• Marcel Béalu

    André Bernold

     

    André Bernold : J'écris à quelqu'unLui, c'était le plus secret de tous. En pleine lumière. Tout le monde sait qu'il avait une librairie célèbre, à l'enseigne du Pont Traversé, en dernier lieu à l'angle de la rue de Vaugirard et de la rue Madame (elle est tenue depuis sa mort par son ex-compagne, Josée, demeurée une amie, à jamais. Je puis y retourner à tout moment. Ce sera toujours juste hier. Si vous cherchez, si vous cherchez encore tel chef-d'œuvre connu, peu connu ou méconnu de l'entre-deux-guerres, c'est là que vous le trouverez.

    juillet 1993. je viens de poser mes valises venues avec moi de Boston et immédiatement je dresse la liste des gens à voir d'urgence dès demain, et en tête de cette liste, Marcel Béalu. Je pose le papier à côté du téléphone, sur le canapé, et un peu avant midi, mon ami Lénine me téléphone et j'entends à la radio, qu'il est en train d'écouter, que Béalu vient de mourir. Je prends alors un crayon et d'un trait rageur raye le premier nom de la liste. Mort. Voilà la mort. Un coup de crayon.

    Ces années-là et dès 1979, il n'y eut pas que l'amitié de Beckett, il y eut aussi l'amitié de Béalu. Amitié tout aussi paradoxale. Il était un homme à la fois chaleureux et bourru. Les deux à la fois. En parallèle. Assez silencieux. Aussi simple d'allure et de costume que Beckett, mais un visage tout à fait différent. Moins tourmenté ? Pas sûr. Sa situation était très particulière. Devant son bureau, à la librairie, sur une petite tablette, il y avait quelques modestes piles d'ouvrages d'un auteur qu’en 1979 je ne connaissais pas. Curieux, j'en achète un, puis deux... Mais qui est Marcel Béalu ? C'est moi, me dit-il un jour.

    Est-ce qu'on imagine Julien Gracq chez Corti débitant en silence ses propres livres ? C'est tout le contraire de quelque vanité que ce soit. Mémoires de l’ombre, en 1941, L’Expérience de la nuit en 1945, journal d'un mort, en 1947, ce n'était pas rien! Béalu fut ce romantique allemand français d'après Auschwitz, l'intime de Max Jacob, dans la lignée de Nerval, Kafka, Alfred Kubin, le poète de la passion charnelle et du cauchemar perplexe, qui jamais ne quitta son poste et jamais ne déserta, qui écrivit jusqu'à la fin les choses troublantes qu'il tentait de dire, dans un silence relatif qui s'était refermé sur lui. L’année de l'École des Mines (1989-90), j'étais le voir presque tous les jours. Nous revenions au Luxembourg, toujours le Luxembourg, il mettait un grand chapeau Van Gogh, prenait un sac de croûtons, et nous partions nourrir les mouettes, brusquement surgies très nombreuses de nulle part. C'est au Luxembourg que j'ai vu Cioran pour la dernière fois. C'est au Luxembourg que j'ai vu Béalu pour la dernière fois, une nuée de mouettes perchées sur son chapeau.

    André Bernold in J'écris à quelqu'un, éditions Fage, 2016

    Cf. site des édition ⇒ 


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