• La voix des lumières ou la voix de son maître ?

    M. Lochu sur Dominique Lecourt

    La philosophie est parfois un abri oiseux qui permet de dire tout et son contraire avec cet imparable accent de sagesse propre aux doctes gagnés par l’âge et la reconnaissance. Dans son domaine, Dominique Lecourt a occupé bien des places d’honneur liées aux responsabilités les plus en vue (il est notamment, depuis avril 2002, le président du Comité consultatif de déontologie et d’éthique de l’Institut de recherche pour le développement), il a montré que ses jugements étaient toujours avisés, ses conclusions solides. Philosophe de sciences, il n’a jamais endossé la roide chasuble du scientiste ni celle de l’alarmiste démagogue. Il s’est comporté en professeur plein d’excellence et d’humeur, au coup de griffe efficace, et aussi à la plume légère et souriante.
    Mais aujourd’hui, que des contradictions soient ramassées dans le même développement, ou du moins dans le même livre, le sien, ne le gène apparemment pas. Dans son dernier ouvrage, Humain, post humain (1), Dominique Lecourt joue à renvoyer dos à dos les discours opposés de ceux qu’il appelle les « techno-prophètes » et les « bio-catastrophistes ». Et si les informations qu’il nous donne sont éclairantes, son commentaire, souvent noyé dans l’érudition philosophique, s’avère difficile à cerner. Le lecteur comprend avant tout que Lecourt se réclame des lumières, de la raison et qu’il souhaite s’y tenir. Du coup il suffit de suivre ses changements de ton pour entendre son opinion, quand il parle de « philosophe-prêtre » il faut entendre que celui-ci n’est pas crédible, qu’il soit ou non le philosophe de renom Hans Jonas. Pour Lecourt, prétendre instaurer un « principe responsabilité », qui commanderait la conséquence à ce qui engage l’avenir, n’est en fait qu’un moyen de semer une peur millénariste afin que se ressaisisse l’humanité, une arme de prêtre décidément ! Par ailleurs, Dominique Lecourt ne craint pas de réhabiliter l’eugénisme, trop décrié à son goût, car réduit à sa part nazie. Il veut même nous faire croire que ses adversaires sont forcément ceux qui, par ailleurs, veulent abolir le droit à l’avortement. Et là encore l’homme de raison prend un homme d’église en exemple, Jean-Paul II en personne, ce réactionnaire auquel s’amalgameraient d’eux-mêmes tous ceux qui redoutent les effets de la biogénétique appliquée. Pour l’auteur de Humain, posthumain, la science qui est capable d’améliorer l’espèce peut soigner certaines maladies, et donc elle est à développer.
    Cette confiance dans la maîtrise des applications est ce qui devrait caractériser encore un certain temps la plupart des scientifiques, parmi lesquels Dominique Lecourt, tant il est vrai que l’histoire se dessine avec les survivants dont elle fait ses héros. Ainsi la boucherie de Verdun n’a pas empêché d’autres tueries absurdes, ainsi la crise de 1929 n’a pas disqualifié le capitalisme, ainsi les premiers génocides n’ont pas empêché les suivants, ainsi le crime de Hiroschima n’a pas empêché le développement de l’industrie nucléaire, ainsi l’empoisonnement de la planète, prouvé, dénoncé par tous les organismes officiels, ne réduit pas l’énergie des pollueurs. Même si Lecourt convient qu’« il n’est guère de découverte scientifique qui ne se prolonge en une application technique » (p 81), il fait semblant de moquer cette loi – dite loi de Gabor – qui veut que « tout ce qui est rendu possible sera réalisé ».
    Mais c’est sur le chapitre de l’opposition aux organismes génétiquement modifiés que Lecourt donne toute sa démesure. Bien qu’il sache indiquer un certain nombre de risques reconnus, il s’en prend avec humeur aux rebelles agricoles qui refusent les nouvelles techniques de manipulation génétique sur les plantes. Les connaissances de Dominique Lecourt paraissent, sur ce terrain, limitées. On se souvient d’ailleurs qu’en septembre 2001 il avait signé, avec François Ewald, une tribune d’une rare violence dans le quotidien Le Monde (2), dénonçant les vandales obscurantistes qui détruisaient des plantations expérimentales. Cette tribune venait appuyer à la fois les plaintes des industriels et la déclaration du Ministre de la Recherche de l’époque (Roger-Gérard Schartzenberg). Les deux philosophes, disciples déviants de l’anti-autoritaire Michel Foucault, comparaient José Bové et ses complices à ceux qui, « sous la Terreur, détruisaient les monuments des arts et des sciences ». Pour eux, « ses actes sont d’une exceptionnelle gravité. Ils touchent le fondement même de la République, dans le rapport à la science qui s’est construit au moment de la Révolution, pacte renouvelé sous la IIIe République ». Rarement des intellectuels n’auront aussi clairement appelé à la condamnation de militants, lesquels agissaient pourtant selon un mode non violent. Le pouvoir s’en félicitera tant que les premiers verdicts de prison ferme tombaient en même temps pour les anti-OGM. Dominique Lecourt s’était fait la caution intellectuelle la plus efficace du pouvoir décidé à réprimer. Il s’alignait ce jour-là au rang des délateurs et gagnait ses galons de grand serviteur des gouvernants. Depuis, certains de ces anciens lecteurs le considèrent avec circonspection.
    Sur ce dossier la mauvaise foi de Lecourt est évidente, il feint d’ignorer les principaux arguments des opposants pour mieux fustiger ceux auxquels il sait répondre. Car le combat contre les OGM est ouvertement de nature politique et civilisationnelle, et non seulement hygiéniste, comme il fait semblant de le croire. Il lui suffirait d’écouter les arguments d’un Jean-Pierre Berlan, par exemple, chercheur à l’Inra, hostile à toute recherche, privée ou publique, sur les OGM, et prônant une amélioration des semences par la seule sélection. C’est que la manipulation génétique a pour objet, avant tout, la domination d’un marché, avec pour incidence l’achèvement de la disparition en cours d’une paysannerie sans laquelle l’humanité risque de faire très vite pâle figure. Ce nouveau génocide programmé, à inscrire au livre noir du capitalisme, ne se mesure pas si facilement pour qu’il agisse sur les consciences des philosophes des sciences honorés par l’État, il n’en est pas moins une réalité tout à fait observable à qui veut bien s’y intéresser. Dominique Lecourt ne serait-il aujourd’hui que l’alias de Tribulat Bonhomet, héros positiviste de Villiers-de-l’Isle-Adam qui s’exclamait : « La science, la véritable science est inaccessible à la pitié : où en serions-nous sans cela ? » car il est certes facile de tenir le discours paternaliste qui prétend sauver de la famine les pauvres d’Afrique, alors qu’il s’agit avant tout de les aliéner à jamais aux produits de quelques grands semenciers, pharmaciens par ailleurs, ou fabricants de poisons toxiques. On est en droit de s’interroger sur les intérêts que cherche à protéger Dominique Lecourt, mettant ainsi à mal tout le crédit que beaucoup lui portent.
    Par ailleurs, dans son prologue il glisse quelques mots sur le démoniaque Théodore Kaczynski, américain surnommé par la police Unabomber pour avoir envoyé des colis piégés à un certain nombre de scientifiques ou propagandistes de la science, causant la mort de trois d’entre eux. L’homme est aujourd’hui en prison à vie. Dominique Lecourt nous promet un développement consacré à ce même monstre à la fin de son ouvrage. Il tient sa promesse : après un portrait psychologique fort stigmatisant du délinquant, relevant plus ou moins des mœurs policières, il expose les idées que Kaczynski a portées dans un manifeste intitulé La société industrielle et son avenir. Et il le fait de telle façon que cette dénonciation radicale de la technologie au nom de la liberté individuelle paraît sacrément raisonnable. Pour Kaczynski « La science et la technologie s’avancent à l’aveugle, n’obéissent qu’au besoin psychologique des scientifiques, des gouvernants et des chefs d’entreprise qui financent les recherches » si l’on définit la liberté comme « le pouvoir de contrôler les circonstances de sa propre vie » le développement des sciences et des technologies apparaît d’entrée de jeu incompatible avec elle. » (3) Et par un subtil effet d’entrisme, à moins qu’il ne s’agisse de schizophrénie intellectuelle, Dominique Lecourt semble donner le mot de la fin à celui qu’il a d’abord fait semblant de détester, ou sinon lui, ceux qui se réclament de lui.
    C’est à partir de cet exemple sensationnel d’un terrorisme anti-technologique que Dominique Lecourt écrit : « faute de bases philosophiques suffisamment élucidées, l’affrontement entre techno-prophète et bio-catastrophiste a pu devenir sanglant ». Mais on peut se demander si ce n’est pas surestimer le rôle de la science philosophique que d’imaginer un quelconque intérêt de part et d’autre pour l’état dans lequel elle se trouve. Dans le combat que livrent les paysans pour résister à la domination systématique des grands groupes et des États complices, on peut lire avant tout le souci d’une survie planétaire et peu leur importent les bienfaits scolastiques d’une épistémologie en mal d’épanouissement, ou les ambiguïtés de plume d’un professeur tatillon devenu notable et délateur.

    Marin Lochu
    in Le Mouton fiévreux (1ère série) n°10  (2003)

    1 : Dominique Lecourt, Humain, posthumain, PUF. 12 €. 2 : Le Monde, 4 septembre 2003, François Ewald et Dominique Lecourt, Les OGM et les nouveaux vandales. 3 : Théodore Kaczynski, La société industrielle et son avenir, Encyclopédie des nuisances, 6,85 €.


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