• Libre beauté des libertés

     Jean-Claude Leroy

     


    au nom de ça
    la sienne
    ou celle des autres
    la liberté de tous parmi ceux qui restent
    on a pu jadis comme on peut aujourd’hui
    user du pouvoir de tout faire
    et se mettre plus à l’aise
    surtout si l’on a les moyens de prendre à tous
    et de ne pas se taire

    aussi le combat pour la liberté
    combat pour les libertés
    me fait-il souvent rire
    quand il sort de la bouche des prêcheurs incontinents
    esclaves sous condition qui prononcent liberté
    comme ils diraient impossible ou panacée
    que pensent-ils de la liberté de violer son prochain ?
    c’est au nom de la liberté que les libéraux suicident l’humanité
    c’est au nom de la liberté que les tyrans tyrannisent
    c’est au nom de la liberté
    que tel pays envahit tel autre
    que tel homme ou telle femme vend son corps au plus offrant
    que l’on vend ses organes contre un sursis ridicule
    au nom de la liberté que l’on abuse de sa force
    mais il y a encore des imbéciles pour crier liberté
    et l’imbécile que je suis a entendu des foules réclamer Ureya
    quand elles exigeaient la justice, l’égalité, la fin de l’État policier
    de la torture et de la corruption
    et la chute du régime, le départ du raïs
    et cette clameur a produit son effet
    le temps que s’organisent autrement les mâchoires de l’oppression
    le printemps pris dans la glace renvoie son sourire aux saisons mortes

    plus près d’ici j’ai entendu un chômeur désœuvré
    déclarer I am free à l’acorte directrice d’une agence pour l’emploi
    un autre en Allemagne le 6 février 2001, ingénieur du nom de Werner Braüner, liquidait le directeur du bureau local de chômage qui venait de le radier
    ou encore Djamal Chaab, chômeur en fin de droit qui prit la liberté de s’immoler le 13 février 2013 devant une agence Pôle emploi de Nantes, ville-métropole de l’ouest de la France, pays comptant au moins 10 000 souffrants libérés annuels par le suicide

    car la liberté relative n’est pas la liberté
    la liberté absolue se rêve arbitraire
    la liberté c’est quand il n’y en a plus
    alors la « liberté mon cul »
    et j’entends des pantouflards héroïques
    revendiquer la liberté sans savoir laquelle
    j’ai alors la nausée pour ne pas rire de la liberté sans audace
    liberté de bavardage
    liberté de mœurs
    qui fait confondre vertige et révolution
    modernité et transgression
    montagne à la mer et ville à la campagne
    libre comme l’air
    mais pas libre de choisir son heure
    en attendant qu’il n’y en ait plus
    sauf un poil de « liberté mon cul »
    et ces mots creux qui font jolis
    longtemps j’ai vécu enfermé
    mais je m’en suis sorti
    j’étais tout seul dedans
    je suis tout seul dehors
    l’espace le plus large oblige à se constituer
    s’il n’y avait toutes ces obligations
    je cesserai de parler de liberté
    « sur mes cahiers d’écoliers » * ou ailleurs
    pour libérer Grindel et ce « printemps qui a raison »
    libération, respiration plutôt que liberté
    le monde est un vaste zoo, la société
    liberté de mourir en dehors des mots
    liberté de travailler libéré du travail
    liberté des secrets qui déterminent
    liberté des silences accablés par le bruit
    liberté de surveiller de dénoncer de condamner
    – que peuvent les mots sans contexte ?

    tous militants récitant mantra sur mantra
    mensonges qui ne tiennent plus leur place
    vérités qui s’endorment debout
    cris du cœur au cœur des catastrophes
    la figure du néant jurant sur le tableau des vanités
    les désirs poussifs d’un ado saturé
    le poignard de la plaie
    la plaie dans la muraille opaque
    « la victoire de l’esprit sur la certitude »
    comme disait Georges Henein de l’anarchie
    libre esprit n’est pas libertin
    tout homme est libre de mettre fin
    mais qui donc a voulu commencer ?
    sans dieux peut-être mais cependant superstitieux
    tu n’as pas choisi ta direction
    tu les veux toutes à la fois
    tu es le jouet des marqueurs de routes
    libertés à défendre mais libertés de quoi ?
    tu peux tout dire
    tout penser
    tout écraser
    que faire de l’autre qui n’est pas moi
    liberté de propriété ou droit de visite
    que dis-tu de ce paysage dressé par mon stylo ?
    le barreau de la cage regarde vers toi
    – qui as-tu enfermé à ton tour ?
    liberté de vivre sans flic à la fenêtre
    sans mouchard mobile-phone
    sans caméra de surveillance
    sans la guerre à outrance
    langue de bois des libertés
    qui ne désigne pas l’ennemi ou les ennemis
    liberté qui dérape sur ses lettres et ses oreilles
    devenant libreté de se mourir et d’aimer
    libreté d’inventionner sa vitale pâmoison
    libreté de délivrer sa raison sa maison l’horizon
    de renverser le temps à tête de Chacal
    Anubis à côté des embaumeurs de mots
    libreté de rendre et de voler
    libreté d’entredépendre et d’outre-passer
    libreté d’impression et de commotion
    libreté infini dans un monde fini
    libreté d’un regard sur un autre

    la répétition d’un mot éreinte le sens
    et jamais d’ailleurs un mot n’a eu un seul sens
    et les tyrans ont su tordre le sens des mots
    c’est pourquoi les poètes s’attaquent à la forme
    pour mieux restituer, insuffler le sens
    sa vigueur et sa noblesse

    il est libre l’homme qui n’a rien
    libre de ne pas exister
    tandis qu’est esclave celui qui a tout
    esclave de ne plus s’en sortir

    se croit libre celui que l’ivresse a gagné
    – pourquoi ne le serait-il pas ?
    se croit libre le nouvel évadé
    qui ne sait où aller
    se croit libre celui qui croit
    celui qui exalte la vie
    celui qui adore et celui qui tue
    – pourquoi ne le serait-il pas ?

    bien que certain
    mourir ne doit être une cruelle évidence
    n’est libre que ce qui est mortel
    liberté sans espoir ni désespoir

    libre beauté des libertés
    que cesse le cauchemar de ton nom
    – est-ce la peur du bourreau qui fait naître à la vie ?

    irresponsable mais conséquent
    indéterminé mais fataliste
    réaliste mais utopique
    immanent et transcendant tout autant
    c’est l’énigme de la liberté
    de l’impossible condition
    toute joie affleure dans la nuit
    et tout malheur déchire le jour
    où je reste le même

    j’entends la liberté crier
    n’écrivez plus mon nom
    « sur la vitre des surprises » !
    ni ailleurs où tout se produit
    ne le prononcez plus
    avec un accent de sacre
    avec une odeur de poudre
    je suis à bout de souffle
    à bout de bouche à feu

    la charité n’attend pas la justice
    mais peut-on dire qu’elle l’interdit ?
    la liberté comme l’air où tout baigne
    le tambour trop battu abat ses cartes
    et la musique perd ses mots
    carrosse de slogans crevasse les chevaux
    liberté-libreté des bonimenteurs
    des anars rancis de Chateaudin
    libreté des cheveux en bataille
    libreté répétée jusqu’à dégueuler
    jusqu’à se sauver devant les mots
    je connais des armes mieux chargées
    des mots de rien sortis surpris d’un tabac sans matière

    toi, sorti de ta prison connais-tu ta prison ?
    as-tu compté les barreaux ?
    as-tu compté les bâtons ?
    as-tu creusé ta peau ?
    as-tu fermé les yeux ?
    – dans quelle vision es-tu verrouillé ?
    – es-tu sorti de ta prison ?
    la clef de ta cellule te brûle encore les doigts

    les doigts sont moins têtus que le cœur
    peut-être désapprendre l’horizon d’avant
    marcher longtemps tout seul
    dans le silence de la distance qui ne sait où elle va
    se faire une parole à soi
    un cadeau comme un masque
    qui donnera le change et l’amitié
    être n’importe qui au théâtre de l’histoire
    tous les noms présents dans les dynasties infinies
    l’attention se porte à l’instant présent
    – rien que le délire est politique

    ne jamais prononcer jamais n’importe quand
    le mot qui sauve
    le mot qui aime
    le mot qui mord
    celui qui a faim
    celui que tu me dois
    bouchée bée
    librement insufflé
    le mot

    le mot.

     

    (janvier-février 2016)



    * les citations sortent du poème Liberté de Paul Éluard, alias Eugène Grindel.




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