• La dépouille d’Albert Cossery dans les mains d’un folliculaire

     Jean-Claude Leroy              Albert Cossery


    Il y a quelques années l’historien Alain Corbin faisait la biographie d’un anonyme choisi au hasard sur une liste de personnes, dans un inventaire d’archives (Le Monde retrouvé de Louis-François Pinagot, Flammarion, 1998), il avait trouvé ainsi matière à la belle restitution d’une configuration sociale et familiale. Aujourd’hui c’est un journaliste aux forts accents germanopratins qui publie l’esquisse biographique d’un écrivain sans aventure, réputé sans ambition et sans double fond. Sous forme d’adresse à l’auteur qu’il a pris pour sujet Frédéric Andrau a ordonné les témoignages de ses familiers pour dresser enfin une longue et logiquement superficielle évocation, il ne s’agissait de rien d’autre que tracer le portrait de l’écrivain égyptien Albert Cossery, décédé en juin 2008 dans sa chambre de l’hôtel La Louisiane.
    Les amateurs de Cossery risquent d'être déçus : Cossery, plus que tout autre écrivain, n’avait rien d’autres à livrer que ce qu’il a écrit. Pas de surprise, pas d’ambiguïté, de complexité révélées, sinon, ignorée ici, une incommunicable subtilité du regard qui valait pour son talent de croqueur. L’ouvrage, intitulé Monsieur Albert (éditions de Corlevour, 2013), manque cruellement d’humour, d’esprit, se complaisant au contraire à être triste et dévitalisé. En dépit d’un dispositif narratif des plus scolaires, normalement efficace, sa propriété principale n’est autre que la platitude, de celle qui caractérise les recueils de faits anecdotiques.
    La déception avait été grande en visionnant le film de Sophie Leys, Une vie dans la journée d’Albert Cossery (© Le Grec, 2005). On y sentait avant tout le goût qu’elle avait eu à se rapprocher de témoins célèbres, de requérir auprès de personnages médiatiques (Beigbeder!), incapable de choisir une approche de l’œuvre piquante et chaleureuse de Cossery. Et n’était-ce pas un non-sens que de partir de Paris pour définir un homme qui tint jusqu’à la fin de sa vie, et non par coquetterie, à sa nationalité égyptienne, refusant toute naturalisation ? Vain exercice télévisuel que semble prolonger Frédéric Andrau par cet ouvrage à la fois honnête et aberrant. Quiconque a côtoyé Albert Cossery retrouvera certes des aspects de sa conversation et de son attitude, le témoignage de Joël Losfeld notamment a dû être précieux, elle qui a beaucoup fait pour l’auteur de Mendiants et orgueilleux à un moment où le monde des lettres l’avait délaissé. En revanche, les allusions insistantes à cette même Sophie Leys, jeune amie ultime de l’écrivain, provoquent parfois la gêne. Nul doute qu’elle a dû être importante dans le cœur (il en avait un !) d’Albert, mais enfin…
    Dans le cadre de cette compilation de souvenirs de tous ordres, Frédéric Andrau ne choisit pas et il va jusqu’à colporter la rumeur d’un supposé antisémitisme de Cossery, même si c’est pour le nier ensuite. C’est sans doute, de son point de vue de valeureux biographe, le moyen facile de se hisser au rang d’essayiste objectif. Albert Cossery ami de Jean Genet, Jean Genet suspect d’antisémitisme; donc, ne le dénonçant pas, Cossery coupable avec lui, d’autant qu’admirateur de Louis-Ferdinand Céline. Un séjour en Égypte aurait renseigné quelque peu le journaliste, et non pas un séjour actuel mais d’il y a quelques années au moins ; une imprégnation n’aurait pas fait de mal, car on ne peut tout comprendre à partir de faits ou de dires rapportés, fussent-ils les plus fidèles. Indépendamment des furies islamistes qu’on peut voir aujourd’hui, et pour des raisons historiques évidentes, le peuple égyptien comme son élite intellectuelle dans sa grande majorité n’a jamais caché son hostilité aux impérialismes américains, anglais, et israéliens. L’antisémitisme demeure  évidemment étranger à cette position viscérale.

    « Les mérites d'Albert Cossery sont nombreux. Le plus grand, à mon sens, est d'avoir surmonté la tentation du pittoresque, et de nous avoir épargné les inévitables scènes folkloriques auxquelles croient devoir sacrifier les écrivains qui traitent de l'Orient. […] Aucun folklore ne conduit au secret des êtres. Il faut, pour y atteindre, saisir l'homme en ses moments sacrés, au moment de l'orgasme ou de la révolte ! » écrivait en 1956, dans la revue égyptienne Calligrammes, Georges Henein dans un éloge de son compatriote. Cossery n’a jamais parlé qu’au nom du peuple égyptien tel qu’il l’avait connu jadis, et retrouvé ensuite lors de séjours tardifs. À cet égard, il faudrait relire sa préface aux Âmes mortes où il fait de Gogol un représentant de l’âme des paysans russes, des moujiks, de même que lui se voulait le rapporteur en occident de ce qui est propre au caractère égyptien.

    Belle démonstration en tout cas, par Frédéric Andrau, de ce que, décidément, la méthode de Sainte-Beuve peine à prendre sa revanche sur le procès que lui fit Marcel Proust. Un écrivain, si on n’en reprend pas un peu son esprit pour soi, ne sert à rien qu’à distraire quelques cerveaux trop peu inquiets. C’est à ce seul titre que ce Monsieur Albert trouverait son intérêt, en tant qu’exercice de portraituration creux et non distancié. Exercice de myope, devrais-je dire. À force d’aligner des faits et gestes précis, de s’abriter derrière la voix des autres, de délayer sans cesse la surface d’un personnage, on finit par ne rien risquer de dire de ce que cet homme se cachait peut-être à lui-même. Sans doute est-ce vraiment dommage. Ou sans doute pas.

    Je me souviens, pour ma part, d’Albert Cossery m’expliquant qu’il n’avait jamais su rédiger de compliments, même à ses amis, qu’il ne savait que critiquer. Le même jour, ou un autre, il évoqua un peintre qui exposait ses toiles sur le trottoir, à Saint-Germain-des-Prés. Cet homme représentait pour Albert le comble de la misère humaine car, non seulement il était un artiste médiocre, mais en plus il ne parvenait pas à vendre ses tableaux, ce qui paraissait une sorte d’anomalie dans un monde où l’absence de talent se paie si souvent d’une certaine réussite…

    « D’abord, est-ce que l’on pouvait être plus misérable
    que les autres ? Non, c’était impossible. »
    Albert Cossery, La maison de la mort certaine
    (éditions Joëlle Losfeld, 1994)


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