• Le Passeur

    Jean-Claude Leroy

    La large courbe que dessinait la rivière nous enfermait dans une presqu'île. Tout en face, côté de l'étranger, une étable en ruine veillait. Par la fenêtre de la cuisine, je distinguais la masse obèse ouverte sur le ciel. Son toit n'existait pas, seules quelques poutres se dégageaient entre des pans de murs ventrus. Sûrement une nasse épineuse embroussaillait l'intérieur. Et des gnomes logeaient dans les recoins, tels des loups dans une fable. Ils fomentaient les bons tours que les campagnards dévots élèveraient en mystère... Moi, que n'ai-je inventé en observant ce repaire insondable, ou plus tard en y rêvant !
    Eh bien, c'était près de cette étable dévastée que les bourgeois appelaient au passeur.

    La colline où s'accrochait la bâtisse, elle aussi, s'incurvait, formant un théâtre dont la scène eût été justement le lit de la rivière. Et c'est du milieu de ces gradins naturels qu'on demandait mon père. Les voix volaient sur l'eau et le rejoignaient de notre côté. Je savais que la tâche serait interrompue, qu'il poserait l'outil et marcherait jusqu'à la berge de son long pas de géant... J'étais alors l'herbe foulée par le caoutchouc, la chaîne détachée du piquet, enfin la barque - on disait : le bateau - dont la pointe, quand le pied porterait, très vite suivi de l'autre, crisserait sur la pente râpée dans un accent de déchirure... Mon père, dont le corps regardait la maison, ramait lentement, en puissance; son geste tirait le bateau en arrière, vers l'autre rive. Un sillage mangeait deux tourbillons qui laissaient fondre le plat des rames en quittant l'eau à chaque bout de course. J'avais remarqué cela quand, un jour, j'avais bénéficié du droit d'escorte pendant la traversée, assis sur le coffre. Coffre où était enfermé le "vidoir" qui servait pour vidanger l'eau de pluie. Les yeux d'enfant qu'étaient mes yeux, décomposaient, additionnaient opérations et mouvements, lecteurs d'un signe à chaque instant. Et l'odeur de vase, que parfois le vent amenait dans ma chambre, baignait l'air de partout et suggérait un domaine singulier. Si bien que, depuis, mes cinq sens cultivaient cette aventure, et n'éprouvaient qu'en s'y référant.
    Les bourgeois, nerveux quand ils désertent leur "living", piaffaient sur la berge, pleins de crainte et d'incivilité. C'était, ce jour, deux grosses femmes accoutrées de dimanche, et dont les voix sonnaillaient absurdement. Sans saluer, elles "montaient" avec difficulté dans la barque, alors que mon père la maintenait immobile. Une fois posés leurs gros derrières tendus et la course entamée, elles évoquaient le voyage en train de Domfront à Saint-Loup - Saint-Loup caché derrière la colline, où il y avait la seule gare à des kilomètres à la ronde. Leur attention se portait vaguement sur mon père, cherchait en cet indigène quelques traits communs à la race citadine.

    Effarées, elles jugeaient ses grandes mains travailleuses, ce large front trop beau pour les prairies. Des œillades ridicules allaient de l'une à l'autre, mon père, amusé, les notait sans dire mot. Il y avait ensuite l'épreuve périlleuse : la "descente", les "Mon Dieu !" et "Je dérape !", "Christine, mon talon !", "La gadoue, on enfonce !" Parfois, de sa voix calme, il les rassurait : "Allez, tenez-vous à mon bras, vous y êtes". Puis le cortège empruntait le sentier jusqu'à "chez nous". Par là je me tenais, bloquant mon souffle et vivant doublement, en deçà de la haie taillée. Mes oreilles bruissaient du frou-frou, gobaient des maximes... s'extasiaient d'abord. Je distinguais les dentelles curieuses aux lisières des habits et la forme des bouches carminées d'où sortait "la musique". Porté par la brise limpide, tout un lot d'émanations charmeuses m'arrivait sur le talus. Clandestin dans l'équipée, je suivais le mouvement chaste. J'accusais déjà l'homme qui voulait sourdre. J'avais la pudeur d'un père et souffrais de me corrompre... Tandis que dans la carriole se hissait le beau monde et que la jument attelée partait à la rencontre d'une autre jument ou, qui sait ? d'une auto, celle des cousins cossus chez qui elles se rendaient. Ces messieurs dames avaient tourné à gauche après la ferme du château lorsque c'est à droite qu’il fallait prendre, enfin, ils avaient du retard, comme d'habitude ! Donc, on donnait le dû à ce paysan aux grandes mains et grand corps entraînés, on saluait et, après mille complications pour faire demi-tour, on s'éloignait vite. Mon père rentrait, soulagé, méditatif. La jument regagnait l'écurie ou le pré, selon. Une boîte en fer-blanc sise quelque part s'alourdissait du produit d'un passage. Je savais que le poids de cette boîte traduirait ou non la prolongation d'un office qui relevait du service public. La fierté qu'il y avait à vivre en bordure d'une rivière quasi infranchissable tenait dans ce chiffre de reconnaissance.

    Mon père n'utilisait jamais le bateau ni pour la pêche ni pour "montrer". Bien que propriétaire de l'embarcation, il n’admettait son seul usage que pour aller de notre monde connu au monde ignoré (quand les demoiselles s'en retournaient par le train ou que le cousin, piqué, rendait la visite) et pour le retour, du monde ignoré au monde connu, c’est-à-dire de l'ailleurs suspect à la terre ancestrale. Aussi ne pouvait-il être question de visiter l'étable restée fabuleuse, et que les automnes érodaient peu à peu, ni de découvrir la gare invisible, avec son train de onze heures trente qui amenait les pièces de cent sous, la rumeur laïque, les parfums grotesques et, dans le même wagon, l'esprit critique et mnémonique qui grandissait derrière l'œil navré de l'enfant du passeur.


    in Tiens n° 4


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