• Les voyages légendaires de Jacques Reumeau

      Jacques Reumeau         Gérard Bodinier

    “Je lutte de toute mon énergie pour maîtriser mon travail, me disant que 
    si je gagne, ce sera le meilleur paratonnerre pour ma maladie."

    Vincent Van Gogh 

    Il a rapporté de ses voyages des masques que certains savants disent aztèques d’autres africains. Il a exploré le passé de peuples vaincus dont la culture a disparu. Il n’est pas allé à Katmandou où le ciel s’est enfui de la terre. Il n’est pas allé au Pérou où les mâcheurs de chewing-gums se prennent pour des Incas. Il n’a pas tenté la divine expérience du L.S.D. Ses travaux fantastiques ont été réalisés dans son pays indifférent.
    C’est un pays que le tourisme, tueur de voyages, ignore encore. On ne sait pas très bien où il se situe. Il est couché sous les vents d’ouest dans les replis secrets d’un massif hercynien dont les serrures sont des hiboux. L’histoire l’évite. Mais les châteaux vitrifiés tiennent encore les corniches ensorcelées d’ajoncs au solstice d’hiver.
    Ensemble nous avons pillé la basse cour des miracles de la nuit, incendié les grillages bourgeois, bu le cidre dans des chaudrons ailés. Nous avons traqué la nuit et signé les lavoirs sacrés du sang. Au matin nous pâlissions dans le giron des filles qui secouaient les étoiles de nos mains comme des miettes de pain. Nous avons recherché les cimetières de dinosaures. Nous avons rêvé d’enchanter les lézards des villages aux journées pleines comme des soupières, où la mort sera paisible, au temps des communes libres et des cerises.
    Il a découvert la peinture comme un volcan oublié se réveille. On ne lui avait jamais rien appris car il avait été déshérité. Il a commencé par dessiner des arbres dans lesquels il voyait des personnages. Il a traduit le livre de paraboles qu’est la mémoire ancienne des arbres. Il a retrouvé notre solidarité avec les arbres.
    Ses tableaux violents, expressionnistes, sont emportés, par un mouvement qui mord la queue de son angoisse. Le voyageur, malade de la société, se tend dans un effort prométhéen pour atteindre l’origine et anéantir la malédiction.
    Puis il aborde les pastels. Le trait maître figure les circonvolutions du cerveau. J. Reumeau dresse les portulans de l’inconscient. Il ouvre des trésors dans les bateaux échoués.
    Il interroge ensuite les animaux quotidiens reconnus comme envoyés des dieux. De leurs yeux filtre l’inquiétude et aussi une certaine dureté, comme une rancœur. La panique s’empare des animaux. Il lit l’avenir inscrit dans les entrailles.
     
    Après les gouaches récentes, l’aspect figuratif tend à disparaître dans un paysage d’abstraction lyrique, à la frontière du temps et de l’éternité. Mais “il n’y a pas de solution, il n’y a que la contemplation furtive des équilibres”(1).
    Aussi, en même temps, Reumeau livre des tableaux bruts et féroces, où des personnages ubuesques s’affrontent.
    La peinture est chez Jacques Reumeau, connaissance, et renaissance, voyage à travers les strates torrides et aveuglantes des cités brûlées. Il lutte de toute son énergie.
     

    Gérard Bodinier
    in Les Carrières de l’âme (Le Miroir poétique, 1976).
    & Tiens n°8, 2000.

    (1) Gui Maslobier, “Le Puits de l’Ermite”, n°24-25.

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