• M. Lepage (III) : La confession d'Othello (Jean Guyau) 2

    Document établi présenté par Marius Lepage (suite)

     […]


    Je ne fis que ce seul voyage : lais­ser ma femme seule ne m’était plus possible. Près de moi, elle ne voudra ni ne pourra me tromper, loin de moi au contraire, elle ne le voudrait pas peut-être, mais parce que sa nature légère l’y entraine­rait. Tel était le raisonnement que je me faisais. Peu de temps après, j’aperçus les jalousies de Monsieur L qui se braquaient le plus sou­vent sur la fenêtre de ma chambre et faisaient le télégraphe. Je prêtai beaucoup  d’attention pour m’as­surer si ma femme ne les attirait pas et, convaincu qu’elle n’était pour rien dans cette manigance de volets, je pris le parti de m’adres­ser directement à celui qui les fai­sait manoeuvrer. Je ne pris ce parti, je dois le dire, que lorsque j’eus reconnu beaucoup de persis­tance de sa part à continuer ses si­gnaux télégraphiques. J’épiai sa sortie un matin et, le trouvant près du quai., je lui frappai dou­cement sur l’épaule et lui dis : “Je vous donne pour bon avis, Monsieur L, que si vous persistez à ne pas vous tenir tranquille, pour ce qui me concerne je vous flanque à l’eau”, et je lui montrai la Mayenne en lui parlant ainsi. Il fut abasourdi de ma sortie et me dit qu’il ne savait pas ce que je voulais lui dire, mais il m’écrivit le lendemain qu’il ne comprenait pas encore ce que voulais lui dire mais qu’il ne me craignait ni à pied ni à cheval ni en voiture. J’ai cru reconnaître, plus tard, que je m’étais trompé, mais je reconnus aussi, avec grand plaisir, que ses ja­lousies ne se pliaient plus sur mes fenêtres. Aujourd’hui que, tran­quille, je pense à cette malheu­reuse année de ménage, j’en suis confondu.

     

    Ma femme était légère, mais en était elle cause ? C’est que non seulement je ne la quittais pas de ma présence mais pas même des yeux, et c’est quand elle pensait que je la regardais le moins que je la voyais le plus. Je ne la quittais même pas pour aller aux lieux. Je réglai mes besoins sur les siens.

    Un jour que ma femme avait montré plus de légèreté que de coutume encore, je me pénétrai d’un projet qui me satisfaisait beaucoup, ne réfléchissant aucu­nement à ses conséquences. Ma femme à moi ne me trompera pas, me disais-je, je lui montrerai une bonne fois à quoi elle s’exposerait et jamais elle ne s’y exposera. Aux grands maux les grands remèdes !

    Avant de partir pour la cam­pagne où nous passions nos soi­rées chaque fois qu’il faisait beau, je pris une corde dans ma poche, et une fois au milieu des champs : ”Augustine, lui dis-je, tu veux me tromper, tu veux me déshonorer, quoi que je fasse ! Je te déclare que tu ne me tromperas pas, Prie Dieu ! “  Et je lui montrai ma corde, et je la poussai même vers un arbre, car je voulais qu’elle croie sincèrement que j’avais l’in­tention de m’en servir.

    A la vue de ma corde que je lui jetai sur l’épaule, elle resta anéan­tie... “Écoute, ajoutai-je, Dieu ne veut pas je fasse aujourd’hui ce que je ferais si tu me trompes. Jure moi que tu ne me seras ja­mais infidèle, et alors, s’inclinant sur mon épaule et trop émue, elle ne répondit pas... Pis, lorsque tous les deux nous fûmes quelque peu remis et que son bras sous le mien nous eûmes fait une centaine de pas, ses larmes débordèrent et elle me dit : “Non seulement je ne t’ai pas trompé mais je n’en ai jamais eu la pensée.” Elle me parlait d’un air si pénétrant de vrai, avec des larmes dans les yeux, qu’à mon tour les forces m’abandonnèrent. “Augustine, lui dis-je, en m’incli­nant et la prenant dans mes bras, mon amie serait-il donc bien vrai que tu n’as pas voulu me tromper dis... dis...” Ah, lorsque cette scène se reproduit à mon esprit, les forces m’abandonnent encore et je pleure comme un  enfant... Ses larmes à elles, furent sa seule ré­ponse, mais qu’elles étaient élo­quentes, et comme elles firent voir que je me trompais. Ma chère Augustine, lui dis-je alors, si réel­lement tu es innocente, et je le crois mon amie, les Anges ne sont pas au-dessus de toi. Tiens, aban­donne-moi, laisse-moi seul, laisse-moi mourir à la peine, je t’aime, vois-tu, je t’aime tant que la seule pensée que tu veuilles me trom­per me déchire le cœur.” Mes yeux à moi aussi lui disaient plus que mes paroles, nous retombâmes dans les bras l’un de l’autre et nous pleurâmes tous les deux abondamment. Nous décidâmes, une demi-heure après, que, pour oublier cette malheureuse scène, nous partirions pour Angers dès le lendemain, ce que nous fîmes.

    Notre voyage dura trois jours. C’est après ce voyage que, sans m’avertir, et pendant que je déte­lais mon cheval, ma femme se re­tira chez ses parents. Lorsque je remontai chez moi, j’étais seul.

    Je restai ainsi quatre jours après lesquels je fus chez mon beau-Père pour y chercher ma femme. On s’attendait à ma venue, sans doute, la porte était fermée, et ce fut mon beau-Père qui vint m’ou­vrir et m’intima l’ordre de ne pas entrer. “Je n’entrerai pas, dis-je, si vous me donnez ma femme, sinon j’entrerai.” Il me prit par le collet de mon habit et voulut me faire reculer les deux pas que j’avais fait en avant. Puis son Garçon de magasin, celui dont j’ai parlé déjà plusieurs fois, bien aise de mon­trer sans doute le zèle qu’il avait pour son Maître, se précipita sur moi, et tous les deux ensemble, ils eurent l’avantage de me fermer la porte au nez. Je retournai le sur­lendemain, bien décidé à reparler à ma femme, quelque obstacle qu’on pourrait m’opposer. J’appris son départ pour Nogent, avec son Père et sa Mère. Il était neuf heures et demie lorsque je reçus cette nouvelle, et, à dix heures, j’étais en poste sur la ronde de Nogent. A sept heures et demie du soir, j’étais rendu presque en même temps que mon beau-Père.

    Je m’informai de suite au princi­pal hôtel de Nogent si M.T. n’était pas ici. On me répondit “Il vient de sortir à l’instant avec femme et fille. Ils sont chez sa belle-Mère.” Je n’en demandai pas davantage et je me promenai de long en large sur la grande place qui est devant l’Hôtel, place par laquelle il fallait qu’il passe pour rentrer. Je ne sais si mon beau-Père avait été averti de mon arrivée, mais j’attendis fort peu. Je l‘aperçus d’assez loin qui s’avançait seul vers moi. Il fai­sait de gros yeux courroucés. Ah, que je me sentais fort dans le moment ! Je l’abordai, et d’un air qui demandait une réponse vive : “Où est ma femme ?” dis-je.

    “Misérable, répondit-il, vous avez voulu tuer ma fille !” Dans ce moment-là, il avait fouillé dans sa poche et j’entendis un bruit de clefs que j’aperçus aussitôt dans sa main droite. Il brandit cette main sur moi, mais Dieu inspire à l’­homme des forces inouïes, parfois. Je le regardai dans la prunelle des yeux et je lui dis : “Oui..... plutôt la mort que le déshonneur !” L’assurance de ma voix et mon re­gard l’anéantirent. Ah, je reconnus dès lors que la force du corps n’est rien comparée à celle de l’âme ! Et, pensant plus tard à cette scène, je compris, plus qu’a­vant, combien est fort l’homme inspiré et comment la flamme qui l’embrase pénètre dans le cœur de tous ceux qui l’entourent. “Je veux parler à  ma femme”, dis-je.

    “Demain” me répondit-il, et son regard devient suppliant.

    Ah, une minute de plus, et un regard pareil encore m’eussent fait ce chien fidèle qui reçoit des coups et lèche la main qui les lui donne ! J’étais désarmé. “A de­main donc” répondis-je à mon tour, du ton le plus doux.

    Le lendemain, à cinq heures du matin, je frappai à leur porte. Ils étaient debout tous les trois, et tous les trois, leur main sur la bouche, et suppliant. “Je vous en prie, me dirent-ils ensemble, pas de bruit, pas d’esclandre.” Mais je ne sais commander ni à ma voix ni à ma franchise, malgré moi il me faut marcher droit et parler haut. “Je le veux autant que vous, qu’il n’y ait pas d’esclandre” dis-je, mais c’est à une condition, c’est que vous allez me jurer tous les trois et à l’instant même que vous ferez ce que je vais vous dire tous les trois. Voyons .... quoi ? Je veux que vous soyez à Laval tous les trois d’ici à quatre jours, et que le cinquième jour ma femme se rende religieuse au couvent de St Joseph.”

    “Nous vous le jurons sur l’hon­neur.” me dirent-ils tous, et comme j’avais mis beaucoup de chaleur à parler, puis surtout que je n’avais pas mangé depuis la veille au matin, j’avais l’haleine fatiguée. Je voyais même qu’elle donnait mauvaise odeur. Ma belle-Mère me dit alors :”Voulez-vous un verre d’eau, Guyau ?” J’acceptai. Je me rappelle même, au sujet de ce verre d’eau, une pe­tite scène qui ne laissa pas de m’impressionner beaucoup et de me donner mauvais augure pour l’avenir de notre union. On cher­chait une cuillère, quelque chose pour mêler le sucre avec l’eau. Ne trouvant rien, ma femme atteignit dans sa poche un petit couteau-poignard à manche blanc que je ne lui connaissais pas. Elle l’ouvrit, et avec la lame elle mêla l’eau. Hélas, Dieu veuille que je me sois trompé à ce moment, mais j’inter­ceptai un regard de la mère à la fille, un regard qui me fit froid, un regard que des paroles ne peu­vent rendre, un éclair. Il n’y a que celui qui les voit qui peut les comprendre, et je crois qu’il ne s’y trompe jamais.

    Ici, dans ma mémoire existe une lacune que je ne puis vaincre. J’ai beau fouiller depuis un mois, c’est inouï que je ne trouve rien. Je me rappelle les choses qui me sont ar­rivées dès l’age de quatre ans et je ne puis me rappeler complète­ment celles-ci qui n’ont pas dix ans de date.

     

    S’il en était besoin, quelques questions par intermédiaire à ma femme me remettraient vite sur la voie. Ce que je sais pertinemment c’est que nous nous sommes remis ensemble après mon voyage d’An­gers et que c’est encore à la suite de nouvelles scènes jalouses que d’un commun accord nous nous quittâmes, et, chose étrange - que je dois dire à ma honte, c’est moi qui le premier disais toujours à ma femme : “Séparons-nous, nous souffrons trop ainsi.” Et c’est moi qui, toujours le premier encore, sachant qu’elle allait à la messe de St Joseph, le matin, retournais m’agenouiller près d’Elle et la sol­licitais de revenir. A l’un des der­niers raccommodements, malheu­reusement trop fréquents, j’avais dit à ma femme, à propos des clefs que mon beau-Père avait brandies sur moi, et dans la crainte qu’une envie semblable ne le prenne, j’avais dans la main un couteau, et je l’eusse atteint plu­tôt qu’il ne m’eût atteint lui-même s’il avait baissé la main d’une ligne seulement pour exécu­ter son projet. Mon beau-Père, ma belle-Mère et ma femme se sont fait une arme de cette conversa­tion (dans l’acte de séparation) que j’ai bien eue avec ma femme, tel qu’un petit chien, attaqué par dix fois gros comme lui, hérisse son dos et montre ses crocs pour empêcher le gros mâtin de tomber sur lui, tel, à mon tour (par mon langage au moins), je montrais mes crocs pour empêcher qu’on ne tombe sur moi.

    Pauvres gens, qu’ils sont à plaindre, et qu’ils ont dû de fois se mordre les ongles et pleurer de ce qu’ils ont fait, si , comme il y a tout lieu de croire et j’ai la pré­somption de penser que cela est arrivé bien souvent depuis notre séparation, ma femme, dis-je, leur a fait connaître ce cœur qu’ils ont tant froissé !

    Que se sont-ils dit ? Qu’ont-ils pensé ?

    Ils l’ont trouvé, ce cœur, telle­ment au-dessus du leur, je crois, que le rapprochement leur en a semblé impossible. La Vertu siège mal auprès de beaucoup de gens, mais je m’écarte de mon récit.

     

    Je me rappelle que nous étions trois voyageurs dans la diligence qui me ramena de Nogent. L’un était un petit Monsieur fort bien mis de 55 à 6O ans, il avait une cravate blanche et un paletot noir-brun, irréprochable de taches. Il avait une figure spirituelle tout à fait. L’autre était un marchand de bestiaux. Tant que nous fûmes trois dans la diligence la conversa­tion se résuma à quelques lieux communs, la pluie et le beau temps, mais lorsque notre compa­gnon, le marchand de bestiaux fut descendu et que nous fûmes seuls, la conversation prit une tournure qui me fit un tel bien (par la posi­tion d’esprit dans laquelle je me trouvais) que j’éprouve aujourd’­hui le désir de la raconter.

    Je ne sais comment elle fut ame­née sur le chapitre de Monsieur de Taillerand, ce diplomate si re­nommé. Ce que je sais c’est que ce petit Monsieur qui causait admi­rablement me dit : “Monsieur Taillerand avait une fort jolie femme, mais elle était aussi mé­chante que belle ! Lorsqu’il vou­lait aller à son château où elle demeurait, il lui écrivait :”Ma chère amie, je serai près de vous dans deux jours et je compte y rester quelques temps”. Dès la ré­ception d’une pareille lettre Madame de Taillerand faisait ses préparatifs de voyage et quittait le château le lendemain. Et tou­jours ainsi. Un jour, Monsieur de Taillerand reçut la visite d’un Général fort riche qui lui dit : “Vous avez pour femme une bien belle personne, Monsieur de Taillerand, je donnerais cent mille francs pour en être possesseur d’une semblable.”

    - Général, répondit Monsieur de Taillerand à voix basse, doublez la somme et je vous la donne.

    - Conclu, répond immédiatement le Général.

    A quelques temps de là, le Général revit Monsieur de Taillerand et lui dit “Vous avez fait une bonne affaire avec moi. Vous avez eu deux cent mille francs de plus qu’elle ne vaut” et tous les deux de rire de leur mar­ché. Ce monsieur qui me parlait ainsi de Monsieur de Taillerand ne se doutait guère qu’il y avait (non de l’analogie, car ma femme à moi est bonne au fond) mais bien quelque chose entre la position qu’avait jadis Monsieur de Taillerand et la mienne. Je répon­dis en riant (car il m’avait déridé complètement) qu’il y avait bien peu de personnes ayant à l’égard de leur femme le cœur aussi facile que l’avait Monsieur de Taillerand. Ce Monsieur me quitta beaucoup trop vite, bien peu de conversa­tions m’ont fait le bien de celle-là.

    Une quinzaine après, enfin, et après de ma part des sollicitations à ma femme pour montrer plus de force... “Sois plus énergique que moi, lui disais-je, séparons-nous complètement, notre fai­blesse mutuelle est la cause de nos tourments.” Elle fut plus forte que moi et elle partit un soir pour ne plus revenir. Lorsque je relis ce mémoire j’y vois tous les torts de mon côté, et les deux personnes qui le liront les verront aussi, in­dubitablement. Et pourtant mon cœur à moi me dit encore au­jourd’hui que j’avais raison. Oui, j’ai tous les torts au physique. Oui, en me posant cette question à moi-même, qu’eusses-tu fait, toi à la place de ton beau-Père. Eh bien, moi beau-Père, j’eusse demandé la séparation aussi. En d’autres termes, Grand Dieu, mais je l’eusse demandé aussi ! Eh bien, encore après cette assertion, je dis et je répète : j’avais raison, j’avais motif pour faire ce que j’ai fait. J’ai tous les torts au physique, pas au mo­ral.

    Ma femme seule ne m’eût point gêné, je l’eusse formée mais j’avais plus fort à faire, il m’eût fallu aussi former la Mère, l’instigateur de tout et dame celle-là ce n’était plus possible.

    Quelques jours après ce dernier départ de ma femme, Messieurs B, Juge de paix, et X, mon professeur, vinrent au nom de la loi pour po­ser les scellés chez moi. Mon beau-Père m’avait donné en mariage huit mille francs en quatre billets de deux mille francs, chacun payable à six mois d’échéance les uns des autres. Le dernier ne de­vait être payé qu’à deux ans et demi de là. Un seul était échu et payé. C’était donc pour la garantie des deux mille francs qui m’a­vaient été payés qu’on faisait mettre les scellés chez moi. J’avais en dot, moi, un avoir de cinquante mille francs. Évidemment, on vou­lait s’assurer une partie de mon avoir.

    Je montrai à ces Messieurs ce que j’avais : portefeuille, espèces, mo­bilier et marchandises. Ces Messieurs comprirent qu’il y avait quelque méprise en cette affaire : ils me laissèrent mon portefeuille et mes espèces et se contentèrent de sceller des armoires qui conte­naient quelques marchandises.

    Dès que mon Père sut le lende­main ce qui m’était arrivé, il fut chez Monsieur Veu, avoué et ob­tint par lui à son tour de faire le­ver les scellés, à peu de temps de là, Monsieur B le Juge de paix, re­vint seul chez moi pour lever les scellés, nous eûmes même, à cette occasion, une conversation qui m’inspira pour lui la plus pro­fonde estime. “Monsieur Guyau, me dit-il, je connais votre famille, je vous connais aussi un peu. Je ne sais ce qui se passe en votre mé­nage mais je me doute que vous êtes jaloux, et de plus je crois que vous l’êtes sans motif. Écoutez moi, Monsieur Guyau, ma position de Juge de paix m’a fait connaître bien des choses que je n’eusse pas connu en toute autre position. J’ai remis des ménages au milieu des­quels de bien grands orages avaient passé. Allez, je vous citerai, entre autre, un mari qui avait le pistolet sur la gorge de sa femme ! Je suis parvenu à les réunir et au­jourd’hui c’est un des bons mé­nages que je connaisse. Voyons, vous me paraissez bon enfant, je ne parlerais pas ainsi au premier venu, vous le pensez bien, voulez-vous que j’essaie de vous rapatrier avec votre femme, avec sa fa­mille.” J’étais à quelques pas de Monsieur B. alors qu’il me tenait ce langage et je m’approchai de lui, le cœur pénétré de reconnais­sance. Je lui pris les deux mains et je lui demandai une minute de ré­flexion. Je montai dans ma chambre au galop, je regardai les fenêtres qui me faisaient connaître les dispositions de ma femme à mon égard, et je redes­cendis 4 à 4 les marches de mon escalier. Je pris derechef les mains de Monsieur B. “Ce que vous faites en ce moment, Monsieur, lui dis-je, je ne l’oublierai jamais, mais je ne me remettrai jamais avec ma femme.” Ma détermination lui pa­rut telle qu’il n’insista pas. Il me donna la main et s’en alla. C’est à la suite de cette visite que je fus obligé de faire une visite à mon tour, où j’éprouvai l’une des plus pénibles impressions que j’ai ja­mais éprouvée. Pour terminer les affaires avec ma femme, sa pré­sence était nécessaire en même temps que la mienne chez Monsieur Veu, avoué. Un matin, à un jour fixé, nous nous trouvâmes chez lui tous les deux. Devant lui, je m’abaissai à prier ma femme de ne pas persister davantage à vou­loir notre séparation. Je l’appelais Madame, je ne la tutoyais pas, je lui disais “Vous” et “Madame” à tour de  bras. Je manquais de di­gnité, ah quand je pense encore à cette entrevue, malgré moi je baisse la tête de honte. Monsieur Veu était près de nous et, en me retournant, j’aperçus sur son vi­sage une pensée que je ne veux pas exprimer. Cette pensée me fit plus de mal que tout ce que j’a­vais éprouvé dans cette malheu­reuse année.

    Je l’avoue franchement, Mon-sieur Veu, pour qui j’aurais tout fait, Monsieur Veu qui venait de me rendre le plus grand service, Monsieur Veu perdit dans mon esprit, par un seul regard, tout le prestige de reconnaissance dont mon cœur était plein, et que je brûlais d’épancher dans ses bras. Dès ce moment je ne l’aimai plus. Dès ce moment, l’avouerais-je, je me trouvais au-dessus de lui... en tout... en tout. Que ne lui devais-je pas pourtant et que serait-il arrivé si cette affaire était tombée en d’autres mains que les siennes. J’eusse été anéanti sous le coup d’une accusation comme celle qu’on pouvait faire contre moi. Il ne m’eût pas été possible dans le temps de rappeler les faits que je viens d’écrire. J’eusse été aba­sourdi, je l’eusse fait d’ailleurs avec une telle ardeur qu’on n’eût pas même voulu les entendre, on eut dit alors “Il est fou”, car j’eusse traité d’infâme un avocat général qui eût parlé contre moi.

    Je fis pourtant, il y a dix ans, ce que je referais encore aujourd’hui, si je n’avais l’expérience de ces dix années. Je voulais être le maître, je voulais faire de ma femme une personne respectée et respectable; et j’eusse réussi. D’une prostituée, d’une personne tombée dans la boue, je ferais une femme de bien, à plus forte raison de ma femme qui avait toutes les qualités pour cela. C’était une jeune élève à dompter, voilà tout. J’avais eu l’intention de faire du mal à ma femme, qui donc m’en eut empê­ché, si elle-même avait eu cette pensée serait-elle restée avec moi, serait-elle revenue. Aurais-je dit ce que j’ai fait à qui a voulu l’en­tendre ? Si chez moi l’honneur n’avait été le mobile de toutes mes actions, serais-je allé à Nogent-le-Rotrou donner mes ordres pour que ma femme entre au couvent de St Joseph ? Il m’au­rait semblé, comme il me semble­rait encore aujourd’hui, que je me serais ravalé en essayant de me défendre.

    J’eusse succombé indubitable­ment.

    J’eusse réussi au contraire en tout et pour Elle et pour sa fa­mille, comme j’ai réussi toute ma vie en toutes mes entreprises commerciales, mais j’avais un an­tagoniste plus puissant, beaucoup plus puissant que moi, j’en conviens et sur lequel je n’avais nulle prise, c’est ma belle-Mère, qui, faisant de son mari ce qu’elle voulait, croyait que sa fille (qui est le Père complet au moral et au physique) ferait du sien ce qu’elle voudrait aussi, et partant, qu’elle conduirait tout. Commander et disposer, voilà ce qu’elle voulait, puis, en en reconnaissant l’impos­sibilité, elle chercha d’autres moyens que je ne veux pas quali­fier... on devinera je l’espère...

    “Ma mère, me disait ma femme, est une personne extrêmement rare, extrêmement forte de carac­tère. Quand elle s’est mise un pro­jet dans la tête et qu’elle a résolu de l’exécuter, rien ne pourrait l’en empêcher. Elle fera tout pour arri­ver à son but. Elle cajolera, elle ga­gnera, elle fera du bien, du mal, mais elle arrivera, dût-elle être une partie de sa vie à l’exécution de son projet.” “Opiniâtre sans pareille.”, voilà le portrait de la mère par la fille.

    Une volonté au-dessus de la sienne et de la mienne est venue mettre fin à ce désordre engendré (je n’hésite point à le dire) par ma belle-Mère seule. Malgré ma réso­lution bien arrêtée de ne pas me remettre avec ma femme, le dés­honneur qui (il me semble) s’at­tache aux jeunes époux séparés. Avouons autre chose encore de plus niaisement puissant chez moi: l’affection que j’avais pour ma femme et que je ne pouvais chasser, malgré, dis-je, mes prières et suppliques indignes de moi, de­vant Monsieur Veu, malgré mes larmes, presque mes sanglots ac­compagnés de nouvelles prières, devant le Président du Tribunal Civil.

    La séparation est prononcée.

     

    N’est-ce pas le moment d’attirer l’attention de mes deux lecteurs sur ce qui s’est passé depuis. Ici encore, ai-je des visions, ai-je donc devant les yeux des verres qui grossissent les faits au centuple ? Je crois, quant à moi, que bien Aveugles seraient ceux-là qui ne verraient pas dans ces simples événements le sceau marqué de la Providence.

    Je vois par l’ordre, l’économie, la conduite, le travail, l’espoir que la saine et forte morale, (inspirée à des employés et à des jeunes gens surtout) qui accompagne ces exemples s’étendra et se propa­gera. Ceci dit, qu’on le croie sans forfanterie.

    Seigneur, ne fût-ce que pour faire connaître votre justice même sur la terre, un tout petit coin de la cornière du voile, permettez ! Deux mois s’écoulent à peine. Votre justice est lente à frapper quelquefois. Elle fut bien prompte ici.

    Le père tombe malade, le côté droit de l’homme et de la maison sont paralysés. Les voyages cessent forcément, les ventes cessent, les recettes cessent et les échéances arrivent. Les gens de justice font leur curée, et cela va vite avec eux.

    Adieu cette jolie terre témoin de tant de plaisirs.
    Adieu commerce jadis si floris­sant et par qui nous avions acquis la considération de tout le monde.
    Adieu maison, berceau de fa­mille.
    Adieu considération, fortune, venir.
    Adieu Adieu, tout est perdu.....
    Tout
    Et depuis à Paris...
    Que de misère .... que de honte...
    Les pauvres gens...

    Au lieu de se confier à leur gendre, au lieu de lui dire à ce gendre : “Mon fils aidez-nous, sau­vez notre honneur qui est le vôtre, aujourd’hui, au lieu de lui avouer leur position (c’était si na­turel pourtant), ils me condui­saient à leur terre où nous dan­sions et faisions bonne chère, et aux dépens de qui ? quand j’y pense, aux dépens de leurs créan­ciers, peu s’en est fallu que je ne reçoive huit mille francs qui ne leur appartenaient pas. S’ils avaient eus, la plus petite confiance en moi, pourtant, je les eusse sauvés, et sans froisser leur amour-propre, au moins. N’avais-je pas fait mes preuves de sauve­teur, déjà ? je les eusse faits les moteurs de ma fortune et j’eusse conservé la leur en même temps. Au lieu de cela, ils obtiennent que je leur rende (c’était juste, ils n’é­taient pas à eux)  les deux mille francs que j’avais reçus d’eux, et que je leur fasse sept cents francs de pension, c’était juste encore : puis... qui... choisissent-ils pour dépositaire, pour intermédiaire de cette pension de leur Gendre ? Monsieur TOUCHARD, notaire... les malheureux !

    Laissons retomber la cornière du voile et demandons à Dieu (quoi qu’ils aient fait) d’avoir fait connaître la plus laide des Peines qu’il leur a infligée mais qu’ils ont méritée.


    Jean Guyau

     

     

     

     


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