• Les Peys

     Pierre Bouvarel

    Les PeysCe sont les peys, les démons, les fantômes des morts qui hantent les lieux de leurs anciennes et trop courtes vies, afin de se venger. Leurs victimes sont ceux qui, jadis, leur ont fait du mal, qui ne leur ont pas porté assistance alors que c'était pourtant leur devoir de le faire. La durée d'action des peys correspond au temps que la personne décédée trop tôt aurait dû vivre si les choses s'étaient déroulées humainement. Elle est égale à son espérance de vie moins le temps vécu.
     Sur cette côte du Coromandel, le monde des vivants est peuplé, et même surpeuplé de peys. Qui n'a pas à se reprocher quelque mauvais comportement vis-à-vis de sa parentèle, ses enfants, ses voisins, ou d'avoir fait quelque chose qu'il n'aurait pas dû faire, ou au contraire de ne pas avoir fait ce qu'il aurait dû faire…
    Il est une catégorie de peys particulièrement redoutée, les peys des suicidés, car l'on ne met fin à sa vie que pour se soustraire à une situation insupportable, et les peys ainsi libérés vont rétablir la justice, les venger. Ils sont l'arme du faible contre le fort.

    À l'entrée des villages veillent de patibulaires gardiens épouvantails, les statues monumentales et bariolées, aux figures hideuses, brandissant des machettes et piétinant les têtes de leurs ennemis, affirmant leur bravoure et dissuadant quiconque de s'y frotter. Mais si cette ligne de défense est efficace contre ce qui vient de l'extérieur du village, elle est sans effet pour les peys de l'intérieur. Ils connaissent ces lieux comme leurs poches, ou plutôt comme le nœud de leur sari car, tout comme les linceuls, les saris n'ont pas de poches.

    Alors que, pour notre divertissement, un écureuil rayé comme un marcassin saute d'un cocotier à l'autre, avec un voisin, Krishnawassan, assis sur le perron de sa porte, nous débattons de ces sujets. Je lui apprends que, dans mon pays, rares sont maintenant les personnes pour croire que les esprits des morts ont pouvoir sur les vivants. Je le vois s'animer, ses yeux pétillent de malice. Objection ! Il n'est pas d'accord. Et de rapporter : Monsieur Jean-Louis est le mari français de ma sœur aînée, Indirani ; ils vivent à Aix en Provence et viennent régulièrement passer les vacances en famille. Il a lui même été fréquemment harcelé, aiguillé, tenaillé, et cela lui rend la vie infernale, surtout la nuit…
    J'ai essayé de le questionner, mais je ne lui ai pas demandé ce qu'il avait sur le cœur bien sûr, car c'est du domaine du privé… mais c'est la nuit, effectivement, que les fantômes, les peys s'activent. Je lui ai donc conseillé de faire comme ici, de dormir avec la lumière, car c'est connu, les mauvais esprits n'opèrent que dans l'ombre. Mais voilà qu'il me réplique fort justement que cela ne l'aide guère dans sa recherche du sommeil, car il est tributaire d'une mauvaise habitude, celle de ne fermer l'œil que dans le noir… Il a fini par trouver la solution : en France, si l'on a perdu les remèdes de la tradition, on a compensé en revanche par les médicaments. Il absorbe un cachet bleu tous les soirs et dort jusqu'au matin d'un lourd sommeil presque ininterrompu.
    Je le questionne et cherche à savoir comment, en son pays de France, on nomme ces esprits, ces peys qui le tourmentent. Il me répond : des rats morts. Devant mon air ébahi, signe de la plus totale incompréhension, et craignant peut être d'avoir commis un impair, Krishnawassam se lève et, sans un mot entre dans sa maison et en ressort aussitôt, brandissant à bout de bras un lexique Francais-Tamoul. On en trouve de divers formats, et de diverses traductions dans les échoppes de la rue du papier, à Pondy.
    Si Monsieur Krishmawassam parle Français, il ne le lit ni ne l'écrit, car il ne déchiffre pas cet ensemble de signes cabalistiquesque que constitue pour lui l'alphabet latin. Ayant trouvé la page ; il me tend le lexique, l’index sur une traduction.
    Mais c'est bien sûr…
    Mon visage s'illumine et, sourire aux lèvres, je lui dis : « Mais non ce n'est pas de rats morts qu'il s'agit, mais de re-morts.

     

    Pierre Bouvarel


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