• La nef

    Denis Schmite 

    Grand-Place (Bruxelles)La nef, le tuyau et le jardin aux simples En Europe, et à peu près partout ailleurs du reste, une ville ça n’est d’abord qu’un vide, la place du marché ou l’agora, à l’origine aire d’embarquement et de débarquement des marchandises, quand un fleuve ou la mer est proche, et espace de transactions économiques et politiques, voire de spéculations religieuses et philosophiques, certains voulaient recréer le monde à partir de ce vide ou bâtir la cité idéale, vide autour duquel se développe une spirale d’édifices publics et de temples, boutiquiers et négociants de tous poils s’intercalant entre lieux du culte et lieux de l’administration, puis hôtels particuliers et maisons bourgeoises vacuolisant l’ensemble en quartiers avec des excroissances plus ou moins rugueuses, les faubourgs populaires et populeux, eux-mêmes, ainsi que les bourgs et hameaux avoisinants, finissant par être enkystés par la ville, une fois les enceintes éclatées en raison de la croissance démographique et des turbulences historiques. Telles de gigantesques coquilles de nautiles fabriquées au fil des orbites de la lune, la plupart des métropoles de la vieille Europe se sont développées en spirales d’or. Bruxelles, capitale de l’Europe, possède, elle, un vide en majuscule, sa Grand-Place aux façades gothiques ou baroques, ciselées, torsadées, couvertes de dorures, portant encore les marques des vieilles corporations, celles des bateliers, des ébénistes, des bouchers ou des brasseurs, et plein de vides en minuscule, véritables abîmes pourtant, qui la tourmentent, l’étripent, la déchirent, la défigurent. Image de l’Europe, ou à l’image de l’Europe, Bruxelles est un grand navire à la dérive, une nef dont le gouvernail aurait été abandonné à des promoteurs fous. Comme pour toutes les métropoles de l’Europe, ou d’ailleurs, le vide primordial autour duquel Bruxelles s’est construite se voudrait superlatif absolu et définitif de la ville, visiteur contente-toi de ce qui t’est offert ici à profusion, images, odeurs, mouvements, musique, tes pas t’ont conduit sur la plus belle place de l’Europe, gave-toi de ce vide, mange, bois, achète, tandis que pour comprendre une ville, vraiment, c’est toujours vers ses marges, là où sont les habitants, là où vivent les gens, qu’il faut se tourner. Au sud, à distance suffisante de l’insolence et de la prétention des obscurs palais de verre de l’Europe, des résidus d’orgueil colonialiste d’une monarchie dépassée, de la menace oppressante du monstrueux tribunal couronné d’or, que de palais d’injustice ! du paradoxal délabrement du cœur même de la ville, délabrement programmé par les promoteurs fous ou incurie des édiles, des émois manneken-pisseux de l’Internationale touristique, Anderlecht avec son clocher, son bureau de poste, ses bistrots et ses épiceries aux étals dégoulinant sur les trottoirs, présente encore un caractère chaudement provincial. La gardienne du béguinage, accueillant Saint-Pierre plutôt que Cerbère rugissant, veille sur deux maisonnettes de briques rouges accolées à la collégiale Saint-Guidon. Donc, quand elle ouvre les portes basses des maisons avec son lourd trousseau de clefs, c’est quelqu’un de causant qui a même des idées sur beaucoup de choses, et pas que des choses simples concernant la Wallonie et les Wallons. Avec l’Europe et sa monnaie unique les gens ont moins d’argent, le travail est rare, les émigrés du monde affluent, mirage de l’Europe, et comme les impôts augmentent il y a moins d’argent, avec le tourisme la Flandre s’enrichit, avec la désindustrialisation la Wallonie s’appauvrit, ce qui fait que la Flandre méprise la Wallonie où il y a moins d’argent, les idées de la droite extrême touchent beaucoup de mécontents et la criminalité augmente car il y a moins d’argent. Dans le jardin d’Érasme de Rotterdam, à deux pas du béguinage et de Saint-Guidon, on trouve des herbes pour soigner les maux de tête et de ventre, des herbes pour calmer les crises de goutte et les coliques néphrétiques, des herbes pour vaincre la fièvre et faciliter l’endormissement, mais il n’y a pas d’herbes pour surmonter le désarroi et le sentiment d’abandon éprouvés par les petites gens. Au nord, le Heysel, se présente un peu comme une impasse de l’esprit, un cul-de-sac de Bruxelles. Vision bloquée par le stade de sinistre mémoire, monumentale arène grise entourée de grillages vidéo surveillés, aux tourniquets d’accès rappelant des hachoirs. Horizon barré par le Parc des expositions, trop vaste ensemble architectural, réalisation mégalomaniaque ornée d’une statuaire apte à réjouir tous les régimes autoritaires, esthétique d’un autre temps, hommes et femmes machines, conçu pour recevoir une foire universelle et qui n’accueille plus guère que des salons de chirurgiens-dentistes, d’experts en logistique ou en emballage industriel, qui paraît toujours désert puisque trop vaste. Claustrophobie, un vertige, une irrésistible envie de se jeter vers la seule issue possible, un étroit chemin entre deux palissades en grillage, là encore, un véritable tuyau, le « tuyau à pauvres » du Heysel qui conduit au complexe récréatif, fatras de parc aquatique avec toboggans géants et palmiers en plastique, de gras restaurants à moules-frites, de saloons à « mort subite » gardés par des ersatz d’indiens emplumés de jaune et de bleu, de baraques à crèmes glacées géantes, de cinémas à salles multiples et écrans panoramiques sur lesquels Hollywood déverse ses inepties sanglantes, Hollywood arme de propagande, mais que sont les États-Unis si ce n’est eux-mêmes une ineptie sanglante ? En une phrase, un florilège des représentations que le pouvoir se fait du divertissement populaire. Au bout du tuyau, l’Atomium, ce monument kitsch à la science, comme tout droit échappé des « Mythologies » de Barthes, ressemble à un chien abandonné sur une aire d’autoroute coincée entre deux zones d’entrepôts. N’en déplaise à Érasme, ce prince de l’humanisme, ce phare de l’humanité, le Heysel est une folie dont on ne saurait faire l’éloge. La pluie a enfin cessé mais le jour amorce précocement son déclin sur la Grand-Place de Bruxelles. La vieille dame, qui vient de s’installer à côté de moi au restaurant, plie soigneusement son manteau avant de le poser sur la banquette. Après avoir échangé quelques mots amicaux avec la patronne et opéré son choix dans la carte, elle a très envie de parler. Elle explique, comme pour s’excuser, qu’elle est fidèle au lieu depuis de nombreuses années, qu’elle y venait déjà avec son défunt mari, que pour elle cela représente un gros effort parce qu’en Belgique, actuellement, les choses ne vont pas bien. Avec l’Euro et les fonctionnaires internationaux grassement payés, tout est plus cher et les gens ont moins d’argent. Bruxelles est mal entretenue, plus rien ne fonctionne, et on se demande bien ce qu’Ils ont pu faire de l’argent. Les Flamands détestent les Wallons auxquels ils reprochent de ne pas rapporter suffisamment d’argent au pays, d’être les assistés de la Flandre en quelque sorte. Il y a trop d’émigrés, pas de travail, trop d’insécurité puisqu’il n’y a plus d’argent. La vieille dame parle avec amour du roi, et surtout de son père, à moins que ce ne soit de son oncle, enfin de celui qui l’a précédé dans son rôle de roi, qu’elle admirait beaucoup lui aussi. Dans le jardin d’Érasme de Rotterdam, à Anderlecht, il y a beaucoup de petits carrés de terre plantés d’herbes médicinales, des herbes pour enrayer les diarrhées ou au contraire débloquer les constipations, des herbes pour dissoudre la gravelle et faire s’évanouir les migraines, des herbes pour empêcher les crises d’asthme et favoriser la circulation du sang, mais il n’y a pas d’herbes pour purger l’arrogance des puissants et soigner la mélancolie des petites gens.


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