• Le rôle de la durée et du temps chez Proust

     Léon-Pierre Quint

    "Nous ne nous baignons pas deux fois dans le même fleuve", écrivait Héraclite. Le monde de nos sentiments est un écoulement ininterrompu. Les philosophes modernes disent : un jaillissement continu. C'est à cette pensée que nous conduit la psychologie de Proust. Notre moi se modifie à tout instant. Chaque sensation, chaque sentiment vieillissent par le fait même qu'ils durent. Et c'est la seconde grande idée de Proust : notre vie consciente et inconsciente est en évolution perpétuelle.

    Sans doute chacun sait que les choses de la vie passent. Mais cette vérité banale, prononcée du bout des lèvres, peu d'hommes la sentent réellement. Pour la plupart d'entre eux, les heures et les jours se ressemblent comme les visages d'un peuple d'une autre race. De même que Proust, quand il dépeint la vie mondaine, fixe des personnalités, tout son art, dans la vie sensible, est de reconstituer à chaque minute son individualité.

    Les choses ne changent pas seulement en elles-mêmes, mais aussi par rapport à nous. Un paysage, une ville, un hôtel forment, en même temps qu'une vision esthétique, une ambiance. Un nouveau milieu nous est d'ordinaire hostile. Peu à peu, il se modifie. L'habitude que nous prenons d'habiter une pièce enlève lentement aux objets leur aspect effrayant. Proust (ou son héros) nous raconte sa première arrivée dans le palace de Balbec : "Chaque habitué qui rentre dans sa chambre, chaque fille qui descend dîner, chaque bonne qui passe dans le couloir, étrangement délinéamentés, jettent sur nous un regard où on ne lit rien de ce que l'on aurait voulu". Plus tard, quand il retourne à Balbec, tout lui semble connu. Il se sent chez lui. C'est qu'il a procédé à cette opération "toujours à recommencer, plus longue, plus difficile que le retournement de la paupière, et qui consiste à poser sur les choses l'âme qui nous est familière, au lieu de la leur qui nous est hostile". Quand il quitte Balbec à la fin d'un deuxième été, la campagne environnante, les noms des lieux de ce pays, tout a perdu son mystère du début.

    Les personnes subissent une métamorphose analogue à celle des choses. Les beaux visages de femmes inconnues, entrevues un instant dans la rue et qui éveillent le désir, si nous avions le temps de nous approcher d'elles deviendraient laids ou vulgaires. Cette petite bande de jeunes filles, toujours ensemble sur la plage de Balbec, Proust s'éprend d'elles, de toutes à la fois, de leur groupe. Puis, il en choisit une : Albertine. Quand il la retrouve à Paris, elle est changée, parce qu'elle arrachée de la plage où il l'avait toujours connue. Puis, elle change encore, puisqu'il s'en éprend. Ailleurs Proust revoit Swann vieilli et transformé par l'approche de la mort : "Je ne pouvais m'empêcher d'être frappé combien davantage, il avait vieilli par rapport à moi... je ne pouvais arriver à comprendre comment j'avais pu l'ensemencer d'un mystère tel que son apparition dans les Champs-Élysées me faisait battre le cœur". Tous les personnages du roman, les groupes sociaux, les clans, les salons, sont entraînés dans une double évolution : ils vieillissent par eux-mêmes et par rapport au personnage central qui dit "je".

    À cette dégradation que subissent les êtres et les choses, les œuvres d'art et les idées sont également soumises. Un écrivain a enchanté la jeunesse de Proust : Bergotte. Mais bientôt notre héros l'admire moins parce que les phrases de ses livres sont devenues pour lui moins claires. "Le peintre original, l'artiste original, procèdent à la façon des oculistes. Le traitement par leur peinture, par leur prose n'est pas toujours agréable. Quand il est terminé, le praticien nous dit : "Maintenant, regardez. Et voici que le monde (qui n'a pas été créé en une fois, mais aussi souvent qu'un artiste original est survenu) nous apparaît entièrement différent de l'ancien, mais parfaitement clair." À cette conception wildienne, Proust ajoute celle-ci : "Et j'arrivais à me demander s'il y avait quelque vérité en cette distinction que nous faisons toujours entre l'art qui n'est pas plus avancé qu'au temps  d'Homère et la science aux progrès continus. Peut-être l'art, ressemblait-il au contraire en cela à la science; chaque nouvel écrivain original me semblait en progrès sur celui qui l'avait précédé, et qui me disait que dans vingt ans, quand je saurai accompagner sans fatigue le nouveau d'aujourd'hui, un autre ne surviendrait pas devant qui l'actuel irait rejoindre Bergotte".

    Ainsi dans l'éternelle querelle des anciens et des modernes, Proust est résolument moderniste. Il tient à nous prouver qu'il ne croit pas seulement à l'évolution, mais au progrès, sinon dans le sens de Condorcet comme à un mieux continuel, dans le sens nietzschéen de l'éternel retour. Sans doute a-t-il trop souvent constaté que les images de la nature, le mystère des hommes, l'inconnu d'un art nouveau nous donnent des impressions relatives, des joies éphémères, et il veut s'imaginer que celles-ci périssent afin seulement que d'autres joies, plus belles, succèdent aux premières. Peut-être effectivement la mort n'existe-t-elle que pour engendrer une vie nouvelle toujours meilleure. Cette croyance ne serait qu'une espèce de correctif à la désolante philosophie de Proust, à la philosophie de l'instabilité, de la mobilité, de l'écoulement général.

    Dans ce cycle de vie, l'amour prend pourtant une place essentielle; il se plie, comme l'ensemble des choses, à cette grande loi de l'évolution. En vain, nous essayons, dans cette chute continuelle du temps, d'élever quelque impérissable monument d'amour. Depuis Swann passionné pour Odette jusqu'au baron de Charlus, épris du musicien Morel, l'amour dérive du même phénomène : il est une simple modification de notre inconscient, un accident dans son flux. Il naît souvent d'une phrase du genre de celle-ci : "Moi, répond la femme que l'on désire, ce soir, je ne serai pas libre." Il se prolonge par l'anxiété et la jalousie. Il crée un état nerveux qui nous bouleverse, qui renverse notre table des valeurs. Aucun des désirs de notre moi amoureux ne sera celui de notre moi futur. Et quand le vieillissement de notre vie intérieure entraîne notre amour vers sa fin, nous constatons en dernière analyse  qu'il n'a été peut-être qu'un état de nervosité. Ainsi apparaît l'éphémérité de cette grande agitation.

    Naissance, habitude, beaux visages des femmes, amis, parents, relations, salons et monde, œuvres d'art et philosophie, passions, jalousie, - c'est à leur propos que revient constamment, bref ou insistant, le thème de l'écoulement universel. L'univers et l'homme sont soumis à la catégorie du temps, sous sa double forme des heures sociales qui passent et de notre durée intérieure qui fuit. Ce thème du temps revient dans les scènes les plus ferventes de l'ouvrage nous rappeler que nous devons nous contenter de joies relatives, d'illusions éphémères; que nous ne pouvons jamais atteindre, même un instant, le bonheur, c'est à dire l'absolu et l'immobilité, sauf dans la mort.

                    Léon Pierre-Quint,

    in Marcel Proust, sa vie, son œuvre, éditions Sagitaire 1925.

      voir l'article d'Ilse Walther-Dulk : La philosophie de Proust retrouvée

    Le premier ouvrage qui s'efforca de donner de Proust une image globale fut Marcel Proust, sa vie, son œuvre de Léon Pierre-Quint, qui fit longtemps autorité; Né de l'admiration, avant même la publication du Temps retrouvé, l'ouvrage repose sur une intuition juste : "J'ai voulu principalement prendre de l'œuvre de Proust une vue d'ensemble; l'envisager comme un système fermé, qui constitue un tout."  [...]  Ce livre reste [...] supérieur aux essais subjectifs, qui pourraient tous s'appeler "Proust et moi", de Gabory, Élisabeth de Gramont, Jean-François Revel, Seillère, Trauman, ou, à l'étranger, de Cocking, Hindus et March."

        Jean-Yves Tadié, Proust, (Belfond 1983).

     


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