• Ode à Louis Merdré

    Maë Tantris


    Ode à Louis MerdréParmi les objets polluants les plus faciles à identifier, les œuvres d’art qui embarrassent l’espace urbain ne sont pas les moins sévères. Les Lavallois sont vraiment punis depuis quelque temps. Leurs ancêtres fameux sont d’autant plus tolérés qu’ils ne leur ont légué que des traces physiquement peu visibles, mais un vivant mégalomane entreprend maintenant d’investir toute la zone publique du département, de son chef-lieu.
    La ville est enderbrée jusqu’à n’en plus pouvoir. L’artiste officiel Louis Merdré a bouché tous les trous, la respiration devient difficile, les poissons-piétons sont sur le dos. Et quand un hardi défenseur de la sobriété emmène une des sculptures du maître rejoindre les eaux vaseuses où, enfin, elle apparaîtrait peut-être comme un providentiel mystère aux yeux des scaphandriers, c’est la levée de boucliers, on crie au scandale. Soit, les sculptures de Merdré ne savent même pas nager, se sortent mal d’une épreuve-test déterminante, mais enfin il faut bien que vieillesse s’enlise !
    Ainsi, au moment où l’artiste clame “l’art doit descendre dans la rue”, sa sculpture appelée “La Visite” descend à la baille. La Mayenne est un fleuve tranquille, on s’y noie volontiers. Qu’importe l’ivresse, pourvu qu’on ait la chute...
    La grue qui a soulevé les 130 kilogrammes de “La Visite” aurait supporté 25 tonnes, nous assure Le Courrier de la Mayenne, cependant, détaché, le bras gauche est resté dans la vase, avec sans doute à son extrémité le majeur relevé très raide vers le ciel, symboliquement enfoncé bien profond dans le fondement vaseux d’un artiste-fondeur extatique.

    Un prestigieux visiteur du parc d’attraction Louis Derbré (et non Merdré, j’y suis !) à Ernée me glissait le soir même de sa vision des lieux : “il ne manque ici qu’une ligne à haute tension qui traverserait cet espace, ainsi la grossièreté serait totale”.
    Il n’est que voir comment les élus mayennais se gaussent et s’agenouillent devant les érections grotesques d’un concitoyen priapiste pour être tout à fait sûr de la nullité d’un artiste-carpette dont la louche et la parole affables ne suffisent désormais plus à le rendre fréquentable. Et son ami de 50 ans, Parinaud la gâteuse, auquel il colle comme à la Place Vendôme après avoir atomisé le cimetière d’Hiroshima, l’entraînera-t-il encore dans quelque tibériste souper au Ritz ou Fouquets ? Telle est la cruciale question que semblent se poser les ébahis qui cotisent pour l’achat d’une œuvre intitulée “La Joie”. Celle-là même d’une valeur de 400 000 francs que les Lavallois catholiques, électeurs de D’Aubert-Manne, sont priés d’acquérir en vue de crétiniser définitivement leur centre ville. Les bras sans poils de la statue sont dressés vers le ciel et lui confèrent un air évangéliste qui viendra jurer ses grands dieux sur la façade laïque de la mairie républicaine.
    Laval enderbrée jusqu’à n’en plus savoir. “L’impressionnante humilité” de l’artriste aux longues ficelles a étranglé tous les trous, la respiration devient vraiment difficile, les poissons-piétons glissent sur le dos...

    Maë Tantris
    in Tiens n°9, 2000. 

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