• « La vulgarité c’est de consentir au réel. Pire, de lui mettre un prix. »

    André Bernold

    « …Et puis, il y a autre chose, il y a ce qui, toi et moi, nous unit essentiellement, par- delà nos différences, dans les diverses formes de ce qu’il faut bien appeler nos luttes, à l’échelle de nos vies, anciennes et instantanées, et tout ton tract du 18 juillet, sur ton blog, outre l’écran, Mediapart, ne parle que de ça : la haine de la vulgarité, le combat contre la vulgarité comme forme de nos vies totale. La vulgarité n’est pas une question de paroles, de mœurs, mais de visée de l’essence. Et s’il le faut, à la vulgarité opposons la grossièreté, comme Genet opposait la brutalité à la violence. Qu’est-ce que la vulgarité ? C’est l’attitude entendue du marchand de biens, quels que soient ces biens, qui cligne de l’œil et qui dit, ou qui pense, et qui veut, ou qui suppose que tu penses : on sait bien à quoi s’en tenir, on sait bien comment ça se passe, nous sommes tous des canailles, profitons-en, chacun selon ses talents. À cette entente abjecte j’oppose le « nous sommes toujours entre nous » de Nietzsche, que moi j’adresse mentalement aux pauvres d’abord, aux ratés, aux prolos, aux artistes, aux malades (mais peut-être pas aux animaux comme L.-F. Céline, et aux prisonniers ça dépend, certains sont avec Allah et le Prophète, je m’en voudrais de les déranger, mais je reste ouvert), et donc, aussi, aux enfants et aux vieillards ; et puis aux derniers vrais aristocrates, genre Deleuze, aux esprits du style de mon ex-beau-père, avec armoiries ou sans, et ce zeste indéfinissable, et puis pour finir, c’est-à-dire, en tout premier lieu, aux génies, façon Beckett. Et à tous les militants, sans distinctions. C'est ça la grande communauté, en tout cas, la mienne, invisible et, las, en ce moment de plus en plus virtuelle. Il est rare qu’un gosse soit vulgaire, sauf s’il est déjà entièrement lobotomisé par l’industrie culturelle. Grossier, oui, mal dégrossi, mal embouché… mais il faut savoir distinguer, c’est cela même la vraie distinction, du sein même de la plus profonde communauté : et je suis moi-même commun, très commun, je n’ai pas la moindre élégance, aucune grâce, aucune distinction, je suis un gros type myope et très laid vêtu comme un sac (ou d’un sac serait plus logique), et ainsi de suite. Mais je sais que je ne suis pas vulgaire et que pas un de mes vrais amis ne l’est. Ce n’est pas une question de goûts et de couleurs, c’est une question de vie ou de mort. Et j’étonnerais beaucoup un catholique intégriste en lui disant que je suis révolutionnaire et que je hais le monde comme il va parce que je ne supporte pas de voir avilie en nous, par ce monde, l’image de Dieu.

    Et que son François Fillon, qu’il a cru bon de soutenir contre les forces de la subversion et contre la chienlit dont je m’honore d’être, eh bien, qu’il travaille, lui, comme son maître Sarkozy avant lui, pour celui que le Christ lui-même a appelé le Prince de ce monde, à savoir Satan. Et que l’évangile nous dit que le corps de l’homme, et combien mieux encore son esprit, est le temple de l’Esprit saint, et que le péché contre l’Esprit est le seul irrémissible. Digère-moi ça, ô catholique réactionnaire. Je suis pour Marx parce que je suis pour Joachim de Flore, l’abbé visionnaire calabrais, je suis pour la Révolution parce que je suis pour le Règne de l’Esprit saint, le Paraclet, et que j'espère de nos très faibles forces contribuer à l’avancer un peu. La croix huguenote, c’est la croix des Cathares, avec la colombe du St Esprit. Nonobstant je rejoins mon frère juif, Walter Benjamin, et mes frères soufis musulmans aussi. Fête de saint Joachim demain 26…

    […] Mon ami d’un soir, Baudrillard, devenu vers la fin un brillant métaphysicien, dit très simplement : « Le réel est ce à quoi il ne faut pas consentir. » Y a t-il plus beau slogan pour nos camarades des ZAD. La vulgarité c’est de consentir au réel. Pire, de mettre un prix au réel, et un prix à son consentement.

    Siffler une fille dans la rue n’est pas toujours vulgaire, mais siffler une fille dans la rue en mettant un prix à la fille c’est toujours considérer toute chose comme une fille qu’on siffle dans la rue en y mettant le prix, c’est la vulgarité – aujourd’hui universelle. C’est viser l’essence comme marchandise, objet de jouissance, objet. Tout est pute, soyons putassiers, et vive les maquereaux. Vivre et penser comme des porcs, disait Gilles Chatelet, et on l’a beaucoup cité. Ce qui me gène, c’est la reprise de l’anathème millénaire sur les porcs. Les porcs sont des animaux innocents comme les autres, ni plus ni moins. Ils ne méritent pas tant d’opprobre. Les putes d’ailleurs non plus. Les considérer comme des travailleurs comme les autres, « du sexe », est certainement très naïf. Ce travail-là comporte des affects que la plupart des autres n’ont pas, et qui change complètement l’image de bien des choses. Les putes sont très peu connues, très peu comprises, et ne tiennent pas à l’être. Le rempart de dureté derrière lequel elles opèrent est quasi impénétrable. Pour bien parler des putes, il faudrait être un Dostoïevski plutôt sympa, sympa mais Dostoïevski quand même, et aussi plein d’humour que le vrai est saturé d’amertume. C’est introuvable. Un tel homme n’existera probablement jamais. Les temps sont révolus. Il est trop tard, pour Aristophane déjà il était sans doute déjà trop tard (bon candidat, Aristophane). Là encore Benjamin voit profond, très profond.

    Autrement : Il y a « aller aux putes », comme dit le peuple dans sa grossièreté (brutalité). C’est commun. Le peuple est commun. Il a raison. Il postule une communauté. Moi-même je suis très commun. Moi aussi je postule une communauté, pas tout à fait la même, et pourtant.

    Et puis il y a les descentes de police et l’anthropométrie et la prophylaxie « objective ». C’est la violence. C’est la vulgarité. Violence et vulgarité ont partie liée. Brutalité (grossièreté) et communauté ont partie liée.

    Personnellement je ne suis pas allé aux putes, jamais, je n’en ai pas vue une seule de toute ma vie. Ce n’est pas par vertu : ce n’est pas mon goût, tout simplement. Je n’ai jamais vu un film porno de ma vie non plus. Ce n’est pas mon goût non plus. Qu’il y ait là-dedans un reste de relent huguenot, c’est possible. Mais c’est surtout que je n’ai pas les réserves, ni monétaires, ni séminales, ni nerveuses, d’un Bataille ou d’un Giacometti, et encore ce dernier était davantage en adoration qu’en position du missionnaire. Donc, reprenons : s’il n’est pas nécessairement vulgaire d’être une pute, il l’est toujours d’être putassier. La vulgarité n’est pas nécessairement du côté du producteur ou du fournisseur (elle peut l’être, elle l’est souvent, elle peut ne pas l’être), mais elle l’est toujours du côté du consommateur. Là est le point.

    Dans un procès crapuleux célèbre qui impliquait Strauss-Kahn, si ma mémoire est bonne, le proxénète belge Dédé la Saumure, auquel j’ai bien sûr été très attentif à cause de son prénom, m’avait frappé par son absence de vulgarité, conjurée par une ironie à très haute dose. L’ironie aura au moins sauvé, sinon le monde, du moins Dédé la Saumure. Du coup, j’adopte son sobriquet. Et j’ai toujours dit que je ne tiens pas tant que ça à être écrivain, que j’eusse préféré être mère maquerelle ou sous-maîtresse dans un claque. J’aurais peut-être compris là plus de choses que je n’en ai apprises dans la fréquentation des morts, en pâlissant sur la poussière des livres. D’où mon admiration pour le Jupien de Proust et pour le théâtre de Jean Genet, où Genet s’est fait renaître lui-même de ses cendres après les 800 pages de Sartre. La trinité de l’abjection commence par le consommateur. LA VULGARITÉ, C’EST L’ÉIDÉTIQUE1 DE L’ÉQUIVALENT GÉNÉRAL. Le contraire se situe indubitablement sur la ligne Marcel Mauss – Georges Bataille – Jean Baudrillard, celle de l’échange symbolique. Disons très simplement avec nos camarades : Non à la marchandisation du monde. Et ajoutons en aparté : oui à la gracieuse et souveraine gratuité du poète. »

     

     

    1Qui concerne l'essence générale des choses et non leur existence (TLFI)

     

     


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