• Marcel Moreau, à corps écrivant

     Jean-Claude Leroy      Marcel Moreau

      

    « Les intellectuels français ne dépassent guère ce qu’on leur a enseigné. Produits conformes à leur milieu social. Ils ont tendance à vivre et exercer leur intelligence sur un fonds acquis. Rarement chez eux de développement. […] L’intellectuel français est en quelque sorte un exploitant, non un explorateur. »

    Louis Calaferte, Rapports, (Carnets VI-1982), L’Arpenteur, 1996.

     


    Marcel Moreau, à corps écrivantMarcel Moreau est né en 1933, à Boussu, village minier du Borinage (Belgique). Fils d’ouvrier, il gagne d’abord sa vie comme aide-comptable puis comme correcteur, en Belgique puis en France. Son premier livre, Quintes, publié en 1963, enthousiasme la critique, il obtient plusieurs voix au prix Goncourt. Marcel Moreau publie alors sans interruption de nombreux essais et récits (une soixantaine d’ouvrages à ce jour) suivis par un lectorat exigeant composé aussi bien d’artistes que de marginaux. De nombreux voyages de par le monde ainsi qu’une plongée dans les profondeurs de l’instinct nourrissent son œuvre appuyée sur un style, une création verbale exceptionnels. Plutôt que dans les orbes influents de la culture et l’intellectualisme il trouve chez quelques forts caractères un soutien et un compagnonnage précieux, parmi ces complices : Anaïs Nin, Jean Dubuffet, Roland Topor. Moins qu’un raconteur d’histoires Marcel Moreau est avant tout un explorateur du langage et des tréfonds de l’être, un imprécateur areligieux vitupérant la raison, enfin un amoureux de la femme et des convulsions majuscules.



    « Je suis maintenant légitimé à dire que parce que l’érudition s’est refusée à ma conscience, ma conscience s’est donnée à la psychologie. Et qu’est-ce que cette psychologie sinon, à chaque instant, comme je l’ai dit plus haut, de la chair qui se raconte à la pensée, ou de la pensée racontée par de la chair. »

    Marcel Moreau, Morale des épicentres, Denoël, 2004.


     

    Sans doute faut-il remonter à Antonin Artaud pour constater un tel engagement dans l’écriture, confiné côté ombre de l’espace littéraire de notre époque, Marcel Moreau a lui aussi jeté tous ses moyens dans l’aventure. Des moyens qui depuis cinquante années de création à tous crins ont pu sembler illimités.

    Pour le public littéraire des années soixante, la surprise fut certes grande de voir surgir ce phénomène. Quintes, par lequel Moreau débarquait dans cette agora, relevait d’une tension pour le moins inhabituelle, au service d’un regard sans pitié. Nul ne semble capable d’apprivoiser ce tempérament igné, car chez lui aucune précaution oratoire ou mentale, mais une sauvagerie domptée à volonté exerçant ce métier d’écrire comme un art de vivre à plein corps, jusqu’à enivrer d’exsudations capiteuses le monde déclaré froid.

    Bannière de bave ou La terre infestée d’hommes confirmaient pour le moins les promesses du premier opus. Les suivants, pas moins. Passant bientôt à l’essai, en alternance avec des récits cinglants, débridés, tenus par un style implacable, Marcel Moreau contestait par sa présence aussi bien la prééminence d’un nouveau roman chantre de la désincarnation que la poussée sociologisante d’une université secouée par la « vague désirante » (pardon du cliché) de mai 68. Le parrainage initial des Beauvoir, Paulhan, Jouffroy, les articles admiratifs de certains journalistes ne sortaient pas le trop peu médiatique auteur de La Pensée mongole d’une marge où il s’est toujours senti plus à son aise.

    Que le singulier Moreau se soit mal prêté au jeu grimacier de la communication de salon, il ne lui fut guère pardonné. Timide ou farouche, Moreau s’est méfié du jeu des idées, des débats intellectuels, son enfance ouvrière le lui interdisant peut-être. N’étant d’aucun parti, d’aucune coterie, il redoutait plutôt qu’on lui fît sa place dans le champ culturel. Hormis quelques énergumènes comme Dubuffet ou Guillemin, les soutiens furent comptés, comme si l’on refusait de trop prendre en compte ce phénomène. Où alors, plus exactement, de prendre en compte autre chose que le phénomène en tant que tel, sans s’interroger davantage sur cette exploration par l’écriture. Nous mettant face à des contradictions, à des abîmes peu amènes, à des réalités difficiles à travestir en vérité, le propos du meilleur Moreau ne conforte guère une vision apprise de la vie et des événements qui la déguisent. Aucun des grands lecteurs attestés de l’époque * n’a daigné se pencher sur une œuvre pourtant fertile, préférant disséquer et redisséquer les mêmes contemporains de référence. C’est que peut-être l’écriture n’est ici en aucun cas un possible miroir pour la pensée, pour ce genre de pensée du moins. La « pensée qui se regarde » ne trouve pas son compte dans une œuvre anti-théorique et au contraire brutalement méditative.

    À Barthes déclarant, dans sa leçon inaugurale au Collège de France, « la langue fasciste », ou à tel autre affirmant, lui, que « l’instinct est fasciste », Moreau répondra dans Mille voix rauques : « Ce sont là des formules qui mériteraient de sombrer dans l’oubli si elles ne dévoilaient, sous leur brillance, la sordide réalité des façons de penser à la mode. Ce genre d’exercice fait la joie du conformisme intellectuel, il en raffole. Depuis la guerre, le fascisme est son joker favori, la sonorité dont il fait ses délices chaque fois qu’il s’agit pour lui de faire rutiler la suprématie de son esprit. […] En enfermant l’instinct dans l’aventure fasciste, en l’y gorgeant de tous les attributs sanguinaires et diaboliques spécifiques de la légende du Mal, la pensée rationnelle réussit une double opération : s’approprier les mérites du souverain bien dans la conduite des affaires humaines, expulser de notre mémoire sensorielle les mythes du sang, de la pulsion, du Tragique. En se donnant bonne conscience devant l’histoire, elle conforte, par étripement, les grandes avancées de la contre-nature que nous connaissons aujourd’hui. Nous ne risquons guère, en nous imprégnant de telles aberrations, de débloquer notre spiritualité, désespérant d’être soulevée, portée au-delà d’elle-même. »**

    Sur le plan politique, il ne fut là non plus d’aucune mode. Quand toute sa génération se cantonnait aux idéologues marxistes, une curiosité sans conduite lui avait fait lire les livres de quelques dissidents, Boris Souvarine notamment, et il s’éloigna dès sa jeunesse du communisme stalinien, optant pour un « programme » moins collectiviste que purement héroïque et individualiste. Nietzsche, dont la lecture fut prédominante pour cet autodidacte, devint son maître en audace. Il prôna dès lors une démesure comme seule mesure de l’homme libéré et dansant, et non pas étriqué dans le glacial état majeur d’une bureaucratie proliférante de part et d’autre du rideau de fer, et aujourd’hui encore, dans un monde monolithique, triomphante.

    Ici, ce qui dérange en lui, c’est cette attaque inlassable contre le rationalisme, au profit d’une terrible fantaisie à laquelle il invite l’homme toujours naissant. Car il y a chez Moreau une intuition non-dualiste, un refus de distinguer l’esprit des sens, la chair de la parole, mais ce qui paraît une évidence dans les cultures indienne ou taoïste, par exemple, n’est guère qu’une outrance au pays de Descartes, ou plutôt du cartésianisme, et le paie cher en mépris ou indifférence celui qui s’y risque.

    Pourtant, au lieu de se prévenir contre telle démonstration extra-mentale, l’homme d’aujourd’hui ferait bien d’écouter ce message qui, sous ses dehors ébouriffés, s’applique bel et bien à le garder des monstruosités dévastant le monde, à force de nier celles qui habitent le corps vivant de l’homme, monstruosités qui demandent à être reconnues, assumées et maîtriser par chacun de nous.

    S’il a indéniablement ce caractère enflammé et même volcanique qui peut séduire les esprits froids, le mouvement moreaumachique n’est pas pour autant jailli d’une « oriflamme calcinée » (pour ici reprendre la formule de Breton à propos d’Artaud) que des esthètes, amateurs de sacrificiés, eussent pu brandir et revendiquer. Dionysiaque avant tout, et individuel, il fut aussi à l’écart de la mode hallucinatoire des années 60 ; pas d’expérience chimique autre qu’alcoolique chez Moreau, pas de délire nerveux dans ses pages, mais une errance libre, fantastique, exploratrice, avec par endroits un œil sévère posé sur le paysage social et un goût effréné pour le vertige. Œil au contraire sectateur de la femme, qu’elle soit « folfemme » ou « femme définitive », alors le texte prend des allures de plaidoyers courtisans et désirant déroulés à l’infini, multiformes et redéclinés avec sans cesse des renouveaux exhumés. Aussi bien un amour sanguin porteur de vie qui pourrait être le dépassement d’une haine des têtes autocontrôlées, standardisées de ce temps, de la rationalisation totalisante et de l’aliénantes technophilique, toutes autant garantes d’une production mortifère à l’œuvre dans l’anéantissement en cours.

    « J’ai le boyau savant, la merde divinatoire. J’ai même un encyclopénis. Je vais, je viens, dans le nuitamment-là. Dans l’orageusement lourd. Le luxurieux lugubre. Étranger, je le suis par les narines. Les esprits puent, elles hument. Le suis par les oreilles. Le siècle rit, j’entends un râle. Le suis par les yeux : je scrute et ne vois rien venir. Je me dis : “Tu es l’idiot des colloques, des salons, des rassemblements pour la paix, le progrès, l’entente entre les peuples.“ J’en suis l’irrésistible absent. » ***

    Sa fidélité sera conservée à son milieu d’origine, modeste et réputé inculte. Jusque dans un livre récent, Insolation de nuit (illustré par Pierre Alechinski, d’après certains des toujours remarquables feuillets manuscrits de Moreau), où il évoque son père, Nazaire, couvreur, la déception qu’il lui causa par une année bouffonne et fatale à l’athénée de Boussu, lui dont les notes avaient été si prometteuses. L’enfant n’eut pas de seconde chance, les moyens manquaient, il fallut déjà travailler. Et Nazaire, chuta d’une échelle et mourut.

    Après d’ennuyeux emplois de comptable, Marcel devint peu à peu un ouvrier du livre, il gagna sa vie comme correcteur dans l’édition et dans la presse, à reprendre la prose journalière des rédacteurs, exemple d’écriture dévitalisée qu’il exècre. Et c’est historié des figures et forces chtoniennes du paysage borin, décor de charbonnage, d’excavations d’où naissaient les « gueules noires » qui  le marquèrent, que la mémoire de Moreau s’ajoute à la fertilité des mots eux-mêmes, pour nourrir son style inlassable auquel le rythme de plus en plus revendiqué donne son entêtante vibrance.

    Fort de plus de soixante ans d’écriture forcenée, Marcel Moreau veille toujours dès le tôt matin, stylo à la main, faisant danser sur des feuilles volantes les mots qui nous arrivent plus tard, autant de livres inactuels, intempestifs rendez-vous du meilleur présent.

     

    * Pour être exact, l’un d’eux du moins, Maurice Blanchot, lisait les livres de Moreau et même lui fit savoir son amitié, mais il n’écrivit pas à son sujet.

    ** Mille voix rauques, Buchet-Chastel, 1989.

    *** Ibidem.



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