• Logique du pire, logique d'empire (G. Gourmel, J.Ph. Melchior)

    Gérard Gourmel    M. Lochu 


    Logique du pire, logique d'empire (G. Gourmel, J.Ph. Melchior)Logique du pire, logique d’empire, la guerre sans fin des États unis
    Gérard Gourmel & Jean-Philippe Melchior

    (éditions Cénomane 2003)

     

    Issu d’une réflexion entamée depuis plusieurs mois par un collectif manceau, cet ouvrage éclaire plein feu le conditionnement historique de la politique états-unienne, laissant bien ressortit l’indéniable : les actions récentes présentées comme autant d’opérations justicières sont avant tout des réflexes délibérés obéissant à une logique de terreur qui ne date pas d’hier, et qui pourrait même être un des fondements de cet État qui s’écrit toujours au pluriel : Les États Unis.

    Le texte principal est signé par Jean-Philippe Melchior, spécialiste en science politiques, auteur de plusieurs ouvrages parus chez Agone, et Gérard Gourmel, écrivain, auteur du remarquable Cartel (éd. Cénomane, 2003).

    De tout temps, accaparer les richesses naturelles fut un exercice obligatoire des diverses puissances mondiales cherchant à asseoir toujours davantage leur domination. Une souveraineté économique n’est rien sans la souveraineté physique qui l’installe et la fortifie. Cependant, comme le notent les auteurs, à propos du récent exemple de l’invasion de l’Irak, « si l’on peut voler le pétrole de pays plus faibles, anéantir une armée dépourvue des technologies les plus avancées, faire peur à tout le monde, il est beaucoup plus difficile de forcer les individus à faire leur une vision du monde unilatérale et mortifère pour l’ensemble du genre humain. »*

    Quelques jours après le revers du 11 septembre 2001, G.W. Bush déclarait pourtant, très solennellement : « C’est ce pays qui définira notre époque et non pas le contraire. » Les mots et la machine de formatage culturel ne suffisant pas toujours, il fallut dépêcher quelques dizaines de milliers de soldats en Afganistan puis en Irak pour assurer la démonstration indispensable et surtout pour appliquer au mieux la stratégie décidée bien avant l’effondrement des deux tours new-yorkaises du Centre des Affaires mondiales. Que cela soit coûteux ou non, les États-Unis n’ont pas à s’embêter avec les déficits de fins de mois, depuis leur triomphe à la seconde guerre mondiale ils ont pu imposer partout le dollar à la place de la livre sterling comme monnaie d’échange internationale, il leur suffit de vivre à crédit, de laisser raquer le grand restant du monde. Au demeurant, l’argent des spéculateurs cherchant des lieux sûrs, les États-Unis semblent s’arranger pour devenir le seul endroit protégé, en semant la terreur partout hors de chez eux. C’est un art, celui de la terreur, et aussi une nature propre à une nation qui s’est hissée à ce sommet apparent au prix d’un vieil effort d’arrogance belliqueuse.

    À propos de terrorisme, Logique du pire, logique d’empire nous rappelle au passage qu’« en 1987, l’assemblée générale de l’ONU vota un texte de lutte contre le terrorisme par 153 voix, 1 abstention (Honduras), 2 votes contre (Israël et USA), Le passage qui provoqua le rejet de ces deux États est le suivant : “Rien en la présente résolution ne peut porter préjudice au droit à l’autodétermination, à la liberté, l’indépendance […] particulièrement des peuples soumis à des régimes coloniaux et racistes et à une occupation étrangère […]”. »

    Dans les années 1990, les États-Unis ont peu à peu laissé entendre qu’ils ne s’interdiraient plus l’usage de l’arme nucléaire en réponse à des armes d’autres types. Le pays qui déclare combattre le terrorisme pratique ce faisant l’intimidation avec une morgue inconciliable dans le but évident d’exercer et étendre au plus loin sa domination, implacablement. Et en cas de conflit, les ennemis désignés de la toute puissance états-unienne sont avertis, et le message des militaires suréquipés de l’US Army aux militaires dépouillés d’en face tient en quelques mots : « Si vous volez, vous êtes morts. Si vous tirez vous êtes morts. Si vous communiquez vous êtes morts. Si vous conservez une arme vous êtes morts. »

    Cette guerre sans fin que mène cette armée au pouvoir (1) est une guerre effective menée contre les pauvres, lesquels sont partout les premières victimes de la « terreur militaire appuyée sur l’information et le consumérisme ». Au nom d’une logique capitaliste concurrentielle, présentée comme libératrice, sinon messianique, la première puissance mondiale « accentue sa pression pour mieux trôner à la tête d’une destinée commune ». Le pays censé symboliser la démocratie réussit à en entretenir le mythe alors qu’il est avant tout un État policier dont la puissance fascine évidemment plus que sa justice sociale.

    Le colonel Ralph Peters, expert au pentagone, ne contredira pas sur ce point les auteurs de Logique du pire, logique d’empire, lui qui écrivait en 1997 dans la revue Prameters : « Nous verrons pays et continents partagés entre riches et pauvres (…). Les pauvres haïront et s’efforceront d’attaquer les riches. (…) Le rôle imparti de facto aux forces armées des États-Unis consistera à tenir le monde sauvegardé pour notre économie et ouvert à notre assaut culturel. À ces fins nous devrons commettre un bon paquet de massacres. »

    Jean-Philippe Melchior et Gérard Gourmel poussent plus en profondeur le bouchon de la critique, ne vont-ils pas, en effet, jusqu’à interroger la constitution originelle de cet État d’États, datant de 1776, pour nous rappeler en bons historiens que si l’on peut effectivement employer le terme « république » pour les États-Unis, il est plus hasardeux de parler de « démocratie » ! Se reporter notamment à l’existence d’« un corps de grands électeurs susceptibles d’interdire l’émergence de nouveaux courants politiques à même de remettre en cause le bipartisme traditionnel. » Ces fameux grands électeurs qui ont donné la présidence à G.W. Bush quand le candidat démocrate avait réuni 500 000 voix de plus que lui, sont une illustration de ce que ce pouvoir s’est toujours méfié du peuple. En quoi peut-on parler de démocratie quand le bipartisme interdit de fait tout mouvement politique distinct depuis plus d’un siècle et demi ?

    À certaines occasions récentes, les mêmes peuples ont montré qu’ils n’étaient pas dupes de la combine universalisée qui met l’humanité au pas de l’impérialisme occidental - au moyen de la guerre et de la politique dite néolibérale. Dans l’épilogue des auteurs et surtout dans certaines contributions annexes, un rapprochement est fait entre altermondialisme et mouvement de refus de la guerre (celle infligée à l’Irak l’an dernier). Pour notre compte, qu’il nous soit permis d’exprimer une chétive réserve et d’y voir là une simplification un peu empressée. Le refus de la guerre, comme le refus de la mort organisée, relève d’un instinct civilisationnel, d’un sentiment bien plus profond, nous semble-t-il, et bien plus partagé que celui qui mène à la revendication anticapitaliste. Et, encore maintenant, l’anticapitalisme n’est que rarement compris comme étant une part évidente de l’antitotalitarisme. L’attrait culturel de ce régime mondialisé est sa grande force, qui fait prendre l’esclavage pour la liberté, la consommation pour le bonheur, la propriété pour la sécurité, l’or noir pour un bien de première nécessité, etc. Les esprits sont colonisés, anéantis à souhait, entraînant la soumission de l’être tout entier. Il ne suffit donc pas, pour abattre ce régime mugissant, de mettre en scène des fêtes sociétales de la contestation réformatrice, mais plutôt, par exemple, de mener des actions soudaines et non signées contre l’empire et sa logique, de faire preuve d’une détermination, d’une radicalité, d’une impavidité qui ébranle. Le gouvernement impérial ne s’y trompent pas, qui voit une menace dans les mouvements incontrôlés émanant des peuples. Et comme nous l’expliquent J-Ph. Melchior et G. Gourmel, « […] les peuples ne peuvent qu’être, jusque dans la guerre, une menace sur la voie de l’hégémonie. Les peuples, le peuple même, puisque dans la guerre sans fin ouvertement déclenchée en 2001 (2), le peuple des États-Unis n’est pas lui-même exempt : dans la doctrine de Washington, le maintien de l’ordre devient global, lui aussi sans frontières, le Joint Vision 2020 (3) projette une plateforme logistique et une gestion communes des moyens policiers et militaires, et des écoles d’infanteries étudient la répression des émeutes. Le talon d’Acille de l’empire, sa brutalité et son recours à la terreur en témoignent, c’est “le monde d’en-bas”. L’axe du mal c’est nous. »

    Au milieu de multiples publications plus ou moins hâtives sur le sujet, Logique du pire, logique d’empire, en même temps qu’une contribution des plus sérieuses étayées par de nombreuses références, est un texte d’intervention comme on en réclame, pour mieux dire son mot – jamais le dernier – à l’ « empire du bien » dont les « vérités » nous font tant de la !

     

    M. Lochu
    in Le Mouton fiévreux (1ère série) n°12

     

    Notes :

    * Toutes les citations en italiques sont issues de Logique du pire, logique d’empire (éditions Cénomane, 2003).

    (1) « Le 17 janvier 1961, le résident Eisenhower mettait en garde sa nation contre le complexe militaro-industriel susceptible de faire pression sur le pouvoir afin d’imposer une politique dure fonder sur des commandes d’armements […]. Désormais le complexe militaro-industriel est l’exécutif même! » J-Ph. Melchior & G. Gourmel in Logique du pire, logique d’empire.

    (2) Dick Cheney déclare le 19 octobre 2001 : « La guerre n’aura pas de fin. du moins pas de notre vivant. »

    (3) Joint vision 2020, US Government Printing Office, Washington, juin 2000.


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