• Laval spectacle : Onfray écrase Guyau !

     Jean-Claude Leroy, à propos de Michel Onfray


    Laval spectacle : Onfray écrase Guyau !Les événements étant ce qui arrive, est-ce la vie même ? Ce mois-ci à Laval, pour la première fois depuis toujours, deux rendez-vous sont consacrés à l’éternellement jeune philosophe Jean-Marie Guyau.
    Sauf une rue portant son nom, les plaques comportant une erreur dans son année de naissance 
    (1), on ne peut dire que le fonds patrimonial se soit encombré jusqu’alors d’un fardeau qui ne manque pourtant pas d’allant. Sans doute aura-t-il fallu l’abattage médiatique d’un professeur empressé, le retentissement que peut avoir l’effet télévisuel sur les chargés de culture provinciaux, pour que l’idée d’inscrire Guyau dans une programmation surgisse.

    Une table ronde – dont l’invité principal est Philippe Saltel, qui vient de publier l’ouvrage sans doute le plus fin sur Guyau et son œuvre 
    (2), se tiendra le 25 septembre dans le froid confinement d’une salle de la bibliothèque municipale. Assurément, la présence d’une trentaine de curieux sera vécue comme un franc succès.

    Quelques jours plus tard, le 29 septembre dans la salle Barbara Hendrix du théâtre municipal, des centaines de spectateurs sont attendus pour la venue de Michel Onfray, figure admise de « philosophe combattant ». On peut parier qu’effectivement le nom de Guyau s’inscrira comme rarement dans la mémoire d’un bon nombre de Lavallois. Mais à quel prix ! Mais sous quel poids !

    N’est-il pas significatif, l’ordre de ces rendez-vous ? Au lieu qu’une conférence de l’hyper professionnel Onfray pouvait, à la limite, être l’occasion d’inviter les nouveaux convertis à une réunion plus exigeante consacrée au même Guyau, on a choisi au contraire d’enterrer cette table ronde dans une obscure soirée prologue reposant pour l’essentiel sur le bénévolat de quelques-uns.
    Laval spectacle : Onfray écrase Guyau !
     
    Reste à savoir si, depuis ses cours sur Guyau de l’hiver dernier à l’université populaire de Caen (diffusés sur France-Culture pendant l’été), Michel Onfray a trouvé le temps de lire les ouvrages sérieux parus sur la question. Historien de la philosophie en marge, il prétend être le seul à avoir considéré l’œuvre de Guyau dans son ensemble, là où habituellement on se contenterait de L’Esquisse d’une morale sans obligation ni sanction. Il semble pourtant que lui, Onfray, a évité de traiter la question essentielle de l’anomie (à part avoir prononcé le mot à quelques reprises, et l’avoir mis en titre d’un de ses cours), concept introduit par Guyau dans le champ sociologique et appelé à une certaine postérité, de même qu’il n’a pas lu les pages d’Ilse Walther-Dulk sur le rapport entre la pensée du temps chez Guyau et celle mise en roman par Marcel Proust (3) (cf. sa réponse évasive à une auditrice qui l’interrogeait à ce propos).

    Là où Guyau entend par anomie une absence de norme fixe, de règle de conduite, qui doit permettre le développement aussi bien de la responsabilité que de la créativité individuelles, Durkheim donne au terme un sens négatif, voit en l’anomie une sorte de pathologie sociétale où l’individu n’est plus en mesure de se relier aux autres 
    (4).

    S’il sait parfaitement expliquer la théorie du don ou de l’altruisme chez Guyau, Onfray n’est pourtant jamais aussi à l’aise qu’à l’heure de caricaturer, toujours à partir de mêmes références inlassablement répétées, un homme effectivement mal dégagé de certains préjugés de son temps. À ce propos, Onfray ne fait-il pas preuve d’anachronisme en déclarant que Guyau « développe une pensée nocturne susceptible de nourrir Vichy et la révolution nationale », laquelle, croyait-on, s’appuya plus facilement sur la pensée de Maurras et de l’Action française (pensée qui imprégna tout autant le mental de Charles de Gaulle, héros politique de notre philosophe « libertaire-capitaliste » 
    (5)) ?
    Commentant des paragraphes qui ont fait bondir Onfray, Saltel affirme, quant à lui, que « de telles propositions ne permettent pas de conclure à un nationalisme de la part de Guyau »
     (6).
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    Onfray taxe Guyau d’antisémitisme à partir d’une citation assez banale (de son propre aveu, la seule de ce type sur 2500 pages) autorisant une assertion qui paraît lui tenir à cœur. À propos de l’avarice, Guyau écrit en effet : « Chez nos paysans français, et surtout chez les israélites, on peut trouver cette obligation peu morale élevée à peu près au niveau des devoirs moraux ». Pour ma part, je verrais là un propos relevant davantage du préjugé sociocentrique que de l’antisémitisme proprement dit – un préjugé qui procéderait de la sottise commune, alors que l’antisémitisme est une passion, une haine.

    Pour livrer quelque grain au moulin d’Onfray, je lui glisserais d’ailleurs que des intellectuels tels que le fasciste, ex-dadaïste, auteur de quelques ouvrages savants, Julius Evola, ont consacré quelques pages admiratives à Guyau 
    (7). Le fondateur de l’anthroposophie, Rudolph Steiner, qu’Onfray considère probablement comme un chef de secte, fut un lecteur attentif de Guyau dont il découvrit les ouvrages dans la bibliothèque de Nietzsche, que sa sœur, la tristement célèbre Élisabeth Forster-Nietzsche, avait chargé de mettre en ordre. Il cite à plusieurs reprises Guyau dans ses ouvrages.

    Indéniablement, à l’aune du génie nietzschéen, Guyau est un penseur certes hardi mais restant conventionnel sur bien des points. Vladimir Jankélévitch avait pour sa part, dès 1924, montré les limites de l’auteur de L’Esquisse au regard de la profondeur bergsonienne (8). Il avait su voir les contradictions mal dominées par Guyau, à la fois sous influence d’éléments romantiques et d’éléments mécanistes. Nul besoin pour cela d’effets de manches à la Onfray.

    La postérité de Guyau se trouve d’abord dans le domaine de l’esthétique (9). Son influence apparaît notamment dans les développements de Benedetto Croce. Le fondateur du Bauhaus, Walter Gropius, s’était intéressé à Guyau, ou encore le cinéaste Eisentein qui le cite dans un de ses livres (10). Certains avant-gardistes, de l’après-guerre connaissent Guyau, on en trouve trace dans les revues Les Lèvres nues ou L'Internationale situationniste. Le journaliste-écrivain Michel Lancelot évoque dans un livre sur la contre-culture (10) « les prémonitions fulgurantes de Jean-Marie Guyau ».

    L’œuvre de Guyau est suffisamment riche, et imprécise sur bien des points, pour susciter des intérêts aussi divers. Philippe Saltel évoque d’ailleurs :
    « une écriture particulièrement soignée, mais plus soucieuse de persuader (ou même de séduire) que d’expliquer. »  Il ajoute : « Le propos de L’Esquisse paraît parfois bien léger et l’intention de le rendre très percutant se manifeste alors, mais en raison inverse de la rigueur et de la précision, desquelles pourtant Guyau est très capable. » (12)

    Qui sait à quel genre de récupération sera soumis Onfray lui-même, ne serait-ce que pour certains de ses billets publiés dans Siné Hebdo (son empressement à suivre la thèse policière lors de l’affaire de Tarnac l’a pour le moins disqualifié près des quelques anars qui le prenaient encore pour un des leurs) ? Lui qui prône une lecture des œuvres intégrant la biographie de l’auteur, il pourrait bien un jour être pris à son propre piège.

    Espérons pour les Lavallois présents au théâtre le 29 septembre que le conférencier ne se contentera pas, comme souvent, d’un survol de noms propres, d’une scansion sautant de refrain à refrain, le refrain d’Onfray, mélange de blâmes et de satisfecit, d’hagiographie et de délation, avec lui posant en justicier, sinon en juge. Si c’est justice de se souvenir de Guyau, c’est aussi justice de ne point trop l’écraser sous les coups de marteau tape-à-l’œil d’une philosophie ambiante.

    J-C L (20 septembre 2009)
     

    1 : Les bonnes dates étant : 1854-1888.
    2 : Philippe Saltel, La puissance de la vie, Éditions Les Belles lettres, 2008.
    3 : Ilse Walther-Dulk, Materialen zur philosophie und âsthetik Jean-Marie Guyaus  (Verlag die brigantine Hamburg, 1965);
    Ilse Walther-Dulk, Proust, Guyau et la poésie du temps, VDG, Weimar, 2006;
    Ilse Walther-Dulk, De Guyau à Proust, VDG, Weimar, 2008.
    La Philosophie de Proust retrouvée
    4 : Cf. Jordi Riba : La Morale anomique de Jean-Marie Guyau, éd. L’Harmattan 1999.
    La récupération de Guyau par la morale contemporaine, défense de l'anomie
    5 : « Moi, je suis capitaliste, pour le capitalisme, je pense qu’effectivement la propriété privée est tout à fait défendable. », (cité in Alternative Libertaire ).
    6 : Philippe Saltel, op. cit., p. 227.
    7 : Julius Evola : Chevaucher le tigre, Guy Trédaniel éditeur, 1982.
    8 : Deux philosophes de la vie, Guyau et Bergson, in Revue philosophique de la France et de l'étranger, 1924.
    9 : Cf. Annamaria Contini : Jean-Marie Guyau, esthétique et philosophie de la vie, éditions L'Harmattan, 2001.
    Vitalité et socialité de l'art, l'esthétique de Jean-Marie Guyau
    10 : S. M. Eisentein, La Non-indifférente Nature/2, œuvres/4, coll. 10/18, 1978.
    11 : Michel Lancelot, Le jeune lion dort avec les dents, génies et faussaires de la contre culture, Albin-Michel, 1974.
    12 : Philippe Saltel, op. cit., p.121-122.



    Après coup, Ouest-France donne le ton : Écologie & Politique




























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  • Commentaires

    2
    hercube
    Dimanche 21 Février 2010 à 19:57
    Remarquable caractérisation de la scansion Onfray assez peu dénoncée à ce jour.
    1
    pierfunes
    Lundi 21 Septembre 2009 à 18:38
    OK... mais tu pourrais donner le score, au moins un pronostic !
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