•  Claude Esnault

     

    Rosny-sous-Bois : un immeuble s'effondre

    après une explosion, au moins trois morts et plusieurs personnes disparues

     


    Là-

    Le face à face avec mes souvenirs d'enfance et mon habité , cet immeuble éventré.

    Tragique dialogue sur la scène de la vie, entre moi et le néant.

    Le « Un » rue Victor Hugo ! Sa façade défigurée, laissant supposer, dans une impudique vision, une intériorité de vie, si tranquille et bien protégée... Crépusculaire visage, ce container déverrouillé de l'intime, encore embué d'aurore... Alors,, cette blessure à mort, la béance de ce corps écorché , implosé, ce tumulus de gravats de briques grises, vomissures de la mort. sur le lieu même où je fus conçu, dans la confusion des draps de l'amour.

    , déréliction de l'espace de mes premiers émois. , cette matrice, énergie de mes espérances. , l'étrave du bateau Claude Esnault, comme miroir. Et encore, , à tout jamais fini, à terre, de ses poutrelles nouées par la douleur, de ce Ground Zero, un trou dans le tableau, anamorphose au sol. Et, de mes pleurs, surgit l'enfance démembrée. . C'est de que je parle.

    Mon phrasé est sans verbe, majuscule dénervée, amputé de forme.

    Transcendance claudiquant sur le pavement des misères. Hébétude existentielle.

    Maussade et incontrôlée Verticalité.

    En ce berceau de brume... ...dans l'enfouissement éternel: le désastre du" jour se lève", dimanche 31 août 2014, au « Un » rue Victor Hugo, Rosny-sous-bois. Date marquée aux fers rouges, elle s'ajoute, en un assourdissant écho, stigmate inflationniste, aux autres dates événements de ma vie, entre autres, celle terrible, barbare, de la guerre, le 19 juin 1940, date presque effacée, par l'Appel historique à résister, résister... aux lendemains saccagés. Oh, combien fut-elle fondatrice , cette date d'ombre, comme aussi celle vécue par un petit bonhomme encercueillé du vendredi 8 avril 1949, où de la porte du « Un » rue Victor Hugo, sortirent trois petits cercueils, en bois de gavroche, victimes d'avions assassins, pour faire leurs derniers voyages, traversant dans un rituel sacré, la cité rosnéenne, dans de magnifiques corbillards hippomobiles. Les chevaux blancs, le bruit des sabots sur les pavés. Manège ou le pompon ricane sa danse macabre. Et, ce sentiment d'avoir acquis une prématurée conscience, d'Être dédoublé , accompagnant une précoce mort. Analogie du " Dit des trois morts et des trois vifs ". Étonnante dialectique entre l'être et le pas être. Un " plus être " confondant la liaison avec la déliaison ! Qu'il est dur de regarder le ciel et d'y voir une menace, lorsqu'il est si resplendissant de soleil et de nuages ouatés et de bleu crédule. Et que penser de cette autre menace, sourde, à l'odeur minimisée jusqu'à l'amnésie, envahissant de sa traîtrise, tout un immeuble ensommeillé? Lorsque ce qui vient du bas, du profond, de la terre, devrait être réparateur, généreux dans son archéologie du savoir, de ses germes et de ses rêves. C'est quoi la Verticalité ? le concept illimité du pouvoir ? Le Fatum ?

    Pourquoi, dans une fragile nudité, d'une universelle insouciance, désorienté, je ne puis répondre aux Pourquoi? Sur un mur crayeux et poreux , soixante-huiteux, il est écrit, à l'encre rouge, une brisure temporelle, la fin du logos : Aporie. Et malgré tout j'avance, en ma solitude, transgressant " le Pourquoi " , pour mieux crier, sans relâche Pourquoi. Appauvrir l'aporie par effacement dans sa double contrainte. Ce "sans réponse", cette inquiétante étrangeté, ne fait que croître ma conscience, ma résistance, que je nomme par référance et distance " Vanité".

    Sidération de la pesanteur. Oui, ce drame pèse dans mon cœur, comme une brique froide. Il me semble aussi que ce là soit partagé, avec stupeur, par d'Autres âmes sensibles. Connaissance de la perte, déploration de l'absence? Voilà, humblement, ce que je voudrais dire à ce jeune garçon affecté, par l'abandon de son ami, son camarade de connivences heureuses, dans sa doxique réflexion médiatisée, comme le glas d'une injustice « Il est trop tôt pour partir ». Peut-être est-il encore trop tôt pour faire le deuil de cette dramatique épreuve ? Peut-être que « Notre besoin de consolation est impossible à rassasier » Oui, mais sache, mon garçon, que tu vas avancer, en une flamboyante errance, dans ton humanité, la mort fait grandir. Et surtout, ne pas supporter toutes les culpabilités du monde, comme symptôme du désespoir, mais agir, contre l'indifférence et de faire de ta vie, dans la passion, une œuvre, une différence. Le plus bel hommage que l'on puisse rendre à La Perte. Paradoxe de l'innommable.

    Et la « Survivance » t'enseignera la force du passé. Car le présent est bien factice parfois, dans la représentation de la suffisance. Il me chuchote souvent avec sa voix tordue d'éphémère - " Je ne perd pas mon temps à penser à la mort, je suis bien trop occupé".

    Toute ma compassion va aux victimes, à leurs proches , dans la poignante douleur du trauma, à la grande tristesse collective du peuple de Rosny, et bien sûr à toutes celles, tous ceux qui ont habités, au cœur de cet immeuble depuis sa construction, pour une population le plus souvent défavorisée jusqu'à sa destruction soudaine et violente, où murmurent encore joies et peines, lumineuses lucioles, dans cet atypique et unique immeuble du « Un » rue Victor Hugo.

    Et à ce jour où j'écris ces mots, je peux dire à la manière d...

    "Je me souviens".

    ...du « Un» rue Victor Hugo. Sous les lumières de mes yeux ébahis d'enfant.

    Quelle présence! Sans arrogance, comme la beauté des humbles. Que son costume couleur pèche, avec ses modénatures délicates, prenait bien l'évidente clarté, et apportait un zeste de chaleur énergisante, aux cœurs simples. Et lutter contre toutes les rachitiques pensées. Son architecture, de type pavillonnaire, n'avait rien d'une paraphrase, mais s'insérait judicieusement à la cité de banlieue, en provoquant chez les locataires un sentiment de dignité. On a parfois bien besoin de prendre de la hauteur. Et pouvoir jeter une petite pièce de monnaie au chanteur des rues, qui lui lève sa tête pour mieux nous émouvoir. L'empathie positive de la solidarité. Et cette force, de premier de cordée, avec une figure de proue hugolienne et ses deux flans chargés de valeurs, d'humanisme, cordon sanitaire d'un peuple en marche, à bâbord Jean Jaurès et à tribord Léon Gambetta, à moins que cela soit l'inverse.

    Mais mon regard a imprimé; dans son laboratoire de révélation, la fascination d'une intime familiarité, avec ce lieu originel, et sa scission de l'Ailleurs et de l'Ici. , une Finis Terrae, prémonitoire porte vers l'inconnue.

    Un navire, néanmoins, quelque peu fragile de l'intérieur, avec son squelette de poutrelles métalliques, sa peau de briques, presque diaphanes, et ses coursives et escaliers un peu bruts, sa courette intérieure et son mur de refend à l'austère personnalité, ses volets de fer, dansants et chantants aux vibrations ferroviaires.

    Une vision très subjective de mon " maintenant " d'un très près et très loin, déjà. Mais, ma famille, ma fratrie, ma petite personne, formions, à cette période d'après guerre, une belle fusion donnant force aux fragilités mutuelles, un seul et unique corps pour voguer vers des horizons meilleurs. Quelle tempête !

    Oui, je me souviens de mon « Un » rue Victor Hugo, première niche de mon existence, ce post-intra-utérin, de mes pas balbutiants et de l'étonnement des premiers mots, de l'ouverture à l'abstraction. Non, soyons sincères, je ne me souviens pas de cela, je le pense être comme un temps préhistorique, car il me semble que tout souvenir, ces fragments tracés dans une versatile mémoire, sont les résultats de toute construction dans le temps et l'histoire, de son être à la conscience.

    Je me souviens... que c'est ici, au « Un » rue Victor Hugo que mon roman d'apprentissage s'écrivit, plutôt comme un essai remis sans cesse à jour, dans son boustrophédon parcours, un couloir d'appartement, horizontale perspective, mon désert de jeu. Combien de fois ma rutilante voiture de pompiers, aux bruits mécaniques d'automate, a-t-elle volé au secours d'hypothétiques incendies, dans sa candeur rédemptrice. C'est quoi Horizontalité ? Un concept à plat ? Une verticale face terre ? L’estrade de l’ombre d’une ombre ? Là Corridor magique. Il est des voyages d'enfant comme des ritournelles en boucles hoquetantes. Oh ! Combien est cruelle la réalité, dans sa rudesse de l'incontrôlé définitif, qui ose parodier, pour une impérieuse urgence, sur le déconstruit d'un désastre, mon imaginaire de sauveur, et ma voiture rouge, comme un plagiat par anticipation.

    Je me souviens... qu'au « Un » rue Victor Hugo, je fis connaissance avec la chute, le vacillement si soudain de la chute, au travers du miroir, un film en accéléré. L'escalier, lien transversal, dans sa rectiligne raideur, dans son aseptique et sournois cirage, dans sa première marche dérobée. Ce bruit de cymbale du seau à charbon, fou , à cheval, agité comme une poupée de son, dans son plané désordonné. Et mon corps en cascade, dévalant, avalé par une oblique scélérate, au rythme tranchant des nez de marche jusqu'au terme du... seuil. Et le silence irréel d'un temps suspendu, et puis rien..si là, il fallait, à ce moment de ma vie, gravir à nouveau l'ascensionnelle oblique. Et la chute..., , l'escalier a disparu, englouti, dans les ténèbres, sous les gravats de la catastrophe, oblique en tourmente. Là.

    Je me souviens... d'un petit cheval blanc, de la douceur d'une Maîtresse, à l'école de la rue Pierre Brossolette, ce résistant de l'envol. Elle, Lui, me firent sentir que l'amour incommensurable d'une mère pouvait aussi être l'amour de l'Autre. Comme un chapelet laïque, Elle m'enseigna, avec fluidité, la plus poétique métaphore de mon enfance, souvent fredonnée comme une chanson populaire. Et, Lui, le courage. Comme je compris que la barbarie à mort d'un cheval pouvait rendre fou. Il est mort le petit cheval blanc, tous derrière et lui devant. .

    Je me souviens... de la "Passerelle", ingénierie détournement du Styx, de la Bête enrailliée, parcours de la maison à l'école, de l'école à la maison, ce rythme instinctif de l'homme et du travail, mais surtout du retour à un Ithaque buissonnier, vers le " Un " de la rue Victor Hugo,

    En ce temps là, je fis de beaux voyages, tel Ulysse, qui me remplit encore aujourd'hui d'une immense joie. Ma rivière de passage, ce filet d'eau du caniveau, longeant la voie ferrée, trottoir jonché de déchets par les frasques du marché, ce monde en décomposition, et moi grand capitaine d'un vaisseau à l'immaculée voilure: une allumette calcinée, en dérive de bois flotté, tirant des bords, contournant tous les obstacles, scories colorées d'une houleuse et criarde rivière, jusqu'à son port. Sublime caniveau . Et, le terrible assèchement, la rivière sans retour, .

    Je me souviens... d'un petit cheval, mais tout autre, un jouet d'exception, une œuvre d'art pour enfant délicat, il avait nom Piccolo, ce petit cheval articulé et sa charrette de douanier. Une mécanique d'horloger lui permettait de jouer une partition sans défaut à l'intelligence à chaque fois renouvelée. Il savait ce petit cheval, lorsqu'il trottinait sur la table de la salle à manger à hauteur de mon regard émerveillé, de toujours savoir stopper sa course, juste avant de choir dans l'abîme. Petit pédagogue de la confiance. Il savait aussi que la confiance a son heure de rouille. Et puis un jour d'été, Bucéphale à la retraite rêvant encore au Fort Da, n'entendit pas le grand fracas du dernier événement de sa vie, la bobine de fil rouge du destin rompit l'assurance qu'il portait en son petit cheval. La faille. Là.

    Je me souviens... mais faire œuvre des ses souvenirs dans la grande lessiveuse du refoulé, peut bien paraître illusoire, voir vaniteux, pour ne pas dire narcissique.

    Comme j'en veux à la contingence, au piège, à la fêlure, à la mort sans complaisance. Mon cœur au cataplasme brûlant désespère de la disparition des salamandres. Mais ne pas être submergé par la mélancolie, non, je n'oublierai jamais le « Un » rue Victor Hugo, car, tel un acharné bâtisseur, je lui dois toutes mes re-naissances, mes affects, ma construction.

    Ma boîte noire de briques grises. Mon premier théâtre.

    Et l'Histoire retiendra, que ces pillards d’âmes, ces chevaux fauves, frénétique terreur, aux naseaux fumants, indomptés et sans loi, harnachés des cavaliers de l'apocalypse dévastèrent, Là, le berceau de mon enfance, l'enfance ruinée.

    Claude Esnault

    septembre 2014

     


    Tags Tags :
  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment



    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :