• Le Clou

     Pierre Bouvarel

     Le ClouMonsieur Monguy Ramane est le curé du quartier de Nelippeth. Ce secteur de Pondy compte une forte proportion de croyants dont la foi est de couleur christique. Une grave question théologique préoccupe les paroissiens. Les esprits des morts, les fantômes, ont la réputation de loger dans les cimetières et de s’animer au cœur de la nuit, d’où la question que beaucoup se posent : les peys ont-ils établi leur demeure en ces lieux chrétiens ? En ces temps de forte chaleur, au moins pour les premières heures de la nuit, on dort à l’extérieur, devant les portes des habitations, ce qui permet de laisser s’échapper quelques degrés accumulés pendant la journée… avant de les retrouver le lendemain. Le sommeil n’étant pas toujours au rendez-vous, des grappes humaines se forment, et les discussions vont bon train. À la faveur de la nuit, les débats tournent immanquablement autour du monde des esprits, des fantômes et des démons. Chacun y va de son histoire et de son expérience. Il est des chrétiens qui – au motif qu’ils suivent, eux, la bonne religion – prétendent que les esprits malins n’habitent pas ces lieux sacrés que sont leurs cimetières. Mais cet avis est loin de recueillir l’unanimité. Si un consensus s’établit, c’est seulement pour admettre que les esprits sont moins nombreux en ces terres christianisées qu’ailleurs. Rares sont les personnes qui admettent que les peys n’existent pas.

    Problème : ces esprits malins sont-ils liés à une religion, hindouiste ou autre, ou à la tradition indienne ? Voilà bien, en effet, une question théologique de première importance. Les fidèles de l’église à qui fait défaut la formation dispensée dans les écoles religieuses spécialisées ne peuvent émettre d’avis. Cependant, grâce à son long séjour en séminaire, Monsieur le Curé, lui, il sait. Bien sûr, on pourrait, en groupes bien serrés, entrer de nuit en ces lieux sombres, afin de constater ou non la présence des importuns. Mais, prétextant que la chose est hors de leur compétence, les habitants ne s’y risquent pas. Au demeurant, les cimetières sont certes bien défendus par un mur et par de multiples croix de toutes tailles qui se dressent dans les ténèbres et sont orientées dans les quatre directions. Pour un grand nombre d’entre elles, leur équilibre n’a d’ailleurs pas grand-chose à voir avec l’aplomb. En fait, pour s’aventurer de l’autre côté du mur, seul Monsieur Monguy Ramane a la dimension requise.À l’occasion du décès de la vieille madame Veethi Laksmi, justement, Monsieur le Curé est venu soutenir la famille et bénir la défunte. Sous le regard soutenu des femmes, un groupe d’hommes ose poser la question qui les taraude tous, les taquine, les turlupine : qu’en est-il de la tranquillité des âmes de leurs défunts en leur dernière demeure ? Et l’un d’eux lui glisse à l’oreille que le doute gagne la communauté des fidèles, rapport à la présence ou non des peys.Outré que l’on prête foi à ces histoires païennes, Monsieur le Curé est catégorique : « les démons ne fréquentent pas les lieux sacrés et consacrés. »À la question suivante : serait-il prêt à parcourir le cimetière au cœur de la nuit ? Monguy Ramane hausse les épaules et répond : « sans l’ombre d’un doute ». Monsieur le Curé est campé massivement dans son imposante soutane, si bien que, devant tant de prestance, l’assistance se sent fière de son prêtre. Toutefois, si ces certitudes affichées ont convaincu bien des fidèles, d’autres, sans doute adeptes de Saint Thomas, exigent une démonstration.


    Par les fins d’après-midi, sous les cocotiers de la place, les chrétiens du quartier s’adonnent à leur sport favori, la pétanque. Nombre d’entre eux, parmi les personnes d’âge mûr, sont d’anciens militaires de l’armée française. Les règles de l’art boulistique, ils les ont apprises dans leur cantonnement, des maîtres en la matière, les Marseillais.
    Dans les années 1990, lors du championnat du monde qui se déroula ici à Pondichéry, l’équipe du quartier perdit en finale contre les Marseillais. Officiellement ! Il est pourtant bien évident ici, uniquement ici, que ce ne fut que par pure politesse si les champions locaux ont raté leurs derniers tirs, laissant échapper la coupe. Il eut été de la plus grande inconvenance de faire perdre la face à ces maîtres prestigieux, alors même qu’ils étaient leurs invités !
    Monsieur le Curé, sortant de la blanche et rouge église Saint François, située au fond de la place, ne manque jamais de s’arrêter pour saluer ses fidèles. Lui-même est reconnu comme bon tireur. À la pétanque, bien sûr !
    Or, voici qu’on le réoriente sur la discussion passée. Il ne renie pas ses dires. Oui, il traversera le cimetière… euh… une nuit. C’est promis. Mani Sankar, ancien sous-officier et pilier de l’amicale bouliste, sort de la poche de sa chemise à carreaux, un clou artisanal à grosse tête, tels ceux qui maintenaient le Christ sur sa croix. Il le lui présente entre son pouce et son index et il lui dit que, tout autant qu’une vraie relique, ce clou serait pour tous une preuve irréfutable de la validité de la foi chrétienne. Il suffirait, au cœur de la nuit, bien sûr, de l’enfoncer dans le tronc du tamarin qui se dresse au fond de l’allée centrale du cimetière.
    Monsieur le Curé a le clou en main ; à peine a-t-il le temps d’émettre une réserve qu’un des joueurs dépose une boule de pétanque dans son autre main en expliquant : « voilà pour enfoncer le clou. Choisis une nuit à ta convenance ! »
    Dubitatif, et un peu dépassé par les événements, Monguy Ramane s’en retourne pensif en son presbytère. Eh oui ! cet arbre majestueux, le tamarin, est reconnu pour son rôle d’intercesseur, de passerelle entre les différents mondes, le monde du dessus et le monde du dessous, le jour et la nuit. Il est naturellement un réceptacle pour le clou.
    Toutefois, ne voilà-t-il pas qu’un doute s’insinue en lui… Certes, le bagage théologique qu’il a sur les épaules et dans la tête n’est pas mince, mais, au milieu de la nuit, sa foi demeurera-t-elle intacte ? Il se rend compte que, jusqu’à ce jour, il n’avait pas encore bien mesuré combien son sacerdoce l’avait engagé. N’est-ce pas Dieu lui-même qui veut maintenant l’éprouver ? Bon, il a quelques jours devant lui pour examiner la chose. Aussi rend-il visite le lendemain à un ami de prime jeunesse qui réside toujours dans le quartier de leur enfance.
    – Raja, je me suis souvenu de ton nom de Peyotis, le désensorceleur, celui qui enlève les mauvais sorts, qui rompt les maléfices. »
    – Oui, mon nom est bien le signe de ma profession et de ma caste, mais mon père, au vu de la marche du monde, considérait, (et l’on sent des regrets dans sa voix) qu’il y avait plus d’avenir dans la fonction publique que dans le désenvoûtement. Disposant d’une petite fortune, il a pu me procurer un poste dans l’administration des finances municipales. Si bien que je ne suis pas, hélas, instruit de l’art de ma propre caste. Le seul domaine où j’ai un pouvoir, c’est dans celui de la modulation de la pression fiscale qui pèse sur les propriétaires des habitations. »
    Notre curé met son ami dans la confidence de sa mission, dite du clou. Raja l’invite à s’asseoir et, tout en servant un rafraîchissement, il annonce : « je me souviens qu’à la maison, père répétait en toutes occasions, que l’imagination mène le monde par le bout du nez, qu’il faut bien se contrôler, ne pas lui laisser le moindre espace, sinon elle s’insinue en nous et, là, même les dieux n’y peuvent souvent plus rien »
    Le propos plonge Monguy Ramane dans un embarras sans fond. Ce que voyant, Raja décide de lui prodiguer le conseil suivant : « Repère bien les lieux avant la nuit, car tu dois éviter toute surprise ; compte le nombre de pas jusqu’à l’arbre et procède mentalement à l’enfoncement du clou ; répète bien dans ta tête toutes les opérations jusqu’à la sortie. Cela ne te prendra que quelques minutes de concentration intense. »
    Devant tant d’assurance, le curé voudrait bien lui proposer d’être de l’expédition. C’est impossible, Raja n’est pas chrétien !
    Monsieur le curé médite sur les événements…
    Tandis que je vaque autour de mon église, observe-t-il, je comprends, à la façon dont on me soupèse du regard, que tous mes paroissiens sont au courant de l’opération à venir. Les jours s’écoulant, leur attitude se modifie, on jase dans mon dos. Impossible d’atermoyer, il faut agir tant qu’il me reste encore quelque crédit. Ce sera donc pour cette nuit.
    J’ai repéré les lieux, compté les pas, visualisé une proéminence, au bas du tronc du tamarin, où j’enfoncerai le clou. Après m’être longuement recueilli, jusqu’à une heure avancée de la nuit, la boule de pétanque dans une main, l’autre main plongée dans la poche de ma soutane, et serrant fermement le clou, d’un pas martial, je me dirige vers le cimetière… Je pousse la porte d’entrée, elle émet un sinistre grincement que je n’avais pas repéré jusqu’alors. Ne nous laissons pas gagner par des frayeurs issues de balivernes, contrôlons notre esprit ; j’annonce à haute voix : « demain je ferai huiler tes gonds.»
    À pas comptés, j’entame la marche vers ma cible que je ne quitte pas des yeux, l’imposante silhouette du tamarin se dresse au fond de l’allée. Quatre-vingts pas. Voilà, j’y suis. Je fléchis légèrement les jambes pour être à la bonne hauteur, je pique le clou sur la proéminence, et, à coups répétés, avec la boule de pétanque, je l’enfonce jusqu’à la tête.
    Et maintenant, demi-tour…
    Que se passe-t-il ? Je n’arrive pas à me redresser. Non, non, ils s’agrippent à ma soutane. Ils m’attirent à eux. Non, non ! Ahhh !

    Cinq heures trente du matin, c’est l’heure où la paroisse St François s’éveille. Déversés du haut du clocher par une puissante sonorisation, les cantiques fendent les ténèbres et enveloppent d’un halo sacré le réveil des paroissiens. Et des autres aussi, d’ailleurs ! Voilà une journée chrétienne qui débute sous les meilleurs auspices…
    Des habitants, ou plutôt des habitantes, sont à l’œuvre dans leurs cuisines. Un silence pesant règne ce matin, tout à fait inhabituel, car manque la compagnie des litanies religieuses. Les femmes jettent un coup d’œil à la pendule, puis, du pas de leur porte, regardent l’église, tout au fond de la place. Elle est illuminée, preuve que l’électricité ne fait pas défaut. Quelques personnes vont alors s’informer. Que se passe-t-il ?
    Monsieur le Curé n’est pas en sa demeure, il est même introuvable. Une rumeur, un bruit court : la grille d’entrée du cimetière est entrouverte…
    Quelques bons chrétiens sont tirés de leur sommeil, difficilement car ils n’ont pas reçu leur dose quotidienne de litanies. Maintenant que le jour est fermement établi, à la tête d’une petite troupe, Mani Sankar se dirige vers le lieu où reposent les défunts. De l’entrée, il discerne, au fond de l’allée, une forme noire, accroupie au pied du tamarin. On s’avance bien groupé, cette forme est bien celle de Monguy Ramane.
    Les yeux et la bouche grands ouverts, comme s’il voulait pousser un cri, Monsieur le curé se tient là, une vision d’effroi marque encore son visage. La mort a dû être instantanée.
    Chose étrange, alors qu’on veut le déplacer, le ramener en son église, on s’aperçoit qu’un clou traverse le bas d’un pan de sa soutane, le fixant fermement à l’arbre.

    Après enquête, les autorités conclurent : vu qu’il n’y a pas le moindre signe de violence, et que le défunt avait, le jour précédent, montré toutes les apparences de la bonne santé, il faut établir un diagnostic assez courant ici : mort de peur.
    Le décès de notre saint homme ne contribua guère à éclaircir la théologique question qui hantait ses ouailles. En revanche, on put noter, avec un aplomb qu’envieraient bien des croix chrétiennes dans les cimetières, qu’il est plus aisé d’entrer en sainteté mort que vivant.
    Cette malheureuse aventure ayant joui d’une certaine publicité, pour la commenter des experts en psychologie succédèrent aux experts en théologie. Les doctes érudits contestèrent que la cause du décès fût à rechercher du côté des esprits, des fantômes, ou des peys. Ils affirmèrent plutôt qu’il s’agissait d’un phénomène bien connu dans leur profession et leur caste : la suggestion.
    Quelle que soit la bonne appellation du phénomène, le bon sens populaire sut en conclure que leur curé, le saint Monguy Ramane, en était bel  et bien mort.
    On embaucha un valeureux gardien népalais, un gurka, pour la surveillance du lieu. Sa première fonction fut, en plein midi, armé d’une grosse tenaille, de retirer le clou du tamarin. L’employé consciencieux fit remarquer qu’un peu d’huile améliorerait l’ouverture de la porte d’entrée. On lui rétorqua qu’il en va de la nature des choses, et que les portes des cimetières se doivent de grincer. Le temps passa, cette histoire fut remisée là d’où elle n’aurait jamais dû sortir. Du cœur des ténèbres. Seuls les pétanquistes, sur la place, à l’ombre des cocotiers, en regardant la paire de boules dépareillée, reconnaissent, perplexes, qu’ils l’ont véritablement perdu, la boule.

    Pierre Bouvarel
    Tamil Nadu, hiver 2008 

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  • Commentaires

    2
    france3
    Mardi 22 Décembre 2009 à 20:55
    j'aime beaucoup ce sens de l'humour caustique et tendre
    en plus je perçois une connaissance approfondie de la mentalité des personnages
    bravo
    1
    fanny2
    Mardi 22 Décembre 2009 à 20:54


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