• La mystique et l'enthousiasme (surréalisme et religion)

    Jean-François Chabrun

    La mystique et l'enthousiasme (surréalisme et religion)
    «Die Poësie ist die Religion der unreligiösen Menschen. »
    Grillparzer
    (La poésie est la religion de ceux qui n’en ont pas.)

    Le surréalisme, dès son origine, s’exposait à laisser planer une certaine confusion sur l’état des frontières qui peuvent séparer son activité propre des mobiles psychiques de l’activité religieuse. Il n’y a pas en effet entre la mystification et le mystère, entre l’enthousiasme et la foi religieuse, une telle différence formelle que les yeux les mieux avertis n’en viennent parfois à les confondre. Il est arrivé, à plusieurs reprises, qu’à juste titre attirés par la fascinante figure du médium, d’aucuns parmi nous aient cru pouvoir trouver en elle la justification d’une conception théosophique du monde qui les a parfois amenés à se ranger délibérément sous la bannière du christianisme, soit dans le sein même de l’Église, soit en adoptant à son égard une politique de « compréhension » aussi dangereuse et répréhensible d’ailleurs du point de vue chrétien que du point de vue de la clairvoyance matérialiste qui doit demeurer exclusivement nôtre.
    Je tiens à spécifier d’ailleurs à ce sujet qu’aucune politique de compréhension ne me paraît possible à l’égard d’une Weltanschauung qui exclut en principe toute intellection valable du monde d’« ici-bas » et n’a d’autre fin que de sublimer cette négation en posant comme postulat l’existence d’un « autre monde » auquel nous avons tout intérêt à ne pas croire si nous voulons loyalement courir les chances de l’humanité vivante, c’est-à-dire en écartant d’emblée toutes les forces qui pourraient nous égarer de cet effort, ou même nous dissuader de le poursuivre.

    Aussi magnifique que soit la rigueur d’un Jansénius, elle ne me fera jamais que regretter d’autant plus de la voir s’asservir à des fins excluant toute rigueur suprême. Ce n’est pas pour moi un spectacle consolant que de rencontrer chez un prêtre les vertus que j’estime le plus. Cela m’attriste davantage.

    Il y a, entre le prêtre qui bénit d’un côté de la frontière des hommes qui vont aller s’entretuer avec ceux de l’autre côté, bénis eux aussi par le prêtre d’une même religion et enflammés par lui de la même certitude qu’ils luttent pour accomplir la volonté d’un même dieu, et le poète qui, sans se réclamer d’aucune providence, lutte dans tous les pays pour exprimer les forces imaginantes qui portent déjà en elles tout l’appétit d’un monde libéré, une indifférence à laquelle aucune argumentation théologique ni aucune finesse de casuistique ne retireront jamais le caractère d’une opposition essentiellement inconciliable. Le poète qui ne prendrait pas consciemment ni ouvertement parti dans ce conflit, ferait œuvre de confusionnisme et ne pourrait que trahir sa propre cause.

    Car on ne définit jamais mieux ni plus exactement la teneur de l’effort poétique qu’en lui proposant tout d’abord pour but primordial l’élargissement des facultés de l’esprit à la mesure de toutes les possibilités humainement accessibles, par la résolution pratique – mieux que par une suppression utopique – des conflits du désir et de l’action. Et c’est assez dire par là que le Surréalisme ne se consacre à l’extériorisation d’un certain état de pensée – approximativement situé dans une sorte de no man’s land psychologique, entre la nécessité d’une part où nous nous trouvons de subir et même d’organiser notre pensée sous la contrainte issue du désordre existant et le besoin, d’autre part, de nous laisser guider au hasard de notre imagination – que pour mieux toucher à ce qui est, en fin de compte, susceptible d’améliorer à la fois la condition de la pensée et celle de ceux qui l’exercent. Que le poète le sache, le veuille ou non, il re lui est pas possible de mettre un seul instant en liberté sa propre imagination, et cela assez profondément pour aboutir à la construction concrète d’images verbales ou picturales, sans se compromettre irrévocablement à l’égard de toutes les forces économiques, scientifiques, politiques et sociales qui collaborent à l’édification de la liberté de tous les hommes. On n’échappe pas plus à la contrainte des forces qui s’opposent à ce que l’homme jouisse de la liberté coûte que coûte, à mériter et à conquérir chaque jour davantage cette liberté. (1)
    À ce titre, il ne saurait y avoir de collaboration possible avec l’ordre de résignation que le mysticisme et la religion tendent à instaurer sur le monde, ni avec aucun système, même d’apparence purement laïque, s’inspirant de méthodes identiques. Car si le prêtre peut, à la rigueur, se faire de l’acceptation du monde tel qu’il est une vertu qui lui permettra d’accéder à une vie surnaturelle meilleure, il se trouve alors naturellement allié avec ceux qui ont intérêt à ce que le désordre dure, parce qu’il leur est profitable. Ainsi Luther, ennemi juré de la Papauté, suivit-il pourtant exactement la même politique que l’Église romaine en prenant parti pour les Princes qui brisaient dans le sang les jacqueries des paysans et des serfs en qui le Protestantisme et Luther lui-même avaient mis un grand espoir de délivrance. Il justifiait d’ailleurs cette attitude par une transposition parfaitement valable, du point de vue théologique, de la soumission mystique à « l’ordre divin » à une soumission civique à l’« ordre des Princes », expression pratique de la volonté de Dieu sur terre. (2)
    Mais le poète, lui du seul fait, nous venons de le voir, qu’il libère son imagination en lui donnant une expression pratique, n’accepte pas plus le monde que le savant n’accepte de prime abord un ordre donné. Comme pour le savant, le problème de l’origine et des fins métaphysiques des états donnés n’est qu’un problème très secondaire et qui passe, en tout cas, bien après ceux :
    a) de leur mise en doute ;
    b) de leur reconnaissance expérimentale et de leur intellection éventuelle ;
    c) de leur transformation à des fins humainement pratiques.

    De ce fait, toute conception du monde où jouerait le facteur providentiel doit être d’abord et fondamentalement mise en doute par le poète, comme par tous ceux qui entendent jouer un rôle actif dans le devenir de l’humanité, donc tout esprit de soumission à cette providence, et, par conséquence, tout esprit de soumission et d’incurie critique en général.

    Le monde, depuis le dix-huitième siècle, paraît être secoué par une grande crise dont il ne faut pas hésiter à dire qu’elle est principalement axée sur une lutte de la pensée poético-scientifique et de la pensée mystico-religieuse, lutte dont l’issue, peut-être très proche maintenant, décidera du sort, glorieux ou misérable, de la civilisation.
    Mais il est bien évident que la pensée poétique et la pensée religieuse, parce qu’elles sont concurrentes et qu’elles s’attachent à résoudre les mêmes problèmes fondamentaux, peuvent présenter des analogies troublantes quant à certaines de leurs attitudes publiques. Il y a, aussi absurde que doit apparaître, plus tard, le rapprochement de termes aussi résolument contradictoires, des poètes mystiques et des prêtres intelligents. Nous avons parlé tout à l’heure de la rigueur d’un Jansénius, mais on pourrait également noter que Pascal, qui fut avant tout l’un des plus extraordinaires techniciens de la propagande, n’est pas tellement différent, dans les méthodes de persuasion qu’il nous propose, de tel propagandiste de telle autre idéologie conservatrice ou révolutionnaire. De même, lorsque le Surréalisme a proposé comme l’un des moyens de libération de la pensée l’utilisation de certains états psychiques anormaux tels que l’extase, la paranoïa, l’écriture automatique, etc., afin de briser les cadres ordinairement imposés à l’idéation et de la poursuivre aussi loin que possible, on aurait pu dire qu’après tout Saint François d’Assise, Sainte Thérèse d’Avila et tant d’autres grands mystiques avaient depuis longtemps inauguré de semblables méthodes de connaissance supra-rationnelle.
    La langue vulgaire trahit d’ailleurs cette confusion en n’employant en général qu’un seul qualificatif pour désigner le saint, le savant ou le révolutionnaire, celui de l’illuminé. Et en effet, notre logique habituelle est insuffisante à établir une différence entre le saint qui reçoit les stigmates en état d’extase, le poète ou le savant subitement « inspirés » ou le « révolutionnaire qui porte en lui la foi en un monde à venir meilleur et plus juste, foi de prime abord comparable à celle que le croyant met dans les félicités de l’« autre monde ».
    Une différence essentielle oppose pourtant en un conflit impacifiable ces deux sortes d’activités, l’une étant commandée par une volonté plus ou moins avouée d’abstention du monde et de refuge dans une béatitude supraterrestre dont la clef de séduction peut nous être aisément livrée par une instruction psychanalytique serrée de chaque cas particulier, l’autre étant au contraire commandée par une volonté, souvent désespérée aussi, de se mêler au devenir du monde, en dépit des cruelles déceptions qui ne cessent d’y faire obstacle. (3) Mais cette différence ne peut être saisie que par l’exercice d’une dialectique rompue à toutes les disciplines de l’analyse historique, sociologique et psychanalytique.

    La plus grave difficulté que nous rencontrions dans l’étude de ces questions est l’extrême pénurie de vocabulaire qui nous force à employer, par exemple, le mot « inspiration », en parlant d’un poète ou d’un savant, alors qu’il devrait être essentiellement réservé au saint. Ceci étant d’ailleurs parfaitement normal, puisque toute la civilisation sur l’héritage de laquelle nous vivons actuellement est une civilisation chrétienne, donc religieuse et mystique en son origine même, et qu’il n’y a évidemment pas de place dans les cadres de son langage pour une terminologie non religieuse qu’exigent seulement depuis peu les nécessités d’une pensée qui ne se limite plus à organiser ses conquêtes dans un domaine simplement extra-religieux (science, économie, etc.) mais tend de plus en plus à assimiler, en quelque sorte laïquement, les phénomènes psychiques et moraux dont le privilège était jusqu’alors jalousement gardé par les chaires ou les confessionnaux. (4) C’est encore au nom de Dieu que Spinoza est obligé de faire appel pour fonder sur lui une philosophie qu’exclut pourtant toute l’idée de providence exceptionnelle, donc toute raison d’existence à une religion ecclésiastique quelconque. Et, parmi les mots qui servent à cerner les états psychiques tels que les certitudes expérimentales ou rationnelles sur lesquelles ils se fondent et sont en outre « animés » (ceci est encore un interne mystique) par un élan suffisamment fort pour nous enjoindre à mettre ces certitudes en pratique, seul le mot « enthousiasme », malgré ses origines théologico-païennes, paraît s’être, à l’usage, séparé du « mysticisme » et s’être plus précisément spécialisé dans un domaine laïc. C’est pourquoi, en renforçant au besoin le sens dont l’usage l’a chargé, il convient aujourd’hui d’opposer l’Enthousiasme à la Mystique.

    Car il faut distinguer, nettement, pour des raisons assez identiques en somme à celle qui amenèrent Saint-Paul à séparer la magie blanche de la magie noire, l’exercice de l’enthousiasme de l’exercice mystique ; d’une part : Poésie, Merveilleux, Enthousiasme ; de l’autre : Religion, Mystère, Mysticisme.
    Or, il ne faut jamais oublier que derrière le mot mystère il y a le mot mysticisme et que derrière ce mot il n’y a rien. Nous sommes aux frontières de l’innommable. Et ce qui est innommable est vide.

    Le poète (5), au contraire, est avant tout celui qui nomme. Comme le chimiste, par exemple, nomme les corps nouveaux qu’il découvre. Mais ce dernier nomme par suite d’une intelligence systématique, alors que le poète nomme par suite de l’attitude de refus qu’il adopte à l’égard de toute discipline mentale. C’est ainsi que tous deux, par des méthodes contraires, travaillent au même but (cf note 1). On n’a pas exactement tort de dire qu’une manifestation poétique est souvent une évasion. Mais la religion, la soumission, béate sinon masochiste, le dilettantisme, la neutralité confortable sont aussi des évasions ?. Et c’est pourquoi il paraît beaucoup préférable de dire que le poème est une libération, ou tout au moins une libération en puissance.
    Mais, de même que, pétris que nous sommes par des siècles de christianisme et d’une civilisation mystico-chrétienne dont il serait vain de ne pas nous croire étroitement tributaires, nous parviendrons à lui échapper, non en niant stérilement les pouvoirs de l’Église, mais en assimilant ses contradictions et en les orientant dans le sens qui nous importe, de même il serait absurde de refuser toute valeur à l’occultisme ou aux autres manifestations de l’esprit dont le mysticisme avait jusqu’alors le privilège, sous prétexte que le matérialisme traditionnel n’est pas encore assez évolué ni suffisamment organisé pour les assimiler.

    En prenant en effet les choses d’un point de vue matérialiste, c’est-à-dire en admettant la conception d’un monde où le facteur providentiel ne joue pas, certains faits relevés dans des états psychiques anormaux (authentiquement ou artificiellement provoqués), mais dont le caractère d’authenticité prophétique a pu être expérimentalement contrôlé, doivent attirer notre attention beaucoup plus que provoquer notre mépris.
    Car, à moins d’admettre des motifs providentiels à son organisation, il ne saurait exister, au terme de toute théorisation cohérente du monde, d’états exceptionnels. Et ce sont justement ces prétendus états exceptionnels qu’il incombe au poète de nommer pour permettre ensuite leur intégration dans le cercle des possibilités humaines. Par le truchement provisoire du langage (pictural ou verbal), il conquiert le merveilleux dans l’enthousiasme. Il prophétise donc, dans le sens où Spinoza disait que « pour prophétiser point n’est besoin d’une pensée plus parfaite, mais d’une imagination plus vive ». Il porte ainsi l’héritage et la responsabilité de l’héritage de la Sybille d’Hécube et des obscurs alchimistes du Moyen -Age. Car la poésie est sans doute appelée à assimiler et à sauver de l’ancien occultisme tout ce qui peut et doit en être sauvé.
    En se limitant à des besognes descriptives et imitatives, elle perdrait bientôt toute raison d’existence. Et il n’est pas douteux que le public suive un jour aussi passionnément un roman d’imagination qu’un roman d’imitation. Il peut s’y retrouver tout autant, non plus en ce qu’il a seulement de pittoresque mais en quelque sorte de picturable. Il n’y retrouvera plus l’image servile des conventions statiques où sa vie s’organisait misérablement, mais la source des possibilités de cette vie. Il n’y aura plus alors soumission dans la reconnaissance, mais communion dans l’enthousiasme.

    La morale aura triomphé de la religion, la poésie du mysticisme et l’imagination de la servitude.

    Jean-François Chabrun

    (éd. La main à plume, Paris, 1943.)


    1) J’entends par le mot liberté la faculté pour chacun de disposer, en un temps et dans des conditions données, du maximum de possibilités d’action, restant bien entendu que cette liberté ne sera viable que dans la mesure où elle ne se fixera pas, c’est-à-dire où elle sera susceptible de varier synchroniquement avec le temps et les circonstances. Sa recherche peut donc se confondre grossièrement avec la recherche du rythme humain situé-se-situant dans le rythme cosmique. Aussi n’est-il pas si étonnant de voir la lutte pour la liberté mettre en branle les systèmes de pensée apparemment les plus contradictoires. Car il est d’une part indispensable, pour la poursuivre, de s’engager toujours plus à fond dans une intellection systématique du milieu où nous sommes amenés à vivre, au moyen de méthodes exigeant le plus souvent une discipline rationnelle de toute évidence peu conforme à l’idée de vacance physique et morale dont on revêt communément le concept faussement idéalisé de liberté, et, d’autre part, à l’inverse même de cet effort, de faire subir à notre pensée l’épreuve de sa propre liberté, afin de savoir jusqu’où, en dehors et parfois même à l’opposé des facultés d’intellection que nous lui connaissons déjà, elle est capable de nous mener.
    Rien n’est plus décevant que le caractère disparate, sinon hostile, de ces deux expérimentations, et il n’est pas douteux que la clef du problème de la liberté ne nous sera remise qu’au jour où nous serons enfin parvenus à les faire se rejoindre et se confondre sur un même pied d’égalité.
    2) Il est tout de même frappant de constater que ce devoir d’obéissance aveugle au Prince ait été formulé, explicitement ou implicitement, par tous les théoriciens du mysticisme chrétien, et cela pour des raisons sensiblement analogues, quelles que soient leurs divergences doctrinales (St Augustin, St Jean de la Croix, Luther, Calvin, Bossuet, etc.).
    3) Il entre d’ailleurs dans la composition de ces deux états que nous désignerons plus loin sous le nom d’état mystique et d’état d’enthousiasme un même coefficient d’angoisse. Mais alors que l’angoisse mystique est une angoisse de mort, l’angoisse d’enthousiasme apparaît au contraire comme une angoisse de vie.
    4) La farouche opposition de l’Église à la psychanalyse, par exemple, est à ce titre très révélatrice. Le catholicisme se sent touché parce qu’on utilise en dehors de lui des procédés de confession analogues aux siens et dont le contrôle comme le bénéfice lui échappent du même coup. Sur un autre plan, on a pu voir se développer le même conflit au sujet du théâtre qui, en sortant de l’Église où il est né pour s’installer sur les places publiques, risquait, pensait-on avec juste raison, de détourner les foules de la foi religieuse… De même pour les défilés populaires et les processions. Plus le pouvoir d’achat de sa clientèle augmente, plus l’Église risque de la perdre.
    5) J’emploie toujours ici le mot Poète (malgré le discrédit qui, en raison de l’usage pusillanime qu’on en a trop souvent fait, pèse lourdement sur lui) dans son sens étymologique : celui qui fait. Pour de nombreuses raisons, je préférerais pourtant pouvoir employer le mot allemand Künstler, i.e. celui qui peut.






















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  • Commentaires

    2
    Aurélie.D
    Mercredi 23 Février 2011 à 02:56

    Je vous remercie, c'est vraiment honorable de faire don de votre temps.

    1
    Mardi 30 Mars 2010 à 10:18
    Merci d'avoir mis en ligne ces lignes de JF Chabrun, lesquelles restent d'actualité. "Le point subime", ce lieu de résolution des antinomies, doit demeurer le seul objectif que doit s'assigner la poésie.


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