• Le Corbusier, glorieuse postérité et…sulfureux passé

    Jacques Brélivet

     

    Le Corbusier, glorieuse postérité et…sulfureux passéIl y a 50 ans disparaissait Le Corbusier. Pour marquer cet anniversaire, le Centre Pompidou lui a consacré en 2015 une importante exposition. Si Le Corbusier est « le plus grand architecte du XXè siècle », comme le proclama, à l’annonce de sa mort, André Malraux, il porte aussi de grandes parts d’ombre. Et tous les livres publiés sur l’architecte n’ont pas été des dithyrambes, loin de là. Celui de Xavier de Jarcy, entre autres, paru en 2014, « Le Corbusier, un fascisme français », dévoile un homme à la personnalité ambiguë, trouble, voire détestable, quand il collabore avec des mouvements politiques d’extrême-droite de l’entre-deux-guerres et le régime de Vichy.

    1. Baudouï et A. Dercelles, éditeurs et préfaciers d’un des tomes de la « Correspondance de Le Corbusier » (Ed. Infolio, 2013) le soulignent : « Les échanges avec son frère et sa mère confirment pleinement son appartenance culturelle à ce que René Rémond qualifie de droite autoritaire : une aversion pour les théories marxistes et socialistes […], un antiparlementarisme de fond, une vision hiérarchique de l’organisation économique, sociale et politique de la société, un appel à une révolution par les élites éclairées ».

    Dans les années 20 et 30, Le Corbusier écrit dans différentes revues d’art et architecture et dans des feuilles politiques dirigées par ses amis et compagnons de route, tous membres actifs, et activistes, de partis de la droite la plus radicale et antisémite. Dans les revues fascisantes, « Plans », puis « Prélude », il publie nombre d’articles qui sont autant de manifestes de ses théories urbanistiques et sociales, ségrégationnistes et autoritaires : « Classez les populations urbaines, triez, refoulez ceux qui sont inutiles dans la ville. […] Combien de milliers de parisiens, amas grouillants, sont un poids mort dans la ville, une entrave, une noire misère, un échec, un déchet ? » (« La ville radieuse », 1935).

    Le Corbusier imagine la cité comme la représentation d’une hiérarchie sociale, depuis les décideurs jusqu’aux exécutants, répartis en cercles concentriques : « Ceux du pouvoir, les conducteurs, siègent dans le centre de la ville, autour, leurs auxiliaires, plus loin, les familles, enfin en banlieue les masses ouvrières, dans des cités jardins entourant les usines, regroupés en grand nombre […]. Cette ségrégation spatiale par classes permettra de commencer l’apurement des grandes villes » (« Urbanisme », 1924).

    En janvier 1941, Le Corbusier est nommé conseiller pour l’urbanisme et va travailler à Vichy auprès du Maréchal Pétain. Dans un texte de février 1941, « L’urbanisme de la Révolution nationale », Le Corbusier défend sa vieille idée de « constructions en hauteur, orientées selon la course du soleil, entourées d’espace et de verdure et complétées par des équipements favorisant l’eugénisme et la santé de la race » (Xavier de Jarcy). De toutes ces mesures naîtra, selon Le Corbusier, une éthique de « la loyauté et de la dureté », autant qu’une esthétique, « expression saine, loyale, poétique et lyrique de l’esprit de notre époque, appliqué au but le plus noble qui soit, la Révolution nationale ». Beau soutien au régime de Vichy ! Il vouera aussi une grande admiration à Mussolini, Primo de Riveira, et même Hitler dont il dira, étrangement et complaisamment, après la condamnation de l’Expressionnisme et l’élimination du Bauhaus par les nazis : « Dans ce sévère bouleversement, une lueur de bien : Hitler […] qui souhaite un retour aux traditions. » (« Sur les quatre routes », 1941).

    Après la Libération, Le Corbusier « prend soin d’effacer l’épisode des 18 mois passés à Vichy des notes biographiques qu’il rédige en 1945» (Jean-Louis Cohen, « Le Corbusier le Grand », 2014). La vague de l’épuration l’épargne donc, comme bien d’autres intellectuels et artistes, il est vrai, compromis dans la collaboration. Mieux même, ses conceptions architecturales – bâtiments en béton de très grande hauteur, lignes horizontales parfaitement rectilignes…- vont être mises en oeuvre dans les années 50 avec l’appui politique et administratif des responsables de la reconstruction et de l’aménagement du territoire. A Marseille se dresse ainsi, depuis 1952, la « Cité Radieuse » abritant 337 logements sur 18 étages dans un immeuble (« une unité d’habitation » dit le Maître) long de 137 mètres. L’édifice est classé « Monument historique » depuis 1995. D’autres suivront, à Rezé, Briey ou Firminy. Le vœu le plus cher de l’architecte se concrétise, qui fixe les populations, brise le nomadisme urbain qu’il a toujours détesté, et fait du bâtiment un village vertical qui suffit, selon lui, à la vie de ses habitants, avec son aire de jeu sur le toit, son école, ses rues intérieures, ses commerces, ses équipements sportifs, le tout créant « des foyers capables de réaliser l’élevage -je dis bien l’élevage- de l’espèce, enfants et adultes » écrit-il dans la revue de l’INED, «Population», en juillet 1948.

    Les grands ensembles péri-urbains qui ont surgi pendant les Trente Glorieuses, encouragés par les élus et réalisés « avec une brutalité inouïe et une uniformité désolante » (Xavier de Jarcy), sont l’héritage des conceptions de Le Corbusier qui, jusqu’au milieu des années 90, étaient enseignées « sans retenue » dans les écoles d’architecture françaises, conclut l’auteur de ce très instructif et, sans mauvais jeu de mots, très édifiant, ouvrage.

     

    *A lire aussi, dans la même veine :

    -le livre de Marc Perelman (« Le Corbusier, une froide vision du monde », Michalon, 2015) dont on peut avoir un résumé en cliquant ici http://marcperelman.com/pdf/le-corbusier-politique.pdf,

    -le livre de François Chaslin (« Un Corbusier », Seuil, 2015).

    *Plus modéré, cet article du journal Le Monde :

    http://www.lemonde.fr/idees/article/2015/07/22/le-corbusier-un-personnage-complexe-qui-prete-a-la-polemique_4694041_3232.html

     

     

     


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