• Le panoptique des moments heureux - David Claerbout (I)

    Denis Schmite 

    David ClaerboutUn artiste qui joue continuellement avec l’espace-temps, qui le tripote dans ses quatre dimensions, qui l’étire, le raccourcit, le tord, le peuple, le fouille, en neutralise des segments, en active d’autres, découple l’unité einsteinienne, la scinde, l’anime, multiplie ses variations, saute d’un référentiel à l’autre, c’est David Claerbout. Avec Claerbout, le présent, le temps qui n’existe pas, l’instant, le temps photographique, le point spatio-temporel, son corpuscule élémentaire, peut s’étendre, se développer, l’espace de l’instantané peut être complètement ouvert et couvert, la photographie sortir du cadre où on la tient étroitement enfermée, l’espace s’hypertrophier, puis être fouillé dans ses moindres recoins, ou bien archi-réduit permettre au temps de remonter son cours, de s’exprimer à son tour dans toute son ampleur, d’étudier l’impact que le temps et ses variations peut avoir sur l’espace et sur la narration, car il y a toujours narration. David Claerbout est un sourcier et un sorcier de l’espace-temps.

    Sections of a happy moment, fragments d’un moment heureux quelque part en Chine dans un grand ensemble moderniste, sorte de forteresse de béton, ou plutôt un groupe de hautes ruches sur pilotis plus ou moins en cercle, avec une large esplanade et des simulacres de végétation, pelouse sur laquelle sont disséminés quelques arbres maigrichons, car venant d’être plantés, et puis des bancs, et, au milieu de tout cela, une famille au grand complet, grands-parents, parents, enfants, joue au ballon. Ballon suspendu en l’air, la petite fille qui tend les bras pour le recevoir, le reste de la famille qui le regarde béat ce ballon, des voisins qui passent avec des filets à provisions et de larges sourires aux lèvres, quelque chose comme la Cité radieuse mais en plus grand, image tout droit sortie d’une affiche de propagande de l’ère post-Deng-Xiaoping ou de la publicité d’un promoteur immobilier de Shenzhen. Ballon suspendu, présent suspendu, éternité d’un instant. David Claerbout a saturé l’espace de centaines d’appareils photos qu’il a tous déclenchés exactement au même instant. Pas un instantané mais des centaines pour un seul instant dans un espace ainsi démultiplié, parcouru dans tous les sens, où rien ne peut être dissimulé. On tourne tout autour de la scène, tout autour du ballon qui tourne au-dessus des têtes et ne redescend pas, tout autour de la Cité radieuse, tout autour des visages radieux, ceux de la famille et des voisins qui passent. C’est un présent en relief qui est décortiqué dans ces moindres détails. C’est une sculpture dédiée au bonheur chinois autour de laquelle tourne le regard des regardeurs. C’est un tour de magie figé, un instant qui peut durer une demi-heure, une heure, voire plus si le magicien le veut, un enchaînement de photographies comme une longue série de foulards attachés les uns aux autres et qu’il ne finirait jamais de tirer de dessous son gilet. Art illusionniste. Centaine d’objectifs qui balayent l’esplanade de la Cité radieuse, centaine d’angles de vue sur une scène banale, centaine d’yeux électroniques tournés vers ses habitants enjoués, le panoptique de Bentham version chinoise et revisité par un sorcier belge, peut-être, « Big Brother is watching you ». Centaine de traces laissées chaque jour par chacun sur les bandes enregistrées des caméras de surveillance. Réalité voyeuse des sociétés contemporaines. Tout s’organise quand même autour du ballon suspendu, soleil qui illumine tous les visages, autour duquel semble graviter comme un système planétaire le Monde et le monde, ou plus simplement entamer une ronde sur un morceau plutôt paisible de piano.

    Sections of a happy momentAutre moment de bonheur, moins ambivalent, en apparence tout du moins. The Algiers’ Sections of a Happy Moment, fragments d’un autre moment heureux, cette fois-ci en fin d’après-midi sur une terrasse de la Kasbah d’Alger. Des jeunes gens jouent au football dans un espace grillagé tandis que d’autres plus jeunes, ou beaucoup plus âgés, les regardent assis sur un muret. Les joueurs sont interrompus par un nuage de mouettes qui survolent leur terrain discret. L’un d’entre eux a sorti de sa poche un morceau de pain qu’il tend vers l’une des mouettes qui se précipite alors vers cette main généreuse. La scène se déroule dans un environnement parfaitement géométrisé, les façades des maisons et les autres toits-terrasses de la Kasbah, mais aussi les ombres projetées sur des surfaces blanches ou légèrement grises, succession de diagonales et de formes polyédriques, avec en toile de fond l’aplat argenté de la Méditerranée. Déclenchement de dizaines d’appareils photographiques alors que la mouette n’est plus qu’à quelques centimètres de la main nourricière. Vol suspendu de l’oiseau, présent suspendu, mouvements suspendus de tous, éternité d’un instant. Vue plongeante sur l’aire de jeu par- dessus le virevoltement des mouettes, prises de vue en contre-plongée à partir d’autres terrasses situées plus bas, déambulation parmi les joueurs, leurs spectateurs et les oiseaux, sculpture dédiée au bonheur simple et à la douceur des beaux soirs de la Méditerranée, instants trop souvent, et inexcusablement, oubliés ou troublés par les fracas de la politique. Tout s’organise ici autour de l’oiseau suspendu et de la main tendue vers lui, et on tourne dans le ciel chevauchant une mouette, et on glisse sur les façades blanches, et on enjambe les diagonales ombrées pour se joindre au groupe des rieurs parmi lequel il y a un adolescent avec un ballon coincé sous le bras, et on esquisse un pas de danse sur les accords célestes d’un oud ou les langueurs glissantes d’une guitare électrique fortement orientalisée.

    The Quiet Shore - 40AIl y a encore cette station balnéaire anglaise tout à fait vieillotte, comme le sont souvent les choses et les lieux de l’Angleterre, tout du moins dans notre imaginaire, et la plage rallongée par une marée très basse, et la mer lisse comme un vieux miroir teinté. Temps gris de l’Angleterre mais un rivage paisible, The Quiet Shore, où ne déambulent que quelques estivants dans une sorte d’attardement serein. Au bord de l’eau un enfant accroupi barbotte et soulève une grosse couronne d’éclaboussures en faisant probablement beaucoup de bruits car tous les regards paraissent être tournés vers lui. C’est à cet instant précis que la multitude des appareils photographiques a été déclenchée. Gerbes d’eau comme figées par la glace, mouvement suspendu de l’enfant, vacanciers statufiés, présent suspendu, éternité d’un instant. Et l’on balaye du regard, au fil des images, un espace beaucoup plus étendu que ceux des Sections of a happy moment, celui de ce rivage au sable détrempé où se reflètent des villas un peu vieillottes, comme toutes les choses d’Angleterre dans notre imaginaire, avec les petits rochers à moules et à crabes de nos vacances enfantines, les jolies jeunes filles qui jouent avec des raquettes et leurs petits copains en bermuda, des pères de famille légèrement ventrus avec des enfants dans les bras, des portiques désertés par les athlètes de plage, des mouettes criardes saisies dans leur envol, un petit garçon avec un ballon sous le bras, de larges panoramas découverts à travers les baies vitrées des villas ou à partir des sentiers littoraux, les visages des jolies jeunes filles et de leurs copains en bermuda, un trop plein d’angles de vue et de regards se concentrant en un unique point, le petit garçon accroupi au bord de l’eau et qui fait d’énormes éclaboussures. Là encore une sculpture dédiée aux instants de plaisir simple, dizaine et dizaine d’images témoignant d’un tout petit moment de bonheur, d’un bonheur un petit peu suranné, celui du temps perdu de l’enfance. Paradis perdu.

    Trois mondes, trois espaces, trois architectures, trois géométries, trois panoptiques aussi, quand même, trois minuscules instants de bonheur, et un ballon qui fait peut-être le lien entre tout ça, un ballon que semblent se passer par-dessus les frontières et les mers les protagonistes des différentes scènes piégées par le photographe, un ballon comme ultime rappel de ce que furent les bonheurs simples de l’enfance. Paradis perdu. Le ballon de David Claerbout est une possible passerelle jetée par-dessus les mers entre les mondes et entre les hommes. Trois soleils ou un seul. La lumière qui perce entre les nuages de pollution chinois, le soleil caressant des beaux soirs Méditerranéens, en Angleterre quand il ne pleut pas des chats et des chiens on considère qu’il fait soleil. Le ballon comme un soleil qui peine à percer, duquel ne filtre que de pâles rayons, un soleil presque couchant qui dore la ville et ses habitants, un soleil qui en dépit des efforts déployés ne se lèvera jamais. Un ballon pour trois soleils.


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