• Lésoualc’h, clandestin de nulle part et simultanément (entretien avec Guy Benoit)

     Théo Lésoualc'h 

    Lésoualc’h,  clandestin de nulle part et simultanément

    « On ne pèse pas le frère par qui s’éclate l’esprit de la tribu. »

                                                                            Guy Benoit

     

    Les éditions Mai hors saison publient cet automne un ouvrage du poète Théo Lésoualc’h, disparu en l’hiver 2008. À la fois anthologie poétique et livre-hommage comprenant de nombreux documents (graphiques et iconographiques) et, d’entrée, un salut fervent et avisé de Maurice Mourier.

    Formé au mime chez Decroux, Théo Lésoualc’h déploiera son art scénique, qui est aussi son gagne-pain, lors de nombreux voyages dans le monde entier, s’attardant spécialement en Inde et au Japon. C’est du Japon, où il séjourna longtemps, qu’il rapportera ces premiers livres sur la peinture et l’érotisme. Suivront des romans vécus publiés par Maurice Nadeau chez Denoël, puis par Christian Bourgois. L’heure se faisant à la reconnaissance critique, Théo choisit de se « retirer » dans la campagne cévenole, s’installe dans une ruine qu’il redresse, restaure. En osmose avec la nature qui l’entoure, il habite l’endroit, «le Mas brûlé»,  comme un univers, n’en bouge presque plus, ne sacrifiant plus une once de son temps au mode spectaculaire.

    Mais l’écriture toujours lui court entre les mains, une écriture nerveuse, aux aguets. Il publie encore quelques livres dont L’Écriture-Véronique, L’homme clandestin.

    Par ce Lésoualc’h, clandestin de nulle part et simultanément *, plutôt que l’aspect homme de connaissance ou romancier de sa vie, Guy Benoit a choisi de mettre ici en évidence l’aspect poétique de son œuvre. L’ensemble apparaît comme un livre d’une rare vigueur.

     Lésoualc’h,  clandestin de nulle part et simultanément  Guy Benoit, Richard Ibanez, Théo Lésoualc'h

     

    Guy Benoit, justement, a bien voulu répondre à quelques questions à propos de Théo Lésoualc’h.

     

    • Si quelqu’un te demandait de situer Théo Lésoualc’h dans le contexte poétique, littéraire des années 60-70, que dirais-tu ?

    Le premier roman de Théo, La vie vite, s’inscrivait dans le champ contre-culturel des années 70 et pouvait se présenter comme un parfait antidote à la mode telle quellienne et à ses avatars. Tout un programme, la charge du vécu : «Écrire pour prendre le monde à témoin. On regarde les lettres tomber une à une avec leur petit claquement. On essaie de composer une musique du clavier. […] Mais on ne danse pas et c’est ça qui finira par me crever.»  Cousin germain de Kerouac, et plus proche encore de Gary Snyder, Théo se moquait des taxinomistes, et  c‘est seulement en 1960, au Japon, sur la plage déserte de Kurihama, qu’un type débarquant des states l’informa vaguement sur la Beat Generation. Davantage qu’à une littérature du voyage nous avions affaire à un nomadisme de l’écriture où les images qui n’imitent rien et ne doivent rien à personne déclenchent des flashes novateurs - les déhiscences du visible.

    Dans Les Nouvelles littéraires en 1982, Patrice Delbourg avait bien cerné le poète : «Le beatnik qui gerbe l’écriture comme une jouissance […] et cherche la convulsion dans l’infini et son contraire.»

     

    • Et dans le contexte présent ?

    L’œuvre de Théo répond parfaitement à ce qu’André Breton entendait par «poésie» : «conductrice d’électricité mentale», avec , en bonus, un vieil asiatique assoupi au fond de l’inconscient. Et puis… et puis il faut plus que jamais se donner, de la tête aux pieds, à un aujourd’hui qui rejetterait les diversions du Temps et dépasserait l’humanisme au profit d’une danse inquiète de l’existence. CHAOSMOS ! COSMOSE !

     

    • Pourrais-tu parler de la part d’invention dans sa langue, je pense à ces mots ou groupes de mots créés librement et tout de suite explicites ? Et aussi à cette grande variété de formes dont il use, semblant n’obéir à aucun parti pris mais à une spontanéité qui l’impose.

    On aimait revendiquer naguère le change des formes… Il y a une rythmique lésoualc’h, voire une déferlante du style afin de surmonter les contingences du lexique. Les mots ne se laissent pas quantifier, ils découvrent des territoires, espaces sur l’espace, inventent des panoramas. Un ailleurs possible du quotidien.

     

    • Il semble que Théo fut avant tout un grand vivant, et son œuvre se confondant avec lui. Chez lui une perception très fine et directe de l’évolution d’une société, de ses aspects changeants, alors qu’il semblait préoccupé avant tout par son jardin, la nature, et qu’il était retiré des villes et de «l’actualité». Serait-ce un fait de poésie ? Comment expliquerais-tu cela ?

    Je ne parlerais pas de «fait de poésie», car, selon moi, la poésie ne peut advenir en dehors du poème – même s’il s’agit de faire pousser ce qui n’a pas encore été nommé comme en herbe. Par contre, Théo n’attribuait pas une fonction supérieure à la chose littéraire. Et l’homme des bois était constamment à portée de main. «Un jour tu es toi, précisait-il, l’arbre solitaire entre les arbres,

    arbre pour une oxygénation de la pensée,

    arbre juste pour la beauté, et quand il m’arrive aujourd’hui, ici, de  bavarder seul à seul avec le rocher, c’est toujours sans le mot… de matière à matière.»

     

    • Que dirais-tu des urgences du moment par rapport à ce qui apparaissait comme des urgences il y a 30 ans, chez des êtres tels que toi ou Théo ?

    Les urgences n’ont pas disparu : nous arracher d’une époque formatée, bousculer les apathies et l’appesantissement général.

    Théo avait de la suite dans le regard, d’ores et déjà il est « lu par les craquelures/déchiffré/et explicité » dans notre présent à nous, lecteurs de l’indescriptible labyrinthe.

     

    Lésoualc’h,  clandestin de nulle part et simultanément

    © Jacqueline Cribier

    Lire un poème extrait du livre : Curricula curricula

    * éditions Mai hors saison, 2010 (18 euros, franco de port, chez Guy Benoit, 8 place de l’Église, 53470 Sacé)


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