• Le roman posthume d'une stoïque empoisonneuse (G. Wittkop)

     M. Lochu

    Le roman posthume d'une stoïque empoisonneuse (G. Wittkop)Bien que programmé un temps chez un éditeur trop vite disparu*, Gabrielle Wittkop avait finalement préféré que ce livre ne paraisse qu’après sa mort. Une mort survenue en décembre dernier, à l’âge de 82 ans, d’un cancer devançant le poison qu’elle prévoyait, le même qui avait d’abord délivré son mari presque vingt ans plus tôt.

    Le style de ce roman descend tout droit du XVIIIe siècle libertin que G. Wittkop affectionnait sans honte. La Marchande d’enfants [Éditions Verticales 2003] est composé d’une série de lettres qui, au lecteur mal conformé, paraîtront évidemment cyniques, et elles le sont. « Appelez cela cynisme ou stoïcisme, Monsieur le chancelier Paillard disait que bien souvent c’est tout un », précise d’ailleurs cette épistolière baptisée Marguerite Paradis. Laquelle tient une maison particulière dans Paris, où les clients viennent goûter des plaisirs pédophiles près de garnements issus du petit monde.

    Ces courriers forment un cours qu’elle donne à une amie provinciale dont l’ambition est d’ouvrir à Bordeaux un établissement similaire, et qu’il convient d’informer sur les manières de choisir les enfants ou de complaire aux clients, sans oublier les précautions à prendre contre les incivils commérages.

    On retrouve ici l’aversion souvent exprimée de Gabrielle Wittkop pour « ces créatures si odieusement parasitaires et importunes [que] la nature n’a pu assurer leur conservation qu’en opposant à un cannibalisme par trop justifié le verrou de l’amour parental. » Et une ironie toute sadienne, sagesse viveuse en même temps que pragmatique, quand Madame Paradis implore : « Ne vous laissez pas attendrir car si la pitié venait à s’en mêler, où le métier nous conduirait-il ? » Mais si ce n’est la pitié qui attendrira celle qui donne si bien la leçon, c’est pourtant le sentiment, celui qu’elle éprouvera pour un ange hermaphrodite – les vrais anges le sont – qui la fera fondre jusqu’à un certain état de déréliction, comme si le cœur collant avait fini par rattraper l’œil comptable et cruel. Une fable moins amorale qu’il ne faudrait, avec pour décor la révolution française, de l’an 89 à l’an IV, et pour figurant de référence : le divin Marquis lui-même.

    Pour ceux qui découvrent Gabrielle Wittkop, ses livres sont à nouveau disponibles en librairies, c’est le moment. Par exemple, lisez La Mort de C. que l’auteur considérait comme son meilleur livre, et c’est le cas. La Mort de C. est le récit d’une agonie, celle d’un homosexuel errant dans les rues de Bombay, suspendu au couteau imaginaire qui va effectivement le tuer. Un texte d’une morbidité fantastique, très étonnante, qui peut rappeler peut-être ce quelque chose d’halluciné qu’on avait trouvé dans les livres sans disciples du grand écrivain iranien Sadeq Hédayat.

    Il va de soi que ces livres ne sont pas à mettre entre toutes les mains, et c’est pourtant là qu’il faut qu’ils aillent, où les yeux n’auront plus qu’à s’assécher pour mieux rire d’un grand éclat. Par peur ou par conjuration, qu’importe, c’est le meilleur remède que nous connaissons, le rire, comme un poison anthume.

    M. Lochu
    in Le Mouton fiévreux (1ère série) n°11, 2004.

     * Patrice Thierry (1952-1998)


     


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