• Le Luxe

    André Bernold

     

    Acabad con mi loco pensamiento
    que gobernar tal carro no presuma,
    antes que le desate por el viento
    con rayos de desdén la beldad suma
    y las reliquias de su atrevimiento
    esconda el desengaño en poca espuma
    Góngora

    Luxe, ô salle d'ébène où, pour séduire un roi
    Se tordent dans leur mort des guirlandes célèbres,
    Vous n'êtes qu'un orgueil menti par les ténèbres
    Aux yeux du solitaire ébloui de sa foi.
    Mallarmé


    – Depuis quatre ans, je ne dors qu'une heure pas vingt-quatre heures. Une heure de sommeil par nuit.
    – C'est ça qui nous est bien égal ! Passez votre chemin, l'ami !
    – Mais certainement ! Tout de suite ! Vous ne trouvez pas cela tout de même un peu étrange ?
    – Je vous vois venir ! Encore des histoires ! Vous êtes pénible, Bernold. Très pénible.
    – Je sais. Vous ne voulez pas que je vous dise ce que je fais pendant ces longues nuits d'insomnie ?
    – Je n'y tiens pas. Je m'en fous royalement.
    – Comme il vous plaira.

    (il sort)

    (un temps)

    Le LuxeBon débarras ! Mais je n'abuserai pas. De mes loisirs forcés, je ne mentionnerai très brièvement qu'un seul, cette fois je ne parlerai pas de musique. Pourtant, je griffonne par-dessus la partie, ouverte sur ma table, du violon I du 15e quatuor de Beethoven (marqué 12e dans cette édition !), op.132, 3e mouvement. C'est une très belle partition gravée, éditée du vivant de Beethoven c'est-à-dire très peu de temps après sa mort. L'in-folio s'est ouvert de lui-même, je ne mens pas, aux pages 108-109. Canzona de ringraziamento in modo lidico offerta alla divinita da un guarito. C'est ce qu'il y a écrit (gravé, sur cuivre). Et puis, devant la portée : molto adagio. Et sous la première mesure deux noires, deux simples noires, do-la, un simple saut de sixte : sotto voce. La langue des dieux. Nietzsche aimait beaucoup, vous savez. Il est quatre heures du matin. Comme dit Beckett : « Pâle immobile et ravi hors de soi au point de paraître aussi peu de cette terre que Mira de la Baleine qui elle, cette nuit-là, dans tout l'éclat de sa deuxième et dernière grandeur, déversait, comme on dit, l'œil nu collé au cristallin, sa froide lumière. »

    Oui, Beckett s'est traduit lui-même. Mais écoutez le texte original : « so wan and still and so ravished away that it seems no more of the earth than Mira in the Whale, at her tenth and greatest magnitude on this particular night shining coldy down –– as we say, looking up. » C'est vers la fin de Words and music, une pièce radiophonique diffusée pour la première fois sur le troisième programme de la BBC, le 13 novembre 1962. Il y de cela 55 ans et 15 jours. Edward m'a passé une copie de l'enregistrement fourni par la BBC, la musique est de John Beckett, un cousin. C'est de la très bonne musique. Sternenfreundschaft, dit Nietzsche

    Entendez-vous ? Écoutez bien.

    So wan and still
    and so ravished away
    that it seems no more of the earth
    than Mira in the Whale

    21 mots, 4 syllabes, 6 syllabes, 8 syllabes, 6 syllabes : ex ungue leonem, vous prenez sur le fait un grand poète.

    Et quand Siegfried Unseld, le patron des éditions Surkamp, demanda à Beckett quel titre général il souhaitait voir donner à l'édition allemande de ses Œuvres Complètes, dont l'équivalent, soit dit entre parenthèses, n'existe toujours pas en français presque trente ans après la mort de Sam, ce dernier répondit simplement : DICHTUNGEN qui, étymologiquement voudrait dire en allemand CONDENSATIONS, mais qui signifie POÈMES (compositions). Il ne vous aura pas échappé que Mira, au passage, est descendue de sa dixième à sa deuxième grandeur. Peut-être est-ce une correction. Il est vraisemblable aussi que Beckett a voulu tenir compte d'un fait bien connu : le regard des Français, il ne faut pas l'offusquer. Ils ont la vue basse.

    Je précise avec toute la force requise, que Beckett lui-même n'aurait jamais dit une chose pareille, au grand jamais. Il s'est toujours considéré comme l'hôte de la France, et à ce titre s'interdisait tout commentaire de politique générale. Il était politiquement très actif encore dans son grand âge, et notamment dans son soutien matériel (et combien décisif aussi son soutien symbolique, Vaclav Havel devait le dire) à des gens de Charte 77, Solidarnosc, et à des dissidents du monde soviétique. Je l'ai vu aller à la Poste faire la queue pour envoyer les colis qu'il avait confectionnés la nuit, avec Suzanne. Mais chez nous, à la fin de sa vie, il n'a signé qu'une seule pétition, par reconnaissance pour Jack Lang qui, ministre, lui avait rendu un signalé service d'ordre administratif pour qu'il puisse accomplir un acte humanitaire. Mais nous ne sommes que très peu à en avoir eu vent. Dont acte. (Peut-être Jim Knowlson en a-t-il touché un mot, je l'ignore).

    Mais foin de tout cela. Il y a trop longtemps que Bernold nous emmerde avec SON Beckett.

    Disons donc, pour finir, ce que je voulais dire dès le début, qui n'intéresse personne et dont les premiers à se foutre sont mes médecins, qui est ceci : la nuit, ne dormant pas, absolument pas (j'ai droit a une ration d'une heure, soit en fin de soirée, soit à l'aube, a l'alba, n'ayant pas de femme à quitter), quand je n'écoute pas de musique, Machaut, Ockeghem, Bach, ou le vieux cher Anner Bylsma sur son cello Stradivarius, quand je ne relis pas Akhmatova (j'espère pouvoir revenir ici sur ce point) je suis assis à ma table, devant la fenêtre, la seule encore accessible, et sur la partition ouverte du 3e mvt du 15e quatuor de Beethoven, je pose des MAGAZINES DE MODE.

    Le LuxeJe ne lis pas : je n'en suis pas encore là. Mais je les contemple, très attentivement, image après image, longuement, posément. Ce sont des revues somptueuses, exclusivement consacrées à la mode et aux marchandises de très grand luxe, vêtement, joaillerie, horlogerie, maroquinerie, accessoire, et décoration d'intérieur parfois. Grâce à l'argent des annonceurs, je suppose, mais je puis me tromper, je n'y connais rien, elles ne sont pas très chères, de un à six ou sept euros environ. Elles sont vraiment splendides, et contiennent souvent des photos qui, techniquement, sont de très bonnes, de très belles photos, sans parler de la beauté, en général, des femmes qu'on voit poser là, c'est-à-dire des mannequins, je préfère emprunter à l'anglais le terme « modèles », car le mot mannequin, à mon avis, sent le bûcher.

    Au risque de décevoir, je dois avouer d'emblée que 87,53% de ce que je vois là-dedans me laissent indifférent. Dubitatif, mais indifférent. Et d'abord parce que 89, 77% des vraiment très belles femmes du genre de ces « modèles » me laissent froid. Ensuite, parce qu'à la mode je suis aveugle. Je ne vois pas ce qu'il y a à voir et mes connaissances sont nulles. Je n'ai pas appris à le faire, et je n'en ai pas non plus l'instinct. Oui, c'est une cécité ; hélas ; espérons qu'elle n'est pas de même nature que, ou une partie de, la cécité proprement psychique dont tant de mes contemporains me paraissent affligés, mais ce pourrait être le cas.

    Alors ?

    Alors les 12,47% et 10,23% restants. Les très beaux objets. Les très belles femmes. Qui me parlent. Quant aux premiers, je ne suis vraiment requis que par les joyaux, et dans les joyaux les minéraux dont ils sont faits. Pas spécialement les plus précieux, ni forcément les moins non plus. Tout est affaire de complexité, et là comme ailleurs, c'est légèrement, et de peu, la complexité que je préfère à la simplicité.

    Donc les choses « tendances » et qui le sont depuis n décennies, les « formes très pures », etc. ne m'intéressent guère, et j'avoue aussi être plutôt blindé devant diamants, rubis et saphirs, solitaires, moins devant les émeraudes. Mon goût va plutôt aux choses d'allure ancienne et fastueuse, et j'aime vraiment beaucoup, par exemple, chez Dior Joaillerie, de Victoire de Castellane, la descendante de l'ami de Marcel Proust, les deux pièces étonnantes, très compliquées, que je découvre pages 106 et 108 (Beethoven, c'était 108 et 109, rappelez-vous) du dernier numéro de L'OFFICIEL (Paris) (n° 1020 Décembre-Janvier 2017/2018), « Bosquet de l'Encelade Saphir » et « Orangerie Grenat Spessartite ». Oui, il me faut l'admettre à mon corps défendant, c'est très beau, c'est admirable, surtout le « Bosquet de l'Encelade ». Et quand je lis que ce joyau est composé, entre autres, (diamants, saphirs, émeraudes « normaux » sont au rendez-vous) de « grenats tsavorites, péridots [l'un des minéraux les plus anciens sur terre, mais aussi dans les météorites], tourmalines roses, saphirs violets, grenats démantoïdes [et s'ils étaient démentoïdes, c'était pour moi, j'aurais pu revendiquer le tout] et spessartites, diamants jaunes, alexandrites, saphirs roses, chrysoprases et saphirs jaunes », il s'en faut de peu que la tête ne me tourne.

    Et, un peu plus loin dans la même revue, la 18e photo (il n'y a plus de pagination) du portfolio qui s'ouvre p. 151, d'Emma Hartvig (sélection des joyaux Emily Minchella, stylisme Vanessa Bellugeon), eh bien oui, là encore il me faut avouer que, telle quelle, elle a quelque chose de sidérant. C'est dangereux, tout ça, pour un vieil homme un peu spécial seul à sa table à 4h du matin. Et combien serait-il préférable (pour moi, pas pour elle!) que je fusse Emma Hartvig. Je pourrais dire alors : Emma, c'est moi et, beaucoup mieux que de pouvoir le dire, j'aurais accès direct à toutes ces merveilles. La représentation ne m'a jamais retenu : je suis pour la présence réelle.

    Oui, il s'en faut de peu. Mais tout est dans ce peu. Non seulement la tête ne me tourne pas, et je suis à peu près certain qu'elle ne me tournerait pas davantage même si un empereur m'offrait le « Bosquet » (qu'en ferais-je?), mais c'est tout autre chose qui se met à tourner.

    Examinons ceci. J'ai déjà été bien trop long, mais c'est par ici que ça devient un peu intéressant. Quelle est, au juste, ma réaction profonde au luxe extrême ? On ne réfléchit pas assez à ces choses, on passe très vite. Il se pourrait qu'il y ait là pourtant quelque chose d'important, qui nous permettrait – peut-être – de comprendre autre chose.

    Le LuxePardon pour l'abus du mot « chose ». Il est excellent, et ni Kant, ni Freud, ni Heidegger ne l'ont dédaigné (das Ding ding–ding–dong, Philippulus le prophète…)

    Mettons au jour d'abord un premier mouvement très simple, et que je veux croire très banal : ces merveilleux objets, je n'aime pas le mot bijoux, à cause de ceux de la Castafiore, plus beaux que ce que Byzance a produit de meilleur, et donc plus dignes de la méditation de mon brillant camarade Nicolas Paléologue – philosophe et ambassadeur de France, accessoirement descendant des empereurs de Constantinople, c'est-à-dire héritier de l'empire romain d'Orient – que de la mienne pôvre mercerot de Colmar, eh bien, ils n'éveillent en moi aucun désir, pas la moindre pulsion possessive. C'est ainsi. Bien au contraire. Ils me font faire droit (ou donner la parole), précipitamment, comme dans un mouvement de repli, de retraite, mais en bon ordre, à mes très faibles tendances ascétiques. Je pense, Jean-Claude, que tu comprends cela très bien, tu dois être pareil, et Jean-Pierre Ferrini aussi. Beaucoup de gens sont pareils. La majorité, peut-être.

    J'aime beaucoup la tourmaline, par exemple, j'en ai sur cette table, un gros cristal, elle est noire. Rose, merci. Ce n'est pas seulement un « ceci n'est pas pour moi », ce n'est pas seulement un « je ne touche pas à ça », un Noli me tangere à l'envers. C'est le Notre Père : et ne nous soumets pas à la tentation, mais délivre-nous du Mal. J'en demande pardon, je ne puis faire davantage, à la peut-être géniale Victoire de Castellane (que bien entendu je n'ai pas l'honneur de connaître), j'en suis très triste pour elle, mais je répète ce que j'ai déjà dit récemment ici-même au sujet de la rencontre de Hitler et Wittgenstein à la Realschule de Linz (Autriche) : voici Satan. Il est là, je le vois.

    et ne nous soumets pas à la tentation,
    mais délivre-nous du Mal,
    car c'est à toi qu'appartiennent
    le Règne, la puissance et la gloire,
    aux siècles des siècles
    amen

    Et non pas dans l'opération, tout le problème est là, il se peut qu'un ange collabore avec Victoire de Castellane, mais dans l'efficace. Lucifer, porteur de lumière, le Prince de ce Monde, Jésus l'a dit : Satan.

    Qu'on me dise maintenant que je suis un délirant imbécile, je l'accepte. Pour moi le problème est là, devant moi, je le prends très au sérieux : tout mon être sensible s'incline devant une telle splendeur, et pourtant je sais, avec une certitude inébranlable, que je suis en présence du Malin.

    Je le redis, j'en suis navré, mais je suis sûr de mon affaire.

    On me dira encore : vous êtes vraiment très déformé, beaucoup plus abîmé que ce que votre corps ruiné ne décèle. Je l'accepte aussi. Mais qu'on ne vienne pas me parler, à la suite, d'un christianisme chez moi non digéré. Non, sous le vocabulaire chrétien, je suis manichéen, je suis un disciple indigne de Mani, ou Manès, le Peintre, le Musicien, et l'Écrivain aussi, même si les Écritures manichéennes sont, comme toutes leurs pareilles, plutôt barbantes.

    Beckett était manichéen. Pascal aussi, à mon avis. Suis-je vraiment le seul à voir que le « Jésus-Christ crucifié jusqu'à la fin du monde » de Pascal, que ce cri est purement manichéen ? Je crois me souvenir qu'il figure quasiment tel quel, dans l'un des nombreux Psautiers de cette confession, l'un de ceux qui nous ont été transmis fragmentairement en vieux-turc (voir Annemarie von Gabain) et que Pascal ne pouvait pas connaître.

    Pour s'en sortir, Mani propose d'autres contemplations et d'autres méthodes que Jésus. Elles sont sans doute plus faibles, mais il arrive, rarement, mais il arrive que le salut soit dans le faible, comme en mathématiques parfois. Un théorème plus faible peut nous tirer d'affaire. Mani, de toute évidence, n'est pas très intelligent, il n'a pas le souverain flair théologique de Jésus, encore bien moins celui de Paul. C'est peut-être un atout. Enfin bon, historiquement il a perdu, et pas qu'un peu, pendant presque mille ans la lutte a été incertaine, mais le massacre des Vaudois, la croisade contre les Albigeois, sont des événements de dimensions beaucoup plus restreintes, mais presque aussi horribles que la Shoah.

    Finissons-en de ce délire. Disons un dernier mot des 10,23%, c'est-à-dire des femmes qui, dans ce bazar, arrivent encore à me plaire, depuis leur page glacée et chatoyante. J'emprunte ici, à contre-temps, à contre-emploi, les mots d'Anna de Toutes les Russies :

    « Quand je descends avec une lanterne dans la cave,
    J'ai l 'impression qu'une sourde avalanche
    Gronde une fois de plus derrière moi dans l'escalier.
    La lanterne fume, je ne peux plus repartir,
    Et je sais que je vais à l'ennemi
    Et je demande comme une grâce… mais là-bas
    Il fait sombre, pas un bruit. Ma fête est finie !
    Il y a trente ans qu'on a reconduit les dames… »

    Le Luxe(Anna Akhmatova, en Poésie/Gallimard, présentation et traduction de Jean-Louis Backès, 2007, page 185, le poème est daté du 18 janvier 1940, le jour du 15e anniversaire de Gilles Deleuze. Je ne méconnais pas la beauté des traductions, avec le texte original en regard, de Christian Mouze, chez Harpo &, simplement elles sont moins transportables.)

    Mais il s'agit pour moi, ici, de top-models (Comme c'est curieux, on n'entend plus beaucoup, ces temps-ci, l'expression de « femmes-objets », si répandue naguère). Mon trouble s'accroît. Je suis beaucoup plus perturbé, à me pencher, sous la lampe et par-dessus Beethoven, sur telle de ces images presque sublimes, je vais dire dans une seconde pourquoi, qu'à contempler « Bosquet de l'Encelade Saphir », et c'est heureux. Perturbé, et beaucoup plus perplexe de surcroit. Faut-il que je sois sot ! Tout oublié, mais rien appris.

    Oui, ce qu'il y a d'étonnant, et d'abord pour moi-même, c'est qu'il arrive, une fois sur cent, peut-être, que, au-delà du jeu réglé, factice, archi-connu, de ces simulations mercantiles, le photographe capte malgré tout, sur le visage, ou dans l'attitude de l'une de ces stars, quelque chose d'extrêmement émouvant, je pense très précisément à un certain photographe et à un certain modèle, je dirai qui si on me le demande, quelque chose d'indéfinissable qui parvient, contre tout espoir, à traverser intact le parfum de charnier qui, pour mon odorat, flotte au-dessus de la beauté du luxe ; et qui vaudrait peut-être que l'on se damne encore, si se damner gardait le moindre sens dans un monde totalitaire et déjà totalement infernal.

    André Bernold, 9bre 28 XVII

     
     

     


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