• Où il est question de Physique et de Métaphysique

    Denis Schmite 

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    C’est une toute autre perception de la Réalité qui nous est offerte ici et une toute autre conception de nous-mêmes, reprit-il, mais qu’est véritablement, si l’on peut s’exprimer ainsi, la Réalité ? L’objectif de n’importe quelle théorie scientifique c’est de décrire et d’expliquer la nature, donc ce que nous appelons Réalité, mais tout ce que perçoivent nos sens, nos capteurs, y compris ceux des chercheurs, est injecté dans nos circuits neuronaux et analysé par notre cerveau en fonction des sensations passées, que l’on peut appeler encore nos expériences. Mais comme le dit si bien Brian Greene « Comment pouvons-nous nous convaincre de la réalité de la chair, du sang et du monde physique, lorsque notre expérience n’est qu’une affluence d’impulsions électriques circulant dans un superordinateur hyper perfectionné…? », il parle de notre cerveau, et c’est à partir de ceci que lui il répond que ce sont peut-être les mathématiques qui sont la Réalité. Ça peut se discuter, évidemment, mais pour ma part je ne suis pas complètement convaincu que ce soit l’équation de Schrödinger qui la décrive le mieux la Réalité, en partie certainement, pour ce qui est des particules et de leurs positions probables dans l’espace-temps, mais certainement pas toute la Réalité, celle des forces qui travaillent l’univers entre autres, vibrations de particules inobservables, les gravitons par exemple, qui sont tapies dans des dimensions cachées, les dimensions supplémentaires enroulées sur elles-mêmes, entre autres. Pour John Wheeler, la Réalité c’est l’information, c’est-à-dire les bits que nous avons déjà largement évoqués au début de notre conversation, y compris dans leur nouvelle dimension quantique en faisant intervenir le principe de superposition d’état. Tout ce qui nous environne, la matière et son corolaire l’énergie, tout système physique jusque dans ses tréfonds, est vecteur d’information et nous renseigne non seulement sur son état actuel mais aussi sur son devenir à court, moyen et long termes. Et puis, toujours à partir de cette « théorie » de l’information, il y a aussi l’idée que la Réalité serait peut-être ailleurs et que ce que nous percevrions en fait ne serait que des ombres, transposition contemporaine et scientifique du mythe platonicien de la caverne. Selon Greene, qui se réfère aux travaux de certains chercheurs, Hooft, Susskind, Hawking, relatifs entre autres à l’entropie des trous noirs et à l’information qu’ils concentrent sur leurs horizons, la Réalité pourrait bien être une sorte d’hologramme, c’est-à-dire, en gros, une simple image 3D qui s’inscrirait sur un écran, notre univers perceptible à trois dimensions spatiales, d’évènements qui se passeraient ailleurs dans un espace à neuf dimensions, un autre univers en quelque sorte. C’est ce que l’on appelle le principe holographique développé par Maldacena qui établit, pour faire simple, la jonction entre la Physique quantique et la Théorie des cordes.

    C’était à mon tour de me gratter la tête et il ne manqua pas de s’en apercevoir, évidemment, ce qui fut loin de lui déplaire et lui tira une sorte de sourire finaud.

    Toutes ces choses sont sans aucun doute bien compliquées pour vous, poursuivit-il, même si vous faites de gros efforts, je puis en témoigner, c’est pourquoi je cite énormément Brian Greene, ce transmetteur hors pair, pour vous les bien faire comprendre, ces choses, car elles sont extrêmement importantes. « La réalité, dit-il, pourrait exister sur une surface frontière très lointaine, tandis que tout ce que nous observons dans les trois dimension spatiales ordinaires ne serait qu’une projection de ce lointain déploiement ». Voilà ! Une partie de l’actualité en science physique s’oriente vers cette spéculation, à base essentiellement mathématique, de l’existence d’un ailleurs, d’autres univers que le nôtre, D-branes, ou principe holographique, ou univers-bulles du modèle inflationnaire dont nous n’avons pas parlé mais peu importe, spéculation qui résonne comme l’écho étrange d’une autre spéculation, à base théologique et poétique celle-ci, portant sur la multiplicité des mondes formulée par Giordano Bruno, penseur lointain puisque du seizième siècle, auquel vous avez comparé Malevitch lorsque celui-ci déclarait voir dans chaque forme un monde à part entière. Vous voyez bien que je vous écoute attentivement moi aussi ! Comme vous le savez, Bruno était un ecclésiastique qui a été excommunié par toutes les Eglises, romaine, luthérienne, calviniste, ce qui suffirait amplement à me le rendre éminemment sympathique. Donc poète, mathématicien, philosophe, et bien d’autres choses encore, il élabore une théorie qui n’a rien de scientifique mais qui révolutionne totalement la pensée cosmologique héritée d’Aristote et de Ptolémée avec leur géocentrisme, et même celle de Copernic avec son héliocentrisme. En quelques mots, avant lui, l’univers était conçu comme un gros oignon tout rond enveloppé dans des peaux de cristal totalement mobiles où étaient accrochées les planètes et les étoiles quant à elles absolument fixes. Nicolas de Cues avait bien émis l’hypothèse d’un univers indéfiniment grand et dépourvu de centre avec tous ses astres en mouvement, mais sans émouvoir grand monde, et puis, lui, demeurait un fervent catholique, un chouchou diplomatique du Pape, pas révolutionnaire pour un sou le Cusain, comme on l’appelle, donc pas de tracas pour lui se profilant à l’horizon d’évènements. Prolongeant Nicolas de Cues, Giordano Bruno, dit le Nolain en raison de son origine administrative tout comme le Cusain, s’attaque d’emblée à tous les systèmes, il fait tomber les peaux de cristal, anime tous les corps célestes, multiplie les mondes, et proclame l’univers non plus indéfiniment grand mais infini. Pourquoi ? D’abord, tout est question de raison, d’intelligence, d’esprit, et non pas de perception sensorielle, ce que personne ne contestera, et il est plus difficile intellectuellement de concevoir un univers fini plutôt qu’infini car que pourrait bien être ce vide environnant ? Que pourrait bien être un contenu, l’univers, sans contenant puisque néant ? Et dans un univers infini, il est « raisonnable » d’imaginer qu’il y ait des mondes innombrables. Pourquoi ? « Pourquoi la capacité infinie doit-elle être frustrée, anéantie la possibilité des mondes infinis, et amoindrie l’excellence de l’image divine qui devrait resplendir dans un miroir illimité et selon le mode de son être infinie et immense ? », demande Filoteo le double du Nolain. Moi, j’avoue bien aimer cette image de l’univers-miroir et, si je n’étais pas un vieil areligieux, je me sentirais prêt à concevoir le triangle d’azur comme le miroir que Malevitch tendrait à Dieu. Dieu a une puissance d’agir et une bonté, un amour, infinis, pourquoi se contenterait-il de les limiter à un univers fini et à un seul monde ? Ce serait attenter à la nature, à l’esprit même du divin, douter du sacré en tolérant le vide car Filoteo le dit : « En lui pouvoir et faire ne font qu’un » et il conviendrait même d’ajouter que ce serait pure hérésie d’imaginer que Dieu puisse admettre le néant…Quoique !... En fait, il y a quand même une différence importante entre le vide et le néant, le premier ne demandant qu’à être rempli alors que le second serait à concevoir comme le grand Rien, le Rien absolu suprématiste, ce que, après Aristote, Filoteo reconnaît volontiers, Suprématisme en moins parce qu’il faudra attendre le divin Malevitch pour le créer. Bon ! A cause infinie, Dieu, un effet infini, les mondes multiples, dans un espace infini, l’univers. L’univers est l’émanation, la représentation matérielle, de Dieu, et Dieu est l’âme de l’univers. Dieu est «l’opérateur infini » de l’univers infini et, comme le dit fort justement Filoteo, « l’infini ne peut pas être achevé ». Il y a du boulot pour l’éternité ! Dieu n’est donc ni paresseux, ni oisif à certains moments, contrairement à ce que donneront à penser par la suite, bien plus tard, Lafargue et Malevitch. On aura l’occasion d’en reparler. Petit à petit, Filoteo, pourtant celui qui aime Dieu, glisse de cette forme singulière de théologie à une logique que l’on pourrait qualifier de pure, la même logique intuitive qui fera bouillonner les esprits de Mondrian et Malevitch. En bâtissant sa dialectique à partir de cette pierre angulaire qu’est l’opposition fini/infini, il pose une critique systématique, virulente, et même franchement violente, de la physique et de la cosmologie d’Aristote. Il balaye ainsi par le raisonnement tout un tas de dualités, centre/périphérie, c’est-à-dire la question du lieu, tout/partie, pesant/léger, mouvement/immobilité, continu/discontinu, persistance/changement etc. etc. Par rapport au lieu, Filoteo affirme qu’il « n’existe dans l’univers ni centre, ni circonférence mais [que] tout est central et [que] chaque point peut être considéré comme une partie d’une circonférence par rapport à quelque autre point central ». Cette réflexion me renvoie à l’idée que l’on ne peut pas parler de lieu spécifique pour le Bang initial, je veux dire de lieu de naissance de l’univers, si ce n’est qu’il est en chacun de nous, ainsi qu’en toutes les particules élémentaires puisque toutes étaient concentrées en ce seul point infinitésimal. En tant que philosophe, tout ceci par son côté visionnaire m’amène à énormément réfléchir, vous l’imaginez bien, crut-il bon d’ajouter. Mais je m’égare, mais je m’égare ! réagit-il aussitôt. Donc dans l’espace infini il ne saurait y avoir de lieux, c’est-à-dire de parties de l’infini, si ce n’est une infinité mais qui n’ont aucun sens par rapport à l’infini, comme dans l’éternité il ne saurait y avoir de durées, si ce n’est une infinité mais qui ne sont porteuses d’aucune signification par rapport à l’éternité. Et Fracastorio, un autre avatar de Bruno, de préciser la pensée de Filoteo. « Il existe un champ infini, dit-il, un espace contenant qui embrasse et pénètre le tout. En lui se trouve une infinité de corps semblables au nôtre. Aucun d’eux n’est au centre de l’univers, car l’univers est infini et par conséquent sans centre ni limite… ». C’est plus direct, c’est plus clair. Et on peut même ajouter que si l’espace est infini et qu’il existe une infinité de mondes, chaque monde est fini dans un espace fini, partie d’espace qui contient ce monde. Par conséquent, les mouvements relatifs à chaque monde sont finis de même que ceux des parties qui le composent, c’est-à-dire les atomes. Bruno, par le biais de ses avatars, établit un parallèle entre ce qu’il appelle les « corps mondains » et les corps biologiques. J’aime cette idée des mondes en tant que grands organismes, idée que j’avais peu ou prou exposée en proclamant tout à l’heure le primat de l’apoptose parmi les lois et mécanismes de ce que l’on appelle la Nature. Ainsi, Filoteo développe sa vision absolument lumineuse au crépuscule du seizième siècle : « les corps mondains sont en fait dissolubles, bien que du fait de leur vertu intrinsèque ou d’un influx extérieur ils puissent perdurer éternellement, subissant un certain influx et un semblable et égal efflux d’atomes. Ainsi demeurent-ils constants en nombre bien que leur substance corporelle soit, comme la nôtre, renouvelée jour après jour,… par l’action de l’attraction et de la digestion de toutes les parties du corps ». Une fois encore Fracastorio se montre plus directement imagé concernant le mouvement inhérent aux corps et à leurs constituants, les atomes. « Les atomes, dit-il, sont doués d’un mouvement infini du fait du changement infini de lieu d’un moment à l’autre, tantôt quittant ce corps, tantôt pénétrant dans cet autre, trouvant tantôt cette formation, tantôt cette autre, autrement dit l’espace immense de l’univers, ils atteindront alors un mouvement local infini ; ils traverseront l’espace infini et contribueront à des changements infinis ». Tout est relié à tout et aucune matière ne se créée ou ne se perd. Bruno reprend un principe extrêmement intéressant du Cusain, la « coïncidence des opposés », la « coincidentia oppositorum » tirée de la Docte ignorance, par lequel il n’y a pas d’affrontement dialectique entre une thèse et une antithèse mais à l’inverse une totale complémentarité de celles-ci, qui peut se combiner utilement au « désir d’auto-conservation », force interne à la matière qui l’attire vers ce qui lui est profitable et l’éloigne de ce qui lui est hostile. Au départ, on trouve les quatre éléments, la terre, l’eau, l’air, le feu, mais non hiérarchisés, comme c’était le cas dans la Physique d’Aristote et aussi dans son traité Du ciel, et les mondes sont constitués de ces quatre éléments mais chacun avec un élément dominant tout de même. Des équilibres s’établissent entre les mondes et leurs éléments dominants, souvent contraires, de manière à ce qu’ils ne se détruisent pas et même qu’ils tirent profit l’un de l’autre, en maintenant une distance nécessaire et suffisante entre eux. Ainsi la Terre corps, globalement froid, est-elle réchauffée par le soleil, astre globalement de feu. Les mondes sont séparés par un espace empli d’éther, « une substance identique à celle contenue dans les viscères de la terre », sorte d’air extrêmement pur dans lequel ils se meuvent. On parle aussi de « champ éthéré », terme qui ne manque pas de nous renvoyer à la théorie quantique des champs. Il est intéressant de noter qu’il a fallu attendre Einstein et sa relativité restreinte, c’est-à-dire le début du vingtième siècle, pour se débarrasser définitivement de la notion « d’éther » en Physique. Mais à tout ceci, rappelle Filotéo, « il existe un seul moteur premier et principal…un premier principe qui donne le mouvement aux âmes, dieux, puissances célestes et forces motrices. Et ce principe accorde le mouvement à la matière, au corps, à l’être animé, à la nature inférieure et à tout ce qui peut se mouvoir…un moteur immobile infini, un univers immobile infini…». Voici donc en quelques mots l’essentiel de la cosmologie de Giordano Bruno. Son univers dans son illimitation et ses mondes infinis ressemblerait assez au multivers des physiciens actuels, multivers façon patchwork ou scénario des mondes de branes, même s’il ne fait pas appel aux mathématiques pour l’exprimer et s’il rajoute Dieu. Il y a bien d’autres éléments et arguments dans la maïeutique de Filoteo mais je ne développerai pas davantage ici la philo-poésie de ce néo-Platon, physicien intuitif et métaphysicien, qu’était Giordano Bruno. Je livrerai seulement son amertume presque dernière : «… je sens qu’on me tient, le plus souvent, pour un sophiste plus soucieux de paraître subtil que de révéler le vrai…pour un oiseleur qui va pourchassant la splendeur de la gloire en avançant des ténèbres d’erreurs…» (). Il est peu probable que Malevitch ait lu Bruno, mais sa vision cosmologique, avec ses couleurs formées en mouvement, est presque aussi riche que la sienne. C’est un homme d’une autre époque, bien sûr, d’une époque de véritable révolution scientifique, qui a vécu dans un autre contexte socio-politique, écrasé par un métarécit moteur de l’Octobre rouge. A l’Unovis de Vitebsk, Malevitch a cherché à atteindre l’absolu philosophique afin de le transmettre à ses élèves. Il s’agissait de mettre le mot et la pensée à la place des couleurs formées, et ainsi de parvenir peu à peu à une forme de perfection, c’est-à-dire à se rapprocher de Dieu. « Le travail doit être maudit, proclame-t-il, comme l’enseigne les légendes sur le paradis, tandis que la paresse doit être le but essentiel de l’homme ». C’est là l’objectif ultime du socialisme et c’est l’introduction progressive de la machine qui permettra de l’atteindre cet objectif. Dans le système capitaliste, la machine permet de réduire la main-d’œuvre et d’accroître la plus-value, donc le capital, donc la paresse de celui qui le détient, car l’argent donne droit à la paresse, et un gros tas d’argent à un gros tas de paresse. « Ne jouissent de la paresse, affirme Malevitch, que ceux qui sont assurés d’un capital », le travail productif étant réservé au peuple en son entier, les prolétaires, tout du moins jusqu’à l’arrivée de la machine. C’est la production, quelque soit sa source, qui garantit le capital, mais l’avidité provoque des crises de surproduction, comme la boulimie chez le bourgeois les crises de goutte. Dans le système socialiste, les gens travaillent aussi, d’une part pour eux-mêmes, pour manger tout simplement, et d’autre part pour l’Etat, c’est-à-dire encore pour eux-mêmes, jusqu’à ce que la machine « soulage du travail les épaules de l’individu ». Dans le système socialiste, il n’y a pas de risque de surproduction car il n’y a pas avidité. C’est Malevitch qui le dit, pas moi. Chacun travaille pour le bien commun, celui de l’humanité, et pas plus car c’est déjà beaucoup. La machine est appelée à remplacer l’Homme dans son travail, en partie dans un premier temps, et celui-ci pourra paresser, en partie tout du moins, dans un premier temps, puis se livrer à l’apprentissage des sciences et à l’accumulation de toutes les connaissances, ainsi qu’à la jouissance de et dans l’Art. Enfin, il pourra faire œuvre de création, ce que ne lui permet que très très rarement le travail alimentaire. « La paresse, dit Malevitch, est l’aiguillon principal pour le travail », et l’acquisition de savoirs ainsi que l’activité créative est un autre travail, non alimentaire celui-ci. Il s’agit ici « d’œuvrer en vue de la perfection » donc de « se rapprocher de Dieu » en atteignant si ce n’est l’omnipotence tout du moins l’omniscience, c’est-à-dire la connaissance de l’univers en son entier, en comprenant le Tout. Un certain nombre d’autres ont atteint la perfection par l’action ou la pensée, « les meneurs d’hommes », les inventeurs de machines ou d’idées, les accapareurs de pouvoir de toutes espèces, mais c’est une perfection relative dont la « nouvelle humanité », celle de l’omniscience, aura hâte de se débarrasser. La paresse, telle que définie par Malevitch, c’est-à-dire l’inaction, n’est pas « la mère de tous les vices » mais « la mère de la perfection ». L’inaction est divine. Dieu a créé l’univers en six jours, sans effort humainement compréhensible, en répétant seulement six fois « Que cela soit ! », c’est bien connu, et après cela il n’a plus fait que s’absorber dans la contemplation de son œuvre, de sa production, ce que Malevitch traduit par: « Dieu ne créé plus, il se repose sur le trône de sa paresse et contemple sa propre sagesse…et Dieu est tellement parfait qu’il ne peut pas être en état de pensée, car tout l’univers épuise la perfection de la pensée divine ». La perfection est un état éternel, et si l’Homme atteint la perfection, l’omniscience, la vie s’arrête car la vie est une action continue, pour ne pas dire un combat continu. L’Homme omniscient n’a, par définition, plus rien à apprendre, plus d’objectif à atteindre, plus d’autre chose à faire qu’à contempler l’étendue de sa connaissance, tout comme Dieu sa production, c’est-à-dire dans les deux cas l’univers. L’homme omniscient est un NON-ÊTRE. « [La paresse] est un rêve et elle est la mort », conclut Malevitch. Bien des années avant lui, un autre avait fait de la paresse…un droit pour le travailleur, Paul Lafargue, le gendre de Karl Marx. Pour lui « les prolétaires se sont livrés corps et âme au vice du travail » mais l’aiguillon du travail ce n’est pas la paresse, comme pour Malevitch, mais la faim. Malevitch convenait parfaitement que tous les systèmes, capitaliste ou socialiste, tous les gouvernements des Hommes, combattaient la paresse, ainsi que toutes les idées neuves par la menace de la faim et de la mort. Dans un pamphlet souvent aux accents de Jonathan Swift (), parfois à ceux, futurs, de Michel Foucault (), qui s’appuie en partie sur le rapport accablant du docteur Villermé relatif à l’Alsace manufacturière, Lafargue dénonce les conditions de vie des masses laborieuses à la presque fin du XIXe siècle : « Les ateliers modernes sont devenues des maisons idéales de correction où l’on incarcère les masses ouvrières, où l’on condamne aux travaux forcés pendant douze et quatorze heures, non seulement les hommes, mais les femmes et les enfants ». Et d’ajouter : « Dans la société capitaliste le travail est la cause de toute dégénérescence intellectuelle, de toute déformation organique ». La bourgeoisie, ou les capitalistes, c’est comme on veut, il n’y a pas de bourgeoisie sans capital disait Marx, s’appuie(nt) sur la religion et son système sadomasochiste pour imposer ses règles en matière économique et politique. Dans le système capitaliste, le travailleur n’est qu’une machine qui, menacé de famine et de mort, est jeté dans une compétition acharnée avec les autres machines ce qui provoque les crises industrielles de surproduction et le chômage. Il y a gaspillage de travail humain alors qu’il faudrait réduire de façon drastique le nombre d’heures travaillées et « obliger [les ouvriers] à consommer les marchandises qu’ils produisent ». Convenons qu’il n’est pas banal qu’un marxiste se fasse le chantre de la société de consommation à naître pour soigner les maux de la classe ouvrière, et que derrière le Lafargue cynique se cache un très bon analyste de son temps et parfois même un visionnaire. J’en conviens ! Avec la réduction du temps de travail, les ouvriers, « non épuisés de corps et d’esprit, commenceront à pratiquer les vertus de la paresse…[c’est-à-dire à] s’élever à l’intelligence », argument que développera plus tard Malevitch comme on l’a dit. Et pourtant, la paresse est le « suprême exemple » que Dieu a donné aux Hommes puisque « après six jours de travail il se repose pour l’éternité » mais au lieu de le suivre cet exemple, je cite Lafargue, « la classe ouvrière…avec son impétuosité naïve, s’est précipitée dans le travail et l’abstinence [et ainsi] la classe capitaliste s’est trouvée condamnée à la paresse et à la jouissance forcée, à l’improductivité et à la surconsommation ». Le vrai Dieu, pour lui, Lafargue, le vrai rédempteur, c’est la machine… mais dans le système socialiste. Evidemment, ça se discute ! conclut le Maître en modernité. En fait, tout est matière à discussion pour un philosophe, ajouta-t-il.

    C’était là sa première conclusion, première car il était homme à avoir toujours quelque chose de nouveau à proposer, évidemment, et il ne pouvait sortir qu’à regret d’un exposé ou d’un débat, faiblesse attendrissante d’un universitaire amoureux des idées et des mots.

    Eh oui ! reprit-il aussitôt, nous en avons fait du chemin ! Pour résumer, partant des images spatiales de Malevitch, images nées de son intelligence strictement intuitive, en passant par les spéculations cosmologiques des Cordistes et autres physiciens quantiques, spéculations nées des mathématiques les plus âpres, et par la dialectique antidogmatique de Giordano Bruno, pourfendeuse d’Aristote et de tous ceux qui se revendiquent d’un univers étriqué, en revenant à Malevitch et à sa philosophie pour les artistes nouveaux, apôtre de la perfection ambivalente, un long chemin se terminant sur le matérialisme étrangement langoureux de Paul Lafargue, « O paresse, mère des arts et des nobles vertus, sois le baume des angoisses humaines ! ». La question de l’infini étant posée, et/ou celle de la compassion envers l’humanité, émerge inévitablement une certaine figure de Dieu, triangle d’azur tanguant sur la vague mystique, fluctuation quantique du vide ou collision de D-branes, glissement singulier de la physique à la métaphysique, créateur hyperactif et à la bonté sans limite de mondes multiples, contemplatif émerveillé et éternel de son œuvre, entité paresseuse que copient les bourgeois et que remplacera la machine libératrice réclamée par le socialisme. Oui ! C’est un long chemin au cœur du temps, de la représentation, et de l’intelligence, où se pressent une foule d’images de Dieu, de l’Univers, du Monde et des Hommes. Voilà !

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    Denis Schmite (2018)

     


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