• N’allons pas croire que le monde

    Jean-Paul Hameury

    N’allons pas croire que le mondeN’allons pas croire que le monde d'hier était meilleur que le monde actuel. Le sens naviguait sous de faux pavillons, les fantasmagories emportaient l'adhésion du plus grand nombre, mais tout semblait aller de soi et rien ne prêtait à discussion. Les valeurs, fondées sur l'ordre, la hiérarchie, les normes d'une conception théocentrique aussi incontestable que mensongère, passaient pour des faits de nature. Les individus, persuadés du bien-fondé de ces valeurs, les géraient et les transmettaient sans les modifier. Aussi décevant et douloureux que fût souvent le monde, il était tel que Dieu le voulait.
    Après la Révolution française – et ce fut bien là l'utopie majeure du dix-neuvième siècle –, on crut que la Raison allait éradiquer cette foi naïve et contraire au Progrès, et qu'allait naître un homme nouveau. Or, les anciennes valeurs, religieuses mais aussi politiques et sociales, ne disparurent pas. Estompées pendant quelque temps, elles ne manquèrent pas de resurgir sous de nouveaux habits qui en masquaient la nature mais n'en modifiaient pas les fonctions.
    L'homme n'a pas changé, parce qu'il lui est sans doute impossible de changer. Secoue-t-il ses chaînes, s'élève-t-il quelque temps, acquiert-il un peu plus de lucidité qu'il finit par retomber au niveau qu'il avait quitté. Il a beau brandir très haut l'étendard de la raison, sa conscience demeure confuse et ses actes irrationnels.
    Aujourd'hui comme hier, le cogito cartésien postulant l'existence d'un sujet responsable de ses choix, de ses paroles et de ses actes – ce que le Bouddhisme ne cesse, à juste titre, de récuser depuis 2500 ans – n'a jamais paru aussi dénué de fondement. Les prétendus « sujets » ne sont auteurs de rien. En chaque individu, « ça pense », et le Moi suit comme il peut. Vivre librement supposerait, dans l'être, l'existence d'une instance autonome, délivrée des déterminismes hérités et acquis, des désirs inconscients, des a priori, préjugés, opinions, croyances qui, de tout temps, ont aliéné la conscience des hommes. Si une telle instance existait réellement, alors l'homme, en effet débarrassé de tout ce qui déforme sa vision, subvertit sa pensée, aliène son action, pourrait vivre sans les œillères et les prothèses auxquelles il recourt ; sans doute serait-il capable, alors, de vivre sans convictions, sans dogmes, sans finalités. En véritable « guerrier de la connaissance », il remettrait constamment en cause les fondements apparents de ses désirs, de ses goûts, de ses jugements et serait à même, à tout instant, de faire table rase de ce qu'il considérait jusqu'alors comme vrai et nécessaire.
    Nous sommes loin du compte. Le conformisme, la paresse d'esprit et la peur de l'inconnu continuent d'habiter l'âme humaine.

     

    Jean-Paul Hameury
    extrait de Les vertus du désert
    in Illusions et mensonges (Folle Avoine, 2001)
    Site des éditions Folle Avoine





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