• Léo Ferré, «Mon Dieu, qu’il était con !» suivi de Madeleine pour mémoire

     Jean-Claude Leroy
     

     

    Léo Ferré par © Jean-Christophe LerougeCélébré cet été pour ses vingt ans d’absence, le chanteur-poète Léo Ferré a marqué les générations qui l’ont accompagné, formant son public indéfectible et partisan. Mais à la différence d’un Trenet ou d’un Brassens, autres géants de la chanson, Léo Ferré n’était pas un artiste consensuel, il y avait chez lui un aspect râleur et grinçant qui savait déplaire, une tendresse outrancière et une dimension politique à laquelle rechignaient ses pairs.

    La grandeur de Léo Ferré, c’est aussi d’avoir eu des ennemis. Il fut sans doute le seul artiste de variété à susciter autant la haine que la révolte et l’amour. Admiré par les Surréalistes, par Raymond Queneau, Jacques Prévert, Aragon, Étiemble et tout un public exigeant, et il fut aussi exécré par un tas de gens mal faits pour admettre les fêlures et les ambiguïtés d’un parolier à trop fort caractère. Ainsi Jean Édern-Hallier lança une campagne contre lui, en invitant le public à le recevoir « à coup de pavés dans la gueule ! » (1). Ferré subit les crachats, les coups, les alertes à la bombe. Il cache sa peur, répond aux invectives et chante toujours jusqu’au bout. En juin 2003, dans son éditorial de l’Imbécile de Paris, Frédéric Pajak se souvient d’un concert en Algérie, en juillet 1975, au moment où Ferré clame « Je suis un bâtard, nous sommes tous des bâtards ! » des jeunes gens envahissent la scène et le menacent. « C’est un vieil homme déjà, tout ridé, tout blanchi, la face mangée de tics ; il ne se laisse pas impressionner :
    – Ta gueule ! C’est moi qui chante, ici ! Barrez-vous !
    […] C’est presque une émeute. Mais Léo Ferré a repris le micro. Il clame du plus fort qu’il peut : “Nous sommes tous des bâtards !”
     […] Pas loin de trente ans ont passé. Je repense au courage physique de Léo Ferré. »

    Il a mis dans l’oreille du public les poèmes de Rimbaud et d’Apollinaire, d’Aragon, de Rutebeuf, de Baudelaire et de Pavese. Il a chroniqué sur scène les temps difficiles de la guerre d’Algérie, les temps exaltés de Mai 68, le socialisme d’Allende, l’assassinat de Buffet et Bontems par Pompidou (qui refusa de les gracier). Il a troussé des chansonnettes ficelées au quart de tour dans une langue nourrie d’instantanés et d’argot. Il a été l’amant chantant le désir, la jalousie (La jalousie), l’interdit sexuel, la transgression (Petite), la plénitude amoureuse (La Lettre), l’érosion, l’habitude, avec plus de profondeur et se risquant plus que quiconque. Il a déclamé des tirades nihilistes, imprécatrices, sans rimes sur ses musiques pour grand orchestre, faisant éclater de la chanson le format connu jusqu’alors. Il a touché aux larmes des auditeurs bouleversés par des morceaux hors normes (Avec le temps, La mémoire et la mer, FLB, Le Chien, L’Imaginaire…). Cet intellectuel n’écrivait pas qu’avec sa raison mais aussi avec sa folie, du fond de ses chaos intimes, d’où les sarcasmes, les hurlements, les tiraillements, fourbis dans une démesure qui a délivré des milliers d’adolescents prostrés, de bourgeois engoncés, car Léo Ferré lâchait la vibration même du sentiment et distribuait l’audace de vivre en même temps que la consolation pour chacun d’être définitivement seul au monde.
    Il portait en lui une certaine histoire de la musique et de la poésie, spécialement celle des maudits dont il se sentait le frère. Hanté par le sort fait au créateur, il ne manquait jamais d’évoquer la solitude de Beethoven ou de Mozart, les maladies de Ravel et de Bartók, l’admirable indifférence de Satie, la folie de Van Gogh, la misère de Rutebeuf.
    Son mot préféré, il en usait à gogo, était peut-être « fantastique », situé quelque part entre le fantasme et le formidable, dans le rêve assumé d’une poétique à fleur d’humeur dont il avait fait un étendard qui pourrait servir longtemps, si on le voulait bien.
    Considérant le public qui lui reste fidèle et les plus jeunes qui le découvrent aujourd’hui, il semble bien que Léo Ferré soit toujours là, à rauquer suavement dans une époque même plus épique. Il figure encore parmi les charges capables de secouer des populations anéanties par le fric -avec ou sans- et qui n’en finissent plus de se reposer, de se soumettre, jusqu’à la mort généralisée. Et si un nouvel élan révolutionnaire voulait bien survenir, irrécupérable celui-ci, nous serions pas mal à joindre à celles des pratiquants de la subversion généreuse, de Bakounine à Marcos en passant par Dada et Debord, l’icône romantique d’un chanteur qui gueulait dans le noir des music-halls : Yes, I am un immense provocateur, je provoque à l’amour et à la révolution ! Ferré n’est plus à craindre, il est à espérer. Laissons le souffler dans nos bronches, en écoutant sa voix libre, à suivre…


    *

     

    Mémoires d'un magnétophone

    Côté biographie, comme d’autres, le sieur Léo avait renouvelé ses témoins en 1968, lâchant sa muse ravagée de mélancolie angoissée, recluse à Perdrigal, leur propriété du Lot.

    La muse Madeleine avait une fille, Annie, aujourd’hui Annie Butor, elle signe cette année un beau livre de témoignage sur sa maman, dont elle réhabilite la mémoire, et sur Léo (cf. Antoine Perraud, Léo Ferré repincé par son passé). Tous deux formèrent longtemps un couple magnétique, bon nombre de leurs amis en témoignèrent, à commencer par Benoite Groult et Paul Guimard. S’ils se déchirèrent finalement, ce fut au terme d’une descente aux enfers entamée avec la venue de Pépée dans leur vie, femelle chimpanzé et véritable enfant de substitution, qui peu à peu exerça sur eux une tyrannie dont ils ne surent se défaire qu’en y laissant la peau de leur amour. 

    Dans son ouvrage, Annie raconte les années heureuses que le couple Léo-Madeleine et elle-même vécurent dans la bicoque parisienne du boulevard Pershing ou dans l’îlot Du Guesclin. C’était avant Perdrigal et avant le drame. Au final, au printemps 68, Pépée se blesse grièvement en tombant d’un arbre, elle a bientôt la gangrène, ne se laisse plus approcher. Léo prend la fuite, il a donné rendez-vous à Marie-Christine, la jeune employée, devenue depuis quelque temps son amante, et qu’il épousera plus tard. Madeleine doit prendre la responsabilité de tout, les vétérinaires n’ont d’autre solution que de convoquer un chasseur pour abattre la bête. De retour pour un bref passage, Léo verra le cadavre de Pépée, inventera un crime. Pendant des mois, dans une France vibrante d’une vague de jeunesse qui – non contente de voir sous les pavés la plage – adopte les chansons battantes d’un créateur transfiguré, reverdi, Ferré rumine une rancœur incertaine (…glacé dans un lit de hasard/…tout seul peut-être mais peinard/…floué par les années perdues) (2), aborde une virginité nouvelle et rédemptrice (Des armes et des mots c´est pareil/Ça tue pareil) (3). Une révolution intérieure qui, mieux le succès, lui donnera une liberté de ton et une audace novatrice.        

    Il s’installe en Toscane, devient père, trouve une sérénité qui n’entame en rien sa hargne ni ses outrances, et il enchaîne les compositions, les enregistrements, les récitals, déployant une force de vie souveraine.

    Madeleine ne se laisse pas oublier, elle va mal, se débat, et Léo se perd en mesquinerie, en diatribes contre celle qu’il a longtemps adorée, il bave sur les microphones des radios tandis que, quelques années plus tôt, Madeleine se disait « une fille de pas grand-chose à dire ». C’était dans une dédicace d’un exemplaire des Mémoires d’un magnétophone (4), ouvrage qu’elle dicta dans les années 60, au fil d’une dépression grandissante.
    À propos de sa fille qui rentre de Paris où elle étudiait : « Le retour d’Annie ne ressemble en rien au retour de l’enfant prodigue, avec le veau gras. Le retour d’Annie, c’est un négatif, je vois tout en négatif. Je la vois telle qu’elle est. Elle n’a plus besoin de nous. Je pensais qu’elle s’était échappée… Elle n’a jamais été de notre cercle. ». (5)
    À propos de Pépée : « Pépée est gentille. Quel diable ! Et puis, elle est lourde… ce qu’elle est lourde à porter maintenant. Mais quel être pur, quel être innocent… quel être innocent à côté d’Annie. » (6)
    À propos de Léo : « En ce moment ça ne va pas très bien avec Léo. Je crois que c’est de ma faute, il faut que je me soigne vraiment, il faut que je sois égoïste. Je me rends compte que je suis nerveuse et surtout il faut que je m’adapte, quoi ! Je n’arrive pas à m’adapter à Léo, je n’arrive pas à comprendre cette nature à l’emporte-pièce, sa façon de parler, par moments. Il n’aime jamais être contredit, et quand je suis froide je sens que… je suis froide parce que je suis toujours atteinte. Il me donne toujours des chocs. Léo est quelqu’un qui me choque continuellement. Il me lit la chanson qu’il vient d’écrire sur Franco. C’est une merveilleuse chanson-choc, enfin je l’ai rendue encore plus… choquante. J’ai suggéré des corrections et pendant ce temps je regardais son visage mauvais, renfrogné. » (7)

                    Que t'importent les procédures
                    Qui font des ombres sur le mur
                    Quand le bourreau bat la mesure… (8)

    En 1956, parlant de Madeleine, Ferré déclarait à la journaliste Jacqueline Joubert : «… la première grande rencontre de ma vie. Je suis rentré le 6 janvier 1950 dans un café, j’ai rencontré Madeleine et je ne l’ai plus quittée. En 1969, à Michel Lancelot : J’ai rencontré Madeleine, un soir au Bar Bac, et Madeleine est rentrée dans ma vie comme un ouragan ! […] Madeleine est très intelligente, très cultivée, et puis passionnée. Invivable ! J’ai vécu dix-huit ans avec elle, et puis je n’ai plus pu vivre, mais ça n’enlève rien à ses qualités. Et puis elle m’a beaucoup aidé, parce qu’elle me comprenait bien et c’était un peu, comme ça, dans le prolongement, quoi ! Les femmes ne savent pas s’arrêter ! C’est ça le drame des femmes. Quand elles mettent le grappin sur un mec, il faut qu’elles l’assassinent à la fin ! Et on a vécu comme ça, dans la merde, des années et des années !…»
     
    Alors, au printemps 1968, Léo a retrouvé Marie-Christine, que Madeleine avait accueillie en 1963 à Perdrigal : « Et puis Marie-Christine arrive, l’Espagnole. […] elle n’a pas dix-huit ans, tout en roc, brave, dure, entière. » (9) Marie-Christine qui se souvient aujourd’hui : « Nous étions de vrais coqs en pâte, d’autant que c’est Madeleine qui cuisinait. Elle était charmante avec nous [nous : Marie-Christine et Nicole, une autre employée chargée des animaux]. Je rentrais le samedi après-midi chez mes parents et je revenais le lundi. Quand sont arrivés trois autres petits chimpanzés, on m’a installée dans une maison à l’écart du château. J’y allais pour les dîners, puis je repartais dormir dans la maison avec les chimpanzés. » (10)

     

    Mangée par le chagrin et l’alcool, malmenée par un nouveau compagnon indélicat, Madeleine ne se remit jamais de la séparation, elle finira ses jours à Rennes, pas si loin de l’îlot Du Guesclin où des touriste-dévôts viennent encore aujourd’hui réclamer une visite. Une mort survenue un mois et demi avant celle de Ferré, Léo. En 1993.

                Tu ne dis jamais rien tu ne dis jamais rien
                Tu pleures quelquefois comme pleurent les bêtes
                Sans savoir le pourquoi et qui ne disent rien
                Comme toi, l´œil ailleurs, à me faire la fête (11)

    Les amateurs non dévots de Ferré, il y en a, savaient qu’une ombre demeurait concernant l’époque Madeleine-Léo reniée par l’artiste avec autant de fougue que de mauvaise foi, suivi par de paresseux hagiographes.

                À trop parler, on meurt, sais-tu ?
                Y a pas plus con que les apôtres (12)

    S’il prit de bonne grâce et théâtralement des airs de prophète, l’auteur d’Il n’y a plus rien ne se voulut jamais une idole, ni un saint, et ce serait une erreur que de vouloir lui coller une auréole. Non plus que lui faire un procès posthume. Le livre d’Annie Butor n’est en rien un règlement de compte, contrairement à ce qu’il s’en est dit parfois. Témoignage de premier ordre, il ne donne pas dans le sensationnel (cf. Pascal Boniface sur son blog du Nouve obs) mais complète la biographie jusqu’alors partielle et (souvent) partiale d’un artiste de ce temps dont l’œuvre n’a pas à se défendre, qui tient le coup mieux qu’aucune autre en ce domaine dit de la variété française.

                Je veux être drapé de noir et de raison
                Battre de l´aile au bord de l´enfer démocrate
                Et cracher sur Trotski, sur Lénine et Socrate
                Et qu´on dise de moi “Mon Dieu, qu´il était con !" (13)

     

    Léo Ferré,  © Jean-Claude Leroy

     

     

    * * *

     

    Des portraits d'artistes et d'écrivains, ainsi qu'une série d'Études, sont visibles sur Artzkoffer, le blog de Jean-Christophe Lerouge, auteur du portrait de Ferré qui est en tête de cet article.

    (1) L’Idiot international n°15 (mars -avril 1971), cité in Léo Ferré, Vous savez qui je suis maintenant ?
    (2) Léo Ferré, Avec le temps, 1970.
    (3) Léo Ferré, Le Chien, 1970.
    (4) Livre que Léo acheva d’imprimer « le 6 septembre 1967 à la maison du chimpanzé à Baradesque basse par Saint-Clair sur papier centaure d’Arjomanri… »
    (5) Madeleine Ferré, Les mémoires d’un magnétophone, p.9.
    (6) Ibidem, p.9.
    (7) Ibidem, p.13
    (8) Léo Ferré, Franco la muerte, 1964.
    (9 Madeleine Ferré, Les mémoires d’un magnétophone, p.30.
    (10) Propos de Marie-Christine Ferré recueillis par Ludovic Perrin, Le Monde, hors-série, 2013.
    (11) Léo Ferré, Tu ne dis jamais rien, 1971.
    (12) Léo Ferré, La marge, 1982.
    (13) Léo Ferré, Quand je fumerai autre chose que des Celtiques, 1977.

    Quelques ouvrages de références :

    Charles Estienne, Léo Ferré, éditions Seghers, 1962
    Françoise Travelet, Dis donc Ferré, réédition La mémoire et la mer 2001.
    Françoise Travelet, Léo Ferré, les années galaxies, éditions Seghers 1986.
    Robert Belleret, Léo Ferré, une vie d’artiste, éditions Actes sud, 1996.
    Léo Ferré, Testament phonographe, réédition La mémoire et la mer 2001.
    Léo Ferré, Vous savez qui je suis maintenant ? (Recueil d’entretiens thématisés par Quentin Dupont), Éditions la mémoire et la mer 2003.
    Annie Butor, Comment voulez-vous que j’oublie… Madeleine et Léo Ferré, Phébus, 2013.


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