• Le bœuf de Damoclès

    L'atelier de  Laurent Vignais (par   Patrice Repusseau


     



    Le bœuf de DamoclèsUne fois déverrouillé le cadenas de la chaîne et écartés les deux panneaux de la porte à glissière, s’ouvre l’atelier sous vos yeux, la plus petite des deux salles d’une ancienne étable.

         Lors de votre première visite, vous ne faites qu’entrevoir l’établi contre le mur gauche et son étau aux mors tout granu­leux. Les nombreux locataires pourtant pittoresques de cette première salle ne re­tiennent pas davantage votre attention, et c’est à peine si vous remarquez la car­rosserie poussiéreuse d’une 504 qui vous fait face, car, dès le seuil franchi, votre re­gard est sollicité par les hauteurs.

         C’est bien sûr lui qu’on voit d’emblée !

         Pendu la tête en bas, le grand bœuf écorché tourne très lentement. Des cornes de buffle lui donnent un petit air exo­tique, mais, pour le reste, c'est une impo­sante pièce qui ne déparerait nullement les plus beaux abattoirs de la région.

         Le mufle et la bouche entrouverte donnent l'impression d'être déjà gagnés par la décomposition. Des bouts de tôle froissés, froncés, racornis, composent le museau, et une corrosion déjà avancée taraude, fissure, lamine.

         Au-dessus de l'énorme cou comme en­gorgé dans cette position renversée par tout le poids de la carcasse, le capot d’une 2 CV bleue figure le haut du dos. Telle l'estampille du vétérinaire, apparaît le chevron Citroën. Deux chevaux sur le dos de ce bœuf, qui n'avait pas besoin de ça !

         Ce capot bleu délavé est la seule pièce entière, d'un seul tenant, car, pour le reste, l'artiste a réuni de nombreux bouts, morceaux et fragments dépareillés, comme pour accentuer le travail d'éparpillement et de dissémination de la mort.

       Le profil est impressionnant de roide pe­santeur, non moins que le côté pile de l'animal-machine éviscéré, qui fait penser à un cercueil vide.

     

        Cette pièce monumentale, qui sans cesse oscille au gré des courants d'air, mesure plus de trois mètres, mais a été assemblée et soudée sur des tréteaux dans un garage de deux mètres de haut seulement, ce qui en dit long sur l'intui­tive appréhension de l'espace chez Laurent Vignais, lequel n'a pu se rendre compte de la cohésion de l'ensemble qu'une fois la sculpture hissée au plafond d'un hangar.

         Car, par-delà l'évidence funèbre, ce bœuf écorché est bien porteur de vie. Il re­cèle en effet une grande harmonie, née d'un indéniable équilibre qui en impose. Il suffit de le voir danser sur lui-même un instant, au bout de sa corde, pour s'en convaincre. L'impression de balance et d'accord qu'il dégage vient d'un juste rap­port entre ses éléments. Son impression­nante stabilité en l'air tient au parfait emplacement du point central, noyau de vie - le foyer essentiel. On peut même pen­ser que ce monstrueux cerf-volant volerait plutôt bien par gros temps. On l'imagine sans mal chevauchant des vents de tem­pêtes !

         Il ne faut pas chercher ailleurs le secret de l'intensité et de la puissance des œuvres de ce sculpteur. Il a en lui ce qui ne peut s'apprendre. Il sait d'emblée, d'instinct, où se situe ce centre du grand cercle, ce cœur où bat tout naturellement la vie stable et solide. En fait, il est si familier avec ce nœud primordial qu'on peut se demander s'il ne rapporte pas pa­reille connaissance d'une existence anté­rieure, comme un souvenir qui revien­drait, une réminiscence.

         Il a intégré le sens de l'assise qui éta­blit le cavalier sur sa selle, l'assiette qui rend insubmersible le plus frêle esquif. Cette stabilité se trouve dans le ventre, où naissent les enfants, à mi-chemin de la tête et des pieds, du ciel et de la terre. Le fil à plomb tombé du ciel traverse le crâne et le corps en son milieu exact avant d'aller s'ancrer au plus solide de la terre. Ce fil à plomb donne l'aplomb ; il est l'in­dice d'une grande force.

         Dans ce rapport d'équilibre, la position du bassin est déterminante. A ce propos, sans avoir jamais pratiqué le lancer du disque, Laurent Vignais a su donner à l'une de ses sculptures le placement précis des hanches qu'adopte le discobole au sortir de sa volte et au comble de son ef­fort, à la seconde exacte où il expédie son engin. C'est un moment particulier où, dans le même temps, l'athlète s'enfonce en terre et bondit vers le ciel. En se vis­sant au sol, il vrille vertical. Il est le lieu de l'équilibre, car alors dans son corps s'aiment deux forces opposées, un véri­table couple où les différences s'allient, les antagonismes s'annulent.

     

         Le plongeon immobile du bœuf massa­cré fait naturellement pendant à la Descente de croix si douloureuse dont Laurent Vignais a su rendre tout le poi­gnant.

         Après la descente au tombeau, y-a-t-il résurrection, continuation, sur un autre plan ?

         Cette immense masse de viande qui pèse sur la chair et en chaque cellule semble vouloir affirmer le contraire : rien ne s'envole, tout pourrit et retourne en poussière.

         A cet égard, les échassiers humanoïdes que l'artiste a créés ces derniers temps ne semblent plus très volatils. Au fait, l'échassier est un oiseau carnivore... qui hante les marais aux fonds souvent va­seux... d'où ses si longues pattes.

         Courbés, ployant sous leurs quartiers de viande et divisés, partagés, les hommes se sont coupés de l'Un, du grand poète en eux, de leur Être Lumière.

         Il est clair que l'artiste échassier souffre de la vase du monde, du manque de clarté du monde, des nuages  plombés du monde. A trop baisser les yeux il en oublie le ciel. L'homme et sa basse-cour, l'homme en sa basse-cour aussi long­temps qu'il ne se sait pas roi !  

     

         Ce n'est pas précisément au ciel qu'est accroché ce bœuf de Damoclès, la tête en bas, comme suspendu à un fil et prêt à s'abattre à tout moment sur le spectateur ébahi de découvrir cette présence inquié­tante au-dessus de sa tête.

         Tranches de vie. Pintes de sang. Le cou sabré aux jugulaires. Soudain la bête tremble. Le cœur penche d’un coup. Ça gicle fort - spasmes, tressaillements. L’animal croule pour le compte

         En fait, ce bœuf de Damoclès est déjà tombé depuis belle lurette, écrasant sous son poids tous les humains qui s'identi­fient à leur corps et voient dans la car­casse l'unique réalité. Ceux-là sont apla­tis en permanence, car, au-dessus de leur crâne, ce bœuf mort suspendu à son fil fait peser une menace continue de plu­sieurs tonnes. D'où, chez certains, quelque gêne respiratoire compréhensible, comme une oppression ou une tendance à se voûter, quand il ne s'agit pas fran­chement d'une impossibilité de sourire.

         Un grand sage a dit que l'homme avait trop tendance à confondre la voiture avec le conducteur, c'est à dire son corps avec son esprit. Ici ce jugement convient à merveille, car ce bœuf écorché est entiè­rement constitué de pièces de ferraille au­tomobile.

         Partis de chez Rembrandt, via Soutine et Bacon, nous nous trouvons écrabouil­lés sous cet énorme danger de viande non désossée si nous pensons que nous ne sommes que le corps, ou bien alors nous sommes en humour, en pleine farce même, et la langue raidie qui pointe hors de la gueule est encore plus drôle que la fameuse saillie de Marcel Duchamp se re­présentant mort, la joue piquée de barbe grise et soulevée de l'intérieur par l'organe charnu : "With my tongue in my cheek !" Duchamp pince-sans-rire.

     

         Humour noir, amour blanc. Danse du clair et de l'obscur. Si je ne suis  pas la voiture mais le conducteur qui n'a pas de fin et échappe à la casse et à l'équarris­sage, tout cela devient franchement co­mique.

         Langue vivante, langue morte.

         Langue morte pendante, sexe raide en déclin qui tire vers le bas, bout de viande glacé qui attire déjà les mouches et les in­sectes qui “vouzonnent”.

         Ou langue vivante et malicieuse. Le bœuf tire une langue irrévérencieuse à tous ceux qui se croient morts, ou en (mauvaise) passe de le devenir. Il s'agit alors d'un clin d'œil complice à tous ceux qui se savent toujours vivants, vibrant dans l'Éternel.

         Cette langue appendice est essentielle. Elle signe le bœuf et le parachève, mais délivre deux messages opposés selon le point de vue du spectateur.

         On retrouve ici à nouveau cette ten­sion née de la cohabitation de deux forces adverses. A propos d'un de ses person­nages monstres-victimes, cassants-cas­sés, Laurent Vignais a pu dire un jour qu'il était contrarié. Le mot, en l'occur­rence, est fort et significatif. Contrarié : combattu, ennuyé ou fâché - mais subis­sant avant tout une action contraire qui s'oppose à lui, à son élan vital, et l'en­trave dans sa croissance. 

     

         Ce bœuf écorché, cet ancien bœuf, est maintenant suspendu dans une an­cienne étable. Retour à la maison ! Laurent Vignais l'a installé auprès de lui, car ce sculpteur travaille dans cette anti­chambre d'étable. Beaucoup plus longue est l'étable proprement dite dont le sol est entièrement couvert d'un épais tapis de sciure. Cet endroit, qui abritait naguère des vaches, sert à présent de salle d'expo­sition. Il n'y a qu'à franchir la porte.

     

          Tout de suite à droite de l’entrée, les frères Dalton jouent le rôle de gardiens du seuil. Laurent Vignais leur a composé un hommage électrifié en jouant sur l’alter­nance noir-jaune de leurs habits de for­çats. Placés dans leurs chapeaux de cow-boys, des ampoules éclairent cette amu­sante variation sur la nuit et le jour, la prison et la liberté. Mais, aussitôt après, on passe aux choses sérieuses.

     

         La tête baissée, armée de ses longues cornes d’oryx, l’Antilope se tient à l’arrêt. On ne sait si elle vient de couper net sa course ou si, ramassée sur elle-même, elle s’apprête à livrer bataille. En tout cas, on la sent établie dans l’instant, concentrée en ce qu’elle a de plus puissant. L’impression de vigueur et de détermina­tion est telle que ses sabots ont l’air sou­dés au sol et même fichés en terre et indé­racinables. Le port du cou et de la tête, lé­gèrement inclinés du côté droit pour por­ter un coup et tâcher d’encorner l’adver­saire, est d’une touchante authenticité.

         L’artiste a composé son antilope de tubes métalliques et d’éléments de cadres de motocyclettes. Loin d’être froid, cet as­semblage constitue une demeure accueil­lante qui abrite vraiment la vie, comme l’âme de l’animal. A n’en pas douter, cette sculpture est habitée.

        La gracile antilope, si souvent présen­tée en victime obligée des grands fauves, a de l’énergie à revendre et ne se laissera pas agresser sans rendre coup pour coup. D’ailleurs, rien ne dit qu’elle est condam­née. Elle répand une telle ardeur rayon­nante que l’on n’est pas trop inquiet à son sujet.

         Force et fragilité. En présentant les deux côtés de la médaille, Laurent Vignais se montre en double autoportrait, un amalgame de puissance et de délicatesse.

     

         Comme l’Antilope, L’effort-Les forts date de 1993. Trois hommes arc-boutés conju­guent leurs efforts pour soulever une énorme masse invisible, mais, ce faisant, chacun semble vouloir aussi se débarras­ser d’un fardeau et soulager ses épaules d’un joug encombrant.

         Privés de tête et de lumière, ces êtres peinent en pleine obscurité. A bien les ob­server, on constate qu’ils s’écartent plus les uns des autres qu’ils ne se retrouvent dans leur tâche. Ces trois hommes sont des seuls. Côte à côte, chacun dans son sac de ténèbres. Trois seuls incapables d’union, d’harmonie véritable en eux et hors d’eux-mêmes, et cette désunion ne peut conduire qu’à l’échec. En fait, ils tentent de déplacer un grand cube de vide, et ce néant qui les rassemble dit bien leur incapacité à échanger et à voir clair dedans-dehors. L’obscurité ne se contente pas d’égarer, elle épuise.

     

          Ces trois géants sont faibles de leur ignorance, de ne pas être davantage éclai­rés quant à leur vraie situation. Mais comment pourrait-il en être autrement en l’absence de tête, d’intelligence conduc­trice ? Ils se démènent, tâchent de se dé­pêtrer d’un filet invisible dans lequel ils paraissent pris irrémédiablement.

         Conversation d’hommes sans tête avec le vide. Vertige lancinant, tournis avant la chute, et cependant, physiquement, ils demeurent tout à fait stables et impres­sionnent même. Dans leurs efforts si aveugles et intenses, ces trois individus sont surtout victimes d’un accident in­time, d’un désastre intérieur dont ils sont, au fond, seuls responsables. A trop s’oc­cuper de leur bas, ils ont perdu leur haut inestimable, et rien n’est plus douloureux que cette perte. La disparition du sommet est sûrement le plus affreux des deuils.

         Le sculpteur a fixé ses personnages dans des attitudes fortes parce que tout simplement vraies : une poussée des bras au-dessus de la tête, un épaulé-jeté branlant, une extension trop en arrière qui menace l’équilibre. Par leur matière et par leur corps, ils sont on ne peut plus présents, tangibles et même las, rompus de fatigue. C’est l’Esprit qui leur fait dé­faut. Ils ont perdu la tête et divaguent passablement. L’Esprit leur permettrait de se trouver, se retrouver “ici et mainte­nant”. Plus que les autres œuvres de Laurent Vignais, L’effort-Les forts se pré­sente à l’évidence comme parabole.

         Il convient de noter que la force de dis­persion qui donne l’impression de séparer ces trois géants acéphales est centrifuge, alors que, dans une autre scène de groupe comme la Piscine, par exemple, de caractère tout à fait différent il est vrai, une énergie centripète soude au contraire l’ensemble et réunit les personnages, d’ailleurs tournés vers le centre, en une belle unité empreinte de sérénité et de douce rondeur. La paix qui émane de ce groupe convivial n’est pas uniquement générée par la couleur bleue - de tout temps associée à la guérison et à la tran­quillité -, mais par l’attitude des acteurs en présence qui participent davantage du cour et du centre que de la périphérie.

     

         L’ensemble suivant, plus ancien, a été achevé fin 1991. Cette Descente de croix entièrement constituée de tôles livides re­produit fidèlement l’humeur et le climat des peintures baroques qui l’ont inspirée. A sa manière, c’est une “Leçon de té­nèbres” qui dégage la même douleur âpre et austère que les modèles du genre.

         Ces quatre personnages constituent les maillons d’une même chaîne. Imbriqués les uns dans les autres, sou­dés, unis, d’une même terre, d’une même chair. Solennité du deuil. Cérémonial fu­nèbre. Le heaume des visages tous fissu­rés, et particulièrement celui du crucifié au crâne franchement fracturé comme si la vie s’était enfuie par ce trou béant, cette brèche - car tout ici est ébréché, en­dommagé, diminué.

         Ces personnages de tôle n’ont rien d’armures. Ils apparaissent au contraire nus et désarmés, tous aussi vulnérables et atteints que le crucifié, à la tête chavi­rée par le poids mort du crâne, qui donne l’impression de toujours présenter son cou à un bourreau invisible. Ce cou de la victime attire le regard; c’est un point douloureux où convergent toute la fragi­lité et toute l’impuissance humaines. Et la tête de la victime repose en partie dans une niche creusée à l’intérieur même de la poitrine de celui qui la porte. La tête du crucifié lui sort des côtes, de sa cage thoracique elle aussi percée, si bien que celui qui soutient le corps et l’empêche de tomber est, lui aussi, bel et bien mort. L’ombre a gagné le reste de la scène. La mort habite les deux autres acteurs du tableau, eux aussi saturés, accablés par le deuil.

          Ces quatre personnage comme autant de degrés d’une même douleur. Des créa­tures à la fois réelles et fantomatiques. Les vivants et les morts, les morts vivants, les vivants décédés, la mort en ce jardin... oui, mais surtout, le mort qui chaque ins­tant saisit le vif en nous. Tic-tac de la trotteuse ; chacun de ses petits grains secs est un pas à rebours.

         Le couple Vie et Mort fascine Laurent Vignais, particulièrement sensible à leur parfaite entente qui, sans arrêt, fait et défait. Il est impressionné par cette union si efficace de deux forces apparemment contraires. L’énergie considérable que gé­nère leur association nourrit abondam­ment sa créativité.

         Sa Descente de croix possède l’intensité d’un silence glacial. Un accablement de pierre tombale pèse sur cette scène. Pourtant, en même temps qu’il pose les pieds sur le sol avec le plus grand soin,  le personnage  le plus bas - et le seul à vraiment toucher terre - donne l’impres­sion de danser !`

         Mais quel lien relie donc ce corps mort qu’on descend et le bœuf écorché sus­pendu à sa potence, ce bœuf embléma­tique de l’œuvre ?

         En suspens, en souffrance.

         L’écorché est l’artiste, qui souffre du monde qui souffre. C’est l’écorché qu’on descend de sa croix. Est-il aussi pesam­ment mort que le bœuf sacrifié ?

     

         On la dirait née de l’éther. La plon­geuse réintègre ce monde après un long séjour dans des régions d’apesanteur.

         Toute de grâce flexueuse, en courbes et volutes, elle est l’eau même qui la porte. Elle figure l’onde et le courant. Comme mouillée du bleu du ciel, la plongeuse nage déjà. Un flux l’anime, une houle l’ondoie. La plongeuse immergée dans l’air, l’air d’une belle mélodie. Enceinte de ce qui la ceint. On la sent imprégnée, pé­nétrée de l’eau qu’elle pénètre. Elle coule de source et se présente à nous, pure et limpide. De quelque côté qu’on l’observe on la trouve toujours vivante, en pléni­tude, participant du Tout. Qu’on la contemple par le dos, les reins, les bras, le ventre, dès que l’on plonge le regard en elle, on est dans le flot de la vie.

         Laurent Vignais a enfilé ses gestes comme des gants de soie. Il l’a aimée pro­fondément, totalement, pour qu’elle par­ticipe ainsi de l’Amour, de la Grande Vie qui nous flotte, nous baigne.

         Tendresse et tendreté.

         Tendresse de l’artiste pour sa créature, bien sûre. Mais tendreté également. Tendreté des tissus. Rebond mœlleux des fesses, val sinueux du dos, port altier de la tête, coussinets de satin murmurés sous la peau... l’artiste nous donne à éprouver toute la grâce de ce beau mystère à l’aide d’arceaux métalliques on ne peut plus durs et râpeux - une imbrication d’anneaux d’acier peu amènes. Il adoucit et sait guérir avec ce qui pourrait blesser. Magie de l’art, quand il participe de la beauté. Cette plongeuse est un rare bon­heur : la rencontre avec une ondine !  Sa danse d’harmonie rachète les tourments qui rongent tant d’autres créatures du sculpteur.

        En donnant vie à la Plongeuse, Laurent Vignais s’est envolé au plus haut de lui-même, dans son endroit de guérison - pas son envers ! Cette immersion dans la lu­mière l’a fait émerger du malheur.

         Cette plongeuse qui date de 1993 ré­apparaît parfois incognito dans des gestes de douceur qui peuvent fleurir chez cer­tains personnages violents. A l’improviste, au bout d’un bras-gourdin tout rêche et raboteux, une main parle alors, du cœur que l’homme - et sa raison - ne veulent pas, ne savent pas, ne peuvent pas en­tendre.

     

         Ambroise, quant à lui, a quitté l’atelier depuis déjà plus de deux ans.

         Le sprint d’Ambroise qui se rue sur le fil - de l’arrivée ou du départ ? Sa vie ne tient plus qu’à un fil. Comme le bœuf, il est lui aussi suspendu. Achève-t-il une course de vie ou de mort ? le corps puis­sant, jambes-cuisses-bassin-tronc en pleine action scandée, ramée par les pis­tons des bras.

         Le coureur se casse sur le fil en même temps que le fil se casse en lui, le fil de vie et de lumière. Une fois de plus, voici un être en plein effort qui ne dispose plus de toute sa tête. La boîte crânienne a ex­plosé en chemin, révélant ce qui paraît de prime abord un œuf de Pâques mons­trueux en forme de boulet de canon. En fait, il s’agit d’un casque, mais le cri dé­formant la bouche dévore tellement le vi­sage en un effroyable éléphantiasis qu’il en a le casque incarné, comme un ongle !  Le bas du visage crié a tout d’une gueule cassée de la Grande Guerre et, à la suite d’un tour de passe-passe génétique inédit, sa bouche est devenue celle d’un amphi­bien hurleur.

         Cette sculpture est plus un hommage à Vésale qu’à Ambroise Paré et sa pré­sence du côté du service des urgences en fait un monument d’humour noir. Deuil aux urgences. Coup de sirène en pleine poitrine. Cri de douleur à cent à l’heure.

         Une nouvelle fois Laurent Vignais sur le fil. Le corps éclatant de vie, la tête écla­tée tout court. En plein effort, intense ef­fort, intolérable effort. L’existence éprou­vée comme un passage éclair, une ruée vers jamais plus, terrible projection contre un mur de silence, obstacle de plein fouet. Mais l’obstacle n’est-il pas tout intérieur ?

         Les internes apprécient Ambroise. Sa vitesse de déplacement nonobstant le carnage. La bataille fait rage. Un tirail­leur, un ferrailleur. Trépané trépassé. D’aucuns se sont imaginé qu’il fuyait les urgences à toutes jambes à la suite d’une caresse un peu trop intime, d’un examen pointu, ou peut-être réagissait-il mal à une injection d’ambroisie ?  Le fait est qu’il file vraiment. Ambroise prend ses jambes à son cou, et même sa tête, pour­tant dans un sale état. La course d’Am­broise serait-elle donc une fuite ? Quelqu’un qui détale pour se sauver !  Peut-on se sauver en fuyant ?

         Une chose est certaine : Ambroise tourne le dos à l’hôpital et semble mettre le cap droit sur la prison. A toute allure, Ambroise en route vers la maison d’arrêt. L’homme arrêté, bloqué, cloué net par la mort abrupte - ou son illusion.

         Laurent Vignais a bataillé un an pour mener Ambroise à bon port. Il lui a fallu en défaire deux avant d’arriver à destina­tion. Quelques bouts de tôle figurent les vestiges d’une cubitière d’époque. On sent la présence voulue des tiges, des broches utilisées pour maintenir l’ensemble des os fracturés. L’armature et le bâti hurlent autant que la bouche; la cage thoracique est tout à fait chirurgicale, et le squelette très vivant !
     

    *

     

          Au cours de l’été 1995, une brusque disparition a donné fort à penser à Laurent Vignais, celle d’un homme qu’il connaissait depuis peu et devait bientôt retrouver à déjeuner. La personne en question s’était logé une balle dans la tête.

         L’annonce de ce suicide a eu pour effet de fouetter le sang du sculpteur tout en orientant son travail dans une nouvelle direction. En effet, il a commencé alors à produire une série de personnages qui ont tous un air de famille et portent des noms peu usités dans la région : L’os est pointé, l’Homotomobilhome, Il y a quelque chose d’émouvant chez lui, J’ai deux hontes, Comment disposer de soi-même ? , Je ne suis qu’un œil, le Grand Escholier... La liste n’est pas close.

         L’os est pointé rend compte du choc, de la stupéfaction devant le départ de quel­qu’un qui demeurera à jamais en retard à son rendez-vous. Le buste de l’homme privé de jambes prolonge le fût d’un arbre qu’on dirait emprunté à un décor de théâtre. Cet homme à tête de tamanoir n’a déjà plus grand-chose d’humain. Ses mains griffues viennent de lâcher le fusil de la mort qui ne tient plus qu’à un ongle. Sur le dos de ce mutant, le sculp­teur a juché un chien, car celui du dis­paru avait flairé la catastrophe et l’artiste avait trouvé ce pressentiment particuliè­rement émouvant.

         On ne saurait dire si le compagnon fi­dèle et sensible a été doté d’une gueule béante ou d’un groin à soufflet pour gla­pir sa douleur comme à travers un porte-voix. Vu de dos sous un certain angle, l’animal fait penser à une chauve-souris aux ailes mi-repliées ou à un oiseau noc­turne venu délivrer un message sinistre, comme un nuage noir de suie dans l’o­reille de l’homme voûté qui, sans doute, déjà s’effondre. Il a les bras rongés, grêlés de points de soudure, comme attaqués par une prolifération de pustules. Tout ce qui reste de la vie se trouve concentré dans les mains qui viennent de com­mettre l’actes et, surtout, dans les doigts d’acier puissants et déjà gourds, aussi ri­gides et froids que de la glace.

         L’os est pointé et crève la peau de l’­homme tel le piquet d’une tente. En tout cas, il est au moins aussi pointé que le canon de l’arme à feu. L’os de la rectitude; aussi ponctuel et aigu qu’une aiguille, il s’est pointé à l’heure de la mort.

         Cette composition est une horreur aussi épouvantable que l’événement qui l’a suscitée.

     

         Exécuté presque en même temps que L’os est pointé, l’Homotomobilhome se situe sur le versant burlesque de cette catas­trophe et joue le rôle d’un flotteur qui contrebalance l’horreur toute fraîche en­core, et évite de sombrer. Un Don Quichotte au visage désolé moud un air d’apocalypse sur un orgue de Barbarie surmonté d’un parasol giratoire, à moins qu’il ne soit venu vendre des châtaignes grillées sur la grand-plage un jour de ca­nicule : “Chauds les marrons ! Chauds ! Chauds devant !”

     

         J’ai deux hontes est un personnage étique et étiré en oblique, incliné comme la croix qu’il donne l’impression de porter. Les deux hontes qu’il a dans le dos lui ressortent derrière la tête comme le som­met presque complet de cette croix à la­quelle ne manque qu’une demi-traverse. Non seulement il transporte cette croix de douleur et de malheur en permanence, mais il fait corps avec elle au point d’être devenu le propre instrument de son supplice. Il s’est lui-même crucifié en ac­cumulant des nuages très lourds dans le bleu de son ciel. Voilà comment il s’est écarté de la verticale.

         Il est sa croix, toujours plus lourd puisqu’elle pèse sans cesse davantage. Il va bientôt tomber. A moins qu’il ne des­cende de sa croix, qu’il ne s’abandonne lui-même en tant qu’homme blessé, qu’­homme douleur, pour regagner son ciel toujours radieux, solaire, au-dessus du plafond des nuages de plomb. Il lui faut renouer avec l’Esprit, avec le feu de la lumière et de l’amour qui va consumer tous les miasmes, tous les maux qui le rongent, et rapprocher ainsi les lèvres de la vieille plaie, pour recouvrer la santé en même temps que son intégrité. Il va lui falloir recoller les morceaux cassés, re­mettre en place, réunir bord à bord - c’est-à-dire pratiquer la plus belle des sou­dures.

     

         Comment disposer de soi-même ? est peut-être encore plus douloureux et tra­gique parce que bien plus visiblement humain. Ce qui reste du corps supplicié renvoie d’un coup aux atrocités nazies. On dirait ce malheureux sorti d’un de ces vieux clichés jaunis pris à la libération d’un des camps de la mort. La cage tho­racique à claire-voie en dit long sur le peu de temps qui lui reste à vivre. Chez lui tout est fragile, mince et cassant comme une croûte, douloureux, passager. La combustion, qui a déjà presque tout consumé, approche de son terme.

         Ce personnage famélique est pourtant gros d’une bosse dans le dos. Gibbeux, voûté sous une hotte de douleur. Le père Noël est passé. Mais à qui faut-il imputer cette charge, ce poids si lourd accumulé qui grève le bonheur et contraint de re­garder ses pieds ? D’une taille impres­sionnante, eux seuls permettent encore la station debout et empêchent la chute.

     

        Il y a quelque chose d’émouvant chez lui baigne dans la même humeur apocalyp­tique. Vu de haut, cet être décharné et quelque peu simiesque fait penser à l’un des ultimes représentants d’une espèce en voie d’extinction, comme le bec-en-sabot, grand échassier très rare des marais du Nil blanc. Exposé, et même en grand dan­ger. Une impression de dénuement, de so­litude extrême. Il se trouve à la fois dans la ligne de mire et en fin de lignée. Démuni jusqu’à l’os qui, chez lui, affleure partout, il est seul, infiniment seul, à l’é­cart et tellement vulnérable parce que coupé de l’essentiel, du flux de vie qui le remettrait à flot en lui rendant la lumière.

     

         Il est difficile d’affirmer de façon pé­remptoire que le Préoccupé est bien de sexe masculin. On peut, fort légitime­ment, nourrir des doutes à ce sujet. La mâchoire abîmée, presque arrachée par un crochet du droit saignant, il fait pen­ser à une danseuse de Degas qui serait montée sur le ring par erreur au lieu d’al­ler travailler à la barre dans la salle d’exercices la plus proche. Un drame de la communication, sans doute. Une chose est certaine, elle ou il en a également plein le dos. Une protubérance au-dessus du rein gauche. Quelque chose n’est pas passé, n’a pu être filtré, assimilé : une grosse contrariété.

     

         Le grand Escholier, quant à lui, est en avance sur son temps. Plus que l’amour très mitigé de Laurent Vignais pour l’Édu­cation nationale, il nous présente un conflit d’envergure, imminent-éminent. Le temps passe si vite qu’il est même déjà de retour. Il en est revenu, tout nu et très déchiqueté. Sa calotte crânienne a sauté en chemin. Il est si allégé, amoindri de partout - désintégré dedans-dehors -, qu’on se demande comment il peut encore transporter la quincaillerie militaire dont il a le dos affublé. Le voilà devenu un homme barbelé !

     

         Au travers de l’angoisse pointe un sourire, et même parfois deux !  Laurent Vignais n’est pas submergé par l’horreur au point de ne pouvoir prendre un mini­mum de recul qui engendre un humour d’un type un peu particulier, en affinité avec les affres de ce monde. Un humour sombre pour dire tout ce qui a sombré. Humour cocasse, et quelquefois même bouffon, pour saluer tout ce qui casse et se brise ici-bas. En fait, c’est l’existence qui est dure et souvent même horrible, mais la vie, elle, demeure libre et magni­fique infiniment ! La grande Vie, la vraie, est hors d’atteinte du malheur - comme le proclame, à l’évidence, sa si belle Plongeuse.

     

         Quoi qu'il en soit, en perforant le crâne du désespéré, la balle a aussi at­teint l'artiste au vif, crevant un œuf de nuit tout proche de la peau, comme une poche obscure, une nappe de ténèbres et de vieux sang vicié qui attendait d'être sondée, forée, drainée. Et Laurent Vignais est en pleine vidange. Il est descendu cu­rer la mare et affronter ses démons inté­rieurs. En produisant tous ces autopor­traits d'épouvante, il leur règle leur compte. La mine est dangereuse; c'est une mine personnelle. Par delà les horreurs du monde, au fond du puits il se retrouve en tête à tête avec lui-même et il se bat comme un beau diable, et il s'extirpe à la tenaille. En vidant sa cave de locataires monstrueux, il pratique l'extraction sau­vage - arrachements, énucléations, évul­sions en tous genre - et, ce faisant, éprouve la douloureuse jubilation de l'énergumène. Une fureur iconoclaste et un tantinet suicidaire le pousse à aller jusqu'au bout et à dépasser franchement les bornes. Il connaît "le plaisir aristocra­tique de déplaire" cher à Baudelaire, mais, dans le même temps, s'interdit d'être aimé en retour, car il sait bien qu'on ne pourra chérir ces êtres de malheur qui dégouli­nent d'ombre. Sa joie n'en est que plus forte. Il exulte de casser la baraque et de choquer les braves gens. Mais c'est d'abord sa propre baraque qu'il casse ainsi pour le moment, afin de mieux se reconstruire ensuite.

         A l'occasion d'une de ses descentes en enfer, les accouchements peuvent se dé­clencher et aboutir très vite, car cet artiste ne manque ni de ressort ni de ressource. Il arrive que ces personnages de nuit re­montent et voient le jour en très peu de temps. Deux semaines suffisent parfois pour faire venir au monde des petits for­mats de soixante à quatre-vingts centi­mètres.

         Laurent Vignais est un grand ferrail­leur. Il aime à se battre à l'épée, en com­bat singulier, lui-même avec lui-même. A force de fouiller, de se fouiller, peut-être va-t-il un jour crever le plancher de l'abîme et tomber en plein ciel, plus pro­fondément que toutes les horreurs, plus haut que les nuages, au cœur même de la vraie vie, en compagnie de la Plongeuse !

         De toute façon, Laurent Vignais est un authentique vivant pétri de force et de ferment. Ses chiens impressionnants l'at­testent. Il suffit d'apercevoir ce groupe de six dogues tapis dans la pénombre pour sentir à quel point ils frémissent d'ardeur, de fougue contenue qui, chez certains, frise même la rage. Nul besoin de lâcher la meute pour constater la transfusion. La voix de leur maître. Les vases communi­cants. Le créateur s'est versé sans comp­ter dans le feu presque véhément de ses créatures.

         Cet artiste a l'amour et la vie, et l'amour de la vie tellement chevillés au corps, établis loin dans ses racines et ces plus hautes branches, qu'il les emmène dans  tous ses voyages. Et quand ses per­sonnages visitent la géhenne et les bas-fonds, ils transportent en eux leur veil­leuse sacrée, cet équilibre inébranlable, cette stabilité, présence continue de l'harmonie. Cette lampe les éclaire dans les brouillards les plus opaques et affirme sans cesse la seule authentique réalité de leur auteur : en dépit des apparences souvent sombres, l'artiste est avant tout lumière. C'est la vie qui l'anime, et c'est ce feu sacré qui passe dans ses créatures dont les souffrances et les deuils ne sont finalement que des rideaux, des voiles passagers de peur, de doute et d'igno­rance. Et même lorsqu'il dit la mort, c'est la vie en lui qui la dit. La vie peut dire la mort, mais l'inverse est inconcevable. Jamais la mort ne pourra parler de la vie. D'ailleurs, la mort existe-t-elle vraiment ? Qu'est-ce qui s'en va au juste ?

         Grosseurs. Déformations. Tumeurs.

         Tu meurs pour vivre du nouveau. Disparaître pour naître. L'homme défi­guré, plombé, distordu dans l'horreur, mais reconstitué, régénéré et allégé dans la beauté !

         Il est singulier de constater que ce sculpteur enclin à nous montrer la des­truction est, par-dessus tout, construc­teur. En fin de compte, sa démarche par­ticipe même de la guérison.

         A partir d'éléments épars, cassés, cou­pés, il recompose de l'entier. Tiges d'acier sectionnées en bâtons de quelques cen­timètres, plaques gauchies, carrés et dés de métal broyés, morceaux de tôles gondo­lées. Il soude tout cela. A sa ma­nière il réduit les fractures, résorbe les écarts entre ces  pièces étrangères - et les multiples morceaux de lui-même.

         Protégé de son masque en forme de heaume qui le fait parfois ressembler au personnage culminant de sa Descente de croix, penché sur son ouvrage, il arrange et ordonne les produits de la casse. Il lie et réunit ce qui a été usé, anéanti, brisé menu, jeté à la ferraille. Au contraire de la mort qui décompose puis disperse, il ras­semble avant tout. De l'aval il regrimpe en amont, s'éloigne des pluriels pour se rap­procher du grand Singulier, de l'Un impu­trescible, immarcescible et éternel. Au bout de ses efforts, l'objet fini - sa créa­tion - se dresse devant lui en même temps qu'en lui. Il y a eu croissance.

         La véritable création se situe aux anti­podes du chaos, de la mer démontée, même lorsqu'elle manifeste une grande violence. Parti du divisé, l'artiste remonte des formes en remontant le cours. Il récu­père le déchu et le dépossédé, les débris de la chute et de la déchéance, et les refond en un nouvel ensemble. Sauveteur de morceaux perdus, il se sauve lui-même.

         Et, pour Laurent Vignais, le salut passe par le feu. "Feu" signifie défunt, qui a accompli son destin. Mais le feu est, bien sûr, d'abord Vie. Il brûle tout, fa­çonne tout. Le feu est enfant de l'Esprit. Les forges de Vulcain. Pour ce sculpteur, il s'agit de la soudure, qui, à travers l'écran protecteur du casque, semble une force séismique, magique et mystérieuse, tellu­rique. Après l'étincelle initiale, la tige de l'amorce passe immédiatement à plus de mille cinq cents degrés et dépose une goutte d'acier liquide.

         Alors commence le bain de fusion à la jonction des deux pièces à assembler, une lave qui peut bouillonner de globules bien vivants. La soudure progresse lentement en coulée jaune. Vapeurs et fumerolles au dessus du brasier. En refroidissant, le jaune vire au rouge, à l'orangé, pour de­venir finalement gris-bleu et, une fois le laitier enlevé au marteau, la soudure ré­vèle le genre de plis et de stries qui s'ob­servent sur des morceaux de peau greffée ainsi que sur les flancs de certains cra­tères.

         Les  fruits de ces travaux de forge. Agrégats étonnants. Masses  compactes  et lourdes de grains d'acier soudés. Nodosités collées en agglomérats  volca­niques. Miches et boules d'acier modelées par des mains d'enfants : visages rongés de guingois, concrétions corrodées, gru­meleuses, comme mordues par un acide.

         Grésillements, crépitations. Le disque de la meuleuse à tronçonner et son cri métallique ; et ce bleu singulier qu'elle laisse dans les sillons qu'elle grave.  La grande roue !  C'est un feu d'artifice !  Les étincelles fusent, d'un bleu étrange éga­lement, bleu à la fois des ténèbres et de l'azur, mais la lumière dorée domine maintenant et l’on dirait qu'une fée vient d'administrer en passant un coup de ba­guette magique ! Tranches de tiges débi­tées en rondelles aussi brillantes que des miroirs. Des plages irisées sur les entailles et les coupures ; signatures du ciel, sou­dure à l'arc-en-ciel !

     

         Laurent Vignais à l'établi, au-dessus de l'étau, protégé par son casque et pen­ché sur le feu dont nul ne peut soutenir l'éclat. Ce point ardent, intolérable. Lumière de vie attisée à un degré de pu­reté trop élevé pour l'homme, mais milieu naturel de l'Ange. Dans le célèbre buis­son, l'Ange de Yaweh apparut à Moïse "en flamme de feu", et celui-ci dut se cacher le visage pour se protéger.

         Toute l'attention du sculpteur-sou­deur porte sur cet endroit incandescent qui est le lieu de la fusion - et de l'union la plus intime.

         Ce point de feu l'absorbe tout entier : centre de son travail et sommet de lui-même. Ce point de la fusion est la projec­tion au dehors de son noyau de Vie qui rayonne dedans.

         Au sein de ce creuset il tutoie le Mystère. Il est au bord et aux confins, tout près de découvrir l'objet caché - ou le Sujet -, la solution. Il brûle littéralement !

         Les yeux fixés sur le foyer, sa vraie maison, lieu d'où rayonne la chaleur, lieu de l'Esprit insupportable pour des yeux humains où tout fond et fusionne, où les contradictions s'annulent et les contraires se résolvent parce qu'en ce Haut Lieu ne règne plus que l'Un. Très haut sommet qui est le centre de la vie, le cœur où l'énergie vibre à la plus grande vi­tesse.

         C'est l'Empyrée, le "ciel de feu" où la belle plongeuse et le bœuf écorché et l'homme crucifié peuvent se retrouver. Toutes les parties s'y réjouissent de l'Un. Tout le monde s'y trouve remis en état, ré­tabli une fois pour toutes.

         La soudure se réalise en ce point de jonction du haut avec le bas, au seul en­droit où ciel et terre se réconcilient. Passerelle divine. La soudure peut s'ac­complir aussi dedans, en paix et joie pro­fondes !

     

    Patrice Repusseau
    Novembre 1996.
    in Tiens n°2 
     


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