• Lucien Lévy-Brulh : À propos d'une étude sur Guyau, de Dauriac

    in Revue phillosophique (1892)

    M. Dauriac étudie la philosophie du regretté Guyau, et plus particulièrement son esthétique, d’après ses œuvres posthumes et aussi d’après le livre de M. Fouillée : La Morale, l’Art et la Religion d’après J.M. Guyau. Il semble que M. Dauriac s’accorde plus aisément avec Guyau critique littéraire qu’avec Guyau moraliste et sociologiste. Il n’a rien à reprendre aux chapitres où Guyau parle, avec tant de finesse et d’originalité de l’œuvre de Victor Hugo, ou du roman psychologique : mais il n’accepte pas sans de graves réserves la définition du génie artistique comme puissance de sociabilité, et de l’émotion esthétique comme émotion de sympathie. La virtuosité même avec laquelle Guyau soutient sa thèse effraye un peu M. Dauriac, qui craint de se laisser séduire. Lorsqu’il en vient à considérer l’œuvre dans son ensemble, il rend ample justice à l’éclatant mérite de ce penseur si prématurément enlevé à la France, à l’originalité de ses idées, à son style brillant et “ailé”, à son imagination de poète, à sa noble passion pour les questions suprêmes, mais il ne voit pas sans inquiétude rejeter comme surannée toute métaphysique dogmatique, conseiller aux philosophes de traverser  toutes les doctrines sans s’arrêter à aucune, et les mettre en garde contre toute certitude exclusive. Cette métaphysique “nomade” ne conduirait-elle pas vite au scepticisme, ou, ce qui n’en diffère guère, au dilettantisme ?  De même L’Irréligion de l’Avenir, la Morale sans obligation ni sanction sont des tentatives terriblement osées. Qu’est-ce qu’une morale sans devoir ?   “Après tout, dit M. Dauriac, de quoi s’agit-il ? Vous nous enlevez tout notre argent comptant : vous le faites avec une franchise aussi louable qu’audacieuse. Mais au bout du compte, et quand même, nous voilà dépouillés. Peu nous importe donc la beauté, l’éclat, la riche coloration du papier-monnaie offert en échange; puisqu’il n’est que du papier, et que toute monnaie a disparu, vous ne nous persuaderez point qu’il puisse être l’équivalent de cette monnaie même.” Ou la morale n’est plus, selon M. Dauriac, ou elle  est ferme et assurée; moins encore que la métaphysique, elle ne saurait se contenter d’un “peut-être”.

     

    Toutefois ce même philosophe, qui ne veut pas que l’esprit s’établisse à demeure dans une croyance, s’attache pour sa part - sinon à des dogmes : ce mot de M. Dauriac est bien gros - du moins à des hypothèses  favorites dont son œuvre entière est pénétrée. Il croit à l’inconnaissable; il croit à la doctrine de l’évolution dans le domaine du connaissable; il croit à la conception biologique des phénomènes sociaux. Mieux encore, “Guyau marchait droit vers l’avenir, d’une marche variable, mais où l’on sentait le rythme; et ce rythme répondait aux mouvements d’une âme que traversaient des élans de sympathie pour les hommes, d’admiration pour les choses, de reconnaissance pour les joies d’une vie sainement et noblement employée” Il est vrai : l’œuvre de Guyau, que l’on pourrait pousser logiquement à un pessimisme découragé, exerce au contraire une influence vivifiante sur les jeunes âmes. Le secret en est dans la franchise de sa pensée, dans sa foi en la puissance de la sympathie et de la solidarité humaine, et aussi dans le charme de sa jeunesse. Ce qui fait, selon nous, la saveur originale, unique, des œuvres de Guyau, c’est l’union en lui des qualités de l’artiste avec le sentiment le plus vif et le plus intelligent de la science moderne. Il pense et il écrit avec l’heureuse liberté d’un Athénien pour qui la vérité ne fait qu’un avec l’harmonie et la beauté : de là en partie au moins, son aversion instinctive pour le dogmatisme d’appareil lourd et pédantesque. Mais c’est un Athénien familier avec Comte, avec Darwin et Spencer, qui se passionne pour les grands problèmes de la vie et de la société. Cette passion est communicative. L’ardeur de Guyau est contagieuse. Et l’on ne peut s’empêcher de conclure avec M. Dauriac que “en perdant Guyau, nous avons décidément perdu un bienfaiteur de la pensée contemporaine”.

    Lucien Lévy-Brulh 

    in REVUE PHILOSOPHIQUE, 1892


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