• La femme-grenouille

     Jean-Claude Leroy

    La femme-grenouilleÀ l’époque, la planète était un grand verre d’eau. J’y habitais seul, je ne me connaissais pas. Mon univers s’arrêtait à une barrière de pyrex ; ignorant s’il y en avait d’autre, celui-là me convenait très bien. J’étais arrivé à l’âge mûr où se gratter le nombril ne suffit plus, or, justement derrière un gros remous maculé d’ocre et de ténèbres, et que la réverbération du soleil rendait indéfinissable, une forme se précisa peu à peu. Je n’avais jamais vu de femme dite grenouille, ma propre image grossie par l’épaisseur du verre me suffisait, je ne savais pas qu’il y avait la beauté ou le désir, le code conjugal ou le martinet, les confessions impudiques, l’entreprise générationnelle. Elle s’appelait Sofia, et dans la vie elle faisait "femme-grenouille". Je reluquai machinalement ses cuisses. Dommage qu’elle soit Française, pensai-je. En même temps que je méditais elle me parlait et je percevais avec joie sa volubilité, sauf que je ne saisissais pas le moindre mot de son allocution puisqu’elle avait oublié d’ôter le masque de ses yeux et surtout le tuba qu’elle avait dans la bouche. Je sus bientôt qu’elle ne s’exprimait jamais sans s’être munie du dit masque et du dit tuba. Nul n’avait jamais compris ce qu’elle disait. Mais Sofia ne s’arrêtait pas à ce genre d’écueil, elle exposait son propos avec aplomb, sans reprendre sa respiration, la ponctuation lui paraissant d’ailleurs un appareillage réservé aux professeurs et aux retraités. En attendant, elle portait son débit au maximum et je restai éberlué par cette apparition doublée d’une énigme essentielle. Moi qui me croyais l’unique représentant de mon espèce, j’avais certes pu délirer selon quelque déviance raisonnable, déterminée par mon expérience égocentrique, mais en aucun cas je n’aurais pu imaginer, prévenir un pareil accident. Pourtant, les accidents sont ce qui arrive. Elle arrivait sans se presser, sûre de son effort, peut-être. Et ma stupéfaction m’empêchait de fuir. D’ailleurs, comment aurais-je fui ce verre d’eau, à moins de lui emprunter les palmes qu’elle avait aux pieds, car ses pieds ne séparaient jamais de ces prolongements de caoutchouc. Il y eut d’ailleurs dans le passé une femme-caoutchouc mais j’ignore ce que dirait la généalogie d’un rapprochement entre cette ancêtre et la femme-grenouille. Par défi, j’opposai à son inaudible exposé un babillage des plus concis et intéressé, du genre qui touche sa cible ou qui autodétruit. Elle parut surprise qu’une sorte de réponse puisse être apportée à ses glouglous chromatiques, peut-être de découvrir qu’il y avait encore d’autres inepties que celles qu’elle connaissait déjà. Alors, Sofia eut un mouvement brusque, une sorte d’éternuement, et de forte amplitude, son masque tomba, son tuba chut, sa jupe s’ouvrit, ses palmes coulèrent, la femme-grenouille adoptait manifestement la figure femme, j’allais ainsi de découverte en découverte, c’est-à-dire de la grenouille dénudée à la femme à poil. Et je vis bien que c’était soudain comme le printemps, le printemps sur verre et sur mer, rempli d’oiseaux, de poussins, de canetons, et d’autres palmipèdes, et aussitôt je me mis dans tous mes états.
    Je disposais d’un état général, d’un paquet de Caporal, d’un mauvais état, d’une sœur, d’un éthanol, d’un nez tassé par les coups de poing, les coups du sort, les aquilons frigorifiant, j’en disposais mais n’en songeais pas moins à n’en user qu’en dernière extrémité. En effet, il était plus judicieux, pensai-je, de prendre le taureau par les cornes, la femme par la main, et de l’emmener prendre un verre à terre. Ce que je ne fis point à la ligne ou à la virgule près puisqu’elle refusa toute initiative et demeura bouche bée pendant quatorze mois et quarante secondes, j’avais l’œil sur son chronomètre de plongée, c’est pourquoi je donne cette précision qui n’est pas sans rapport avec la patience acquise par le garçon du café qui attendait que le verre fût payé pour abandonner son service. Je puis au demeurant témoigner que dès que la bouche de Sofia ne fut plus bée le garçon encaissa, fila, courut, et c’est sur ce temps de retour à domicile qu’un véhicule amphibie le renversa et l’écrasa. Ces quatorze mois quarante secondes n’avaient pas été inutiles mais quelques secondes de plus eussent été plus bénéfiques encore, il eut échappé à l’accident. Sofia se mit alors à parler normalement, comme un déluge, elle devint commune, intelligente, séductrice, accapareuse. Je profitai du revirement pour me rajuster, réviser la liste de mes diplômes, déployer mon système de défense et réfléchir tout en mimant l’indifférence clinique. « La prochaine fois, j’aurai un peu de monnaie avec moi » lui dis-je, croyant camoufler une érection intempestive tandis qu’elle rédigeait un document instructif intitulé : « De l’influence de l’eau salée sur l’assèchement progressif des parties honteuses ». Elle usait pour se relire de lunettes à verre épais parsemées de virgules qu’elle supprimait sur la feuille d’un simple biffage, mais elle s’obstinait et biffait jusqu’à biffer les phrases, jusqu’à noircir les pages, jusqu’à recommencer en grand sur une surface mouvante où évoluaient des cachalots à tête de chien. Sofia les écartait du coude et poursuivait sa prose dans ce fatras zoologique inextricable. J’applaudissais son mérite. J’embuais ses végétations, car elle avait la bouche ouverte si largement qu’on y glissait facilement le menton et la glotte, sans compter la vérité dérobée à la bouche des enfants et qui venait s’installer là pour un hiver ou deux. La femme-grenouille rougissait dès qu’elle était mûre, alors que ses neurones battaient les records de souplesse, de vélocité, d’inventivité. Chaque atome était artiste à l’intérieur de la femme-grenouille, sinon il était rejeté avec mépris, rangé à la morgue des indécrottables. Dans ce capharnaüm l’anarchie signait de beaux éclats ; par tous les pores l’imagination exsudait, j’en étais éreinté. Mes bras tentèrent l’impossible, mes doigts se firent scolopendres, je bavais des marécages de vin âpre et de soupe de viande faisandée, derrière moi une trace s’inscrivait dans les sous-sols, à cause de mon code à 111 chiffres que j’avais abandonné à des vigiles peu scrupuleux, les mêmes qui eurent abusé de la partie femme de la grenouille si je n’avais mis en avant la diphtérie qui sévissait soudain dans la circonscription. J’épousai Sofia le soir d’une fête nationale sous un ciel qui puait la poudre et le sang impur, elle ne le comprit que quelques années plus tard alors qu’elle recopiait la cent quatorzième version de son traité consacré aux effets du manque d’oxygène sur la résistance de l’opinion aux ordres prononcés en langue allemande durant la deuxième période de l’occupation, après l’invasion de l’URSS par l’armée du Reich. Elle avait encore sur elle son masque à virgules et les voyait partout sur la page, les biffant avec le même acharnement, je n’en pouvais plus. Je regrettais déjà le temps du verre d’eau, des premiers émois, je vieillissais devant elle qui restait là même, insituable et, de ce fait, échappant aux effets du temps. Elle était toujours la même, occultait toujours ses parties invisibles mais exposait sans précaution les quartiers plus génitaux de sa morphologie, personne n’y prêtait attention, c’était la femme-grenouille.
    Parfois Sofia respirait, nous étions tous figés, une foule d’êtres grossiers, disgracieux, à la regarder dans un instant où elle respirait. Elle ne reprenait jamais son souffle, l’abandonnait sur le comptoir et nous étions trop heureux d’en pouvoir jouir, du moins celui qui s’était précipité avec le plus de bonheur, évinçant 300 concurrents écœurés qui allaient bientôt s’étriper sous les yeux masqués de la femme-fatale-grenouille. Je délaissai peu à peu mes avantages, je devins un quidam parmi d’autres, elle m’ignorait aussi parfaitement que n’importe qui, c’était mon sort, aussi bien d’avoir cru qu’elle était accessible, ce qui signifie ordinaire, que d’avoir pensé que j’avais en moi ce qu’il fallait pour la distraire de son élection. Peu à peu j’en convins, je revins à l’antérieur, je tus mon rire, demeurai coi. Vers la fin de l’année suivante mon cœur cessa de battre, je me plus chez les morts, et j’espérais assez d’elle. Mais un diable quelconque et fort calculateur m’expliqua qu’une femme-grenouille – de celle qui pouvait ainsi ne jamais s’essouffler – ne manquerait jamais d’air et que je ne risquais pas de la voir débarquer un jour noir dans cette géhenne où la mort est parfois bien longue pour qui nourrit quelque espoir d’y retrouver une apparition.

    j-c l
     

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