• Libérée, «La phrase errante» rattrape le poète Alain Roussel !

     Jean-Claude Leroy

     

     Libérée, «La phrase errante» rattrape le poète Alain Roussel !

    « […] je peux ainsi, non sans une certaine ironie, mais avec complicité, extirper de la clandestinité « Internationale situationniste » à la couverture grise argentée, « La Lumière sortant par soi-même des Ténèbres », un ouvrage d’Alchimie du XVIIe siècle, ou encore les Œuvres complètes de Jehan Mayoux, poète injustement méconnu – , mais rien n’y fait, le lampadaire reste énigmatique, j’ai beaucoup argué qu’il est un ensemble fabriqué par l’homme et qu’il n’a aucune vie propre, je dois me rendre à l’évidence qu’il a derrière les apparences que l’on peut capter par l’œil et que l’on peut décrire, une sorte de présence inaccessible, incompréhensible, mais qui est, comme dans toute chose, tout objet ou tout être, y compris en nous, et ce secret absolu personne ne l’a jamais percé […] »

    Une seule phrase qui vous prend par la page, dans laquelle Alain Roussel [cf. un billet précédent]  circule à l’aise, déroulant ce soliloque sans queue ni tête (ce qui resterait à vérifier !) comme est le fil des jours qui nous voit passer sans davantage s’émouvoir, une phrase où repose la voix qui adresse à soi et raconte ou élucubre, toujours mêlant la bonne humeur aux assertions profondes, apportées là comme l’eau en plein désert, ce qu’est la poésie, en quelque sorte, si d’ailleurs on retrouve ici Breton, Dada, Rimbaud, Ponge, on croise aussi avec insistance Miquette, la chienne du grand-père ou encore un poulet basquaise aux piments d’Espelette, sinon un « saucisson sec à la musculature grise et patibulaire, avec des bourrelets » qui va le poursuivant de pièce en pièce dans son appartement, « moi fonçant devant, courbé, tête rentrée dans les épaules, un peu essoufflé, mon agresseur derrière, essayant dans des envolées qui n’ont rien de lyrique, de me mordre la nuque… », c’est certes une drôle de cuisine où nous sommes conviés que ce livre réjouissant et savant tout à la fois, ainsi que sait les concocter Alain Roussel dont le Soupçon de présence déjà, ou aussi bien La vie privée des mots, parmi bien d’autres textes, nous emportaient déjà tel un flot surfant sur une érudition décontractée : « la phrase m’entraîne avec elle au fil d’un courant puissant auquel je ne peux résister, c’est parti de presque rien, le murmure d’une source, un mince filet d’eau chuintant dans la rocaille, à peine audible », un art du monologue qu’on hésite à dire intérieur, par peur du cliché, ou par souci de vérité car il est entendu ici, très clairement extériorisé, et ne saurait se contenter d’être un ensemble de mots pour soi, cela s’adresse à quelqu’un à qui l’on raconte dans un désordre savoureux à la fois les souvenirs vécus et ceux inventés probablement mais aussi en livrant les échantillons inattendus ravis à la mémoire, extraits des archives imprimés en dedans et qu’on prend goût peu à peu à livrer comme la quintessence de sa propre expérience de lecteur et goûteur, peut-être montreur, comme au cirque, de signes savants, qui ne sont pas là par hasard et dont on se plait à décrire les sources et la forme du lit où ils sont emportés, la forme de son corps en posture acrobatique de yogi, je me souviens l’avoir aperçue dans une photo de lui-même qu’un jour il me tendit comme un reflet de miroir où le musée d’un passé personnel pointe son museau, Alain Roussel c’est l’aventure heureuse d’où la gravité n’est pas exclue mais mise à bonne distance, il écoutait « Radio Caroline South, émettant d’un bateau situé dans les eaux internationales au large de la Tamise et que nous captions sur nos transistors à bon marché, allongés en cercle sur le sable autour du totem cathodique », voici pour dire à quelle génération il appartient, ou encore le bagage goulu (laissons les Lacaniens s’ébattre, avec ce mot) explicitant, au sortir d’un passage sur le père Lulutte qui enlevait les enfants à Boulogne, où est né Roussel, qui sait donc décidément de quoi il parle, et dérivant de Lulute en Lilith, de Lilith en Lulu, démon, jusqu’au poème Dévotion des Illuminations, tel vocable énigmatique de l’énigmatique Rimbaud, ce baou, non pas de Germain Nouveau, comme il a été dit parfois, mais bien de cet Ardennais de racine, baour pour paysan, sorti du wallon baou, sinon du gouffre ou de la fosse, et c’est un art dont Sterne fut le maître européen, grand modèle pour nous autres trop efficaces et à quel prix ? c’est donc un art que la digression, un tact bien trempé qui ne s’en laisse pas conter pour mieux se détacher de l’effroyable et suspecte fixité du temps que seul dévisage, d’une rive à l’autre du Léthé, le rameur rieur dans la barque effilée qui a pris pour nom, sous la plume d’un poète ayant plus d’un tour dans son havre et ne décochant qu’un seul point, le final, dans tout le livre, la phrase errante.

    « […] quant au lampadaire je préfère cette fois ne pas tenter le diable et je lui laisse son nom tel qu’il existe dans la langue, « lampadaire », même si je sens en lui des velléités d’être autre chose qu’un lampadaire, de prendre des postures, celle par exemple de danseuse de cabaret, il en a indéniablement le talent mais je le surveille, je guette le plus imperceptible de ses mouvements, prêt à réagir à la moindre tentative de déhanchement, d’ondulations suggestives, de rotation équivoque de la taille qu’il a particulièrement fine, sans oublier les sourires aguicheurs et les clins d’œil sensuels, je lui rappelle qu’il est, selon la terminologie traditionnelle, un lampadaire et qu’un lampadaire, autant que je le sache, c’est fait pour éclairer, pas pour danser ou chanter, s’il n’est pas content qu’il aille donc se plaindre à l’Académie française […]  »

     

    *

    Alain Roussel, La phrase errante (avec des peintures de Sandra Sanseverino), le Realgar, 14 €.
    site de l'éditeur : ici
    blog d'Alain Roussel : ici


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