stoïcien impérial. Entièrement d’accord. C’est que, comme Calder, j’ai vu vivre Beckett.)

    L’absence de désœuvrement c’est l’absence d’œuvre signifie que le désœuvrement doit se ménager, oui, se construire, autant que l’œuvre s’étendre. Autant. A égalité. L’un vaut l’autre, l’un veut l’autre. Aucune œuvre ne se fait qu’au risque du désœuvrement – si le désœuvrement est en puissance d’œuvre, ce n’est que dans l’exacte mesure où l’œuvre est en puissance de désœuvrement. L’autre est le même. Quelquefois le désœuvrement couronne l’œuvre : Beckett. Et le cas le plus beau : Hantaï.

    Ce dont il s’agit toujours, c’est de la déliaison. Désœuvrer c’est défaire avant de faire. Tabula rasa ? Cher Descartes. Une autre fois.

    André Bernold (décembre 2017)


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