• Papa ne tombera pas

    Jean-Claude leroy

    Une vieille maison rabougrie cernée de collines sur lesquelles, entre des bosquets de chênes, de hêtres et de châtaigniers, paissent de jeunes chevaux. Faute d’entretien, la mare s’envase peu à peu. Un poulailler recèle encore quelques volailles, un coq imbécile qui toise trois ou quatre poules et, toujours en conférence, un couple de canards se dandinant du point d’eau à la mangeoire. La route étroite descend tout droit, on voit la maison du haut de la côte. La voiture a l’habitude, elle descend lentement, se range près du garage que j’ai vu construire par papa il y a bien des années, assemblant les planches, les hissant à la verticale, les enduisant de goudron et enfin les coiffant d’un toit de tôle ondulée fixé aux poutrelles qui tenaient l’assemblage par d’énormes pointes enfoncées à la massette. Papa en était sûr pour longtemps, et effectivement le toit était toujours bien en place, rouillé mais encore valide et s’accrochant bien à la structure vieillissante. La porte bâillait sur l’espace vide de la Citroën, maman était au cimetière. J’arrivais à la même heure chaque samedi, je savais donc les habitudes de maman, comme elle connaissait les miennes. Elle me retrouverait plus tard dans l’après-midi, et je resterais dîner. D’ici là je profiterais de papa.
    Comme souvent en été, il se tenait dans son fauteuil, près de la porte d’entrée, à l’ombre du mur de façade. Ses yeux mi-clos laissaient voir un regard perdu dans les songes. Son buste massif reposait de tout son long sur le dossier incliné, encore celui d’un colosse, haut d’un mètre quatre-vingts, large d’épaule, épais de torse, mais aujourd’hui il n’était plus en exercice, les muscles n’en imposaient plus, cela donnait un bonhomme trop lourd pour une vivacité en déclin. Il se déplaçait difficilement, lui qui, aux champs, avait travaillé sans relâche des saisons entières, soulevé de sa fourche bien des tonnes de foin, de paille et de fumier, émondé les arbres, abattu le bois pour l’hiver, monté au grenier sur son dos tant de sacs de blé et d’orge, et accompli bien d’autres tâches, dans un même rythme régulier et sûr. Il faut s’y faire, papa est aujourd’hui un vieil homme, il est devenu un peu gauche et assez distrait. Et tandis qu’il rêvait dans le silence de sa surdité relative, je l’observais. Il entendit ensuite ma voix qui le saluait, ouvrit tout à fait les yeux, marqua peut-être une certaine joie, je ne saurais jamais le dire, car chez lui joie et indulgence m’ont toujours paru un seul et même sentiment.
    – Ta mère est au cimetière.
    La même phrase presque à chaque fois. Il n’a jamais imaginé qu’on puisse venir le voir, lui, alors il s’excuse d’être seul, de ne pouvoir m’entretenir de choses diverses concernant la famille ou la commune. J’allais devoir supporter son mutisme, pensait-il. J’étais pourtant là pour le boire, son mutisme d’homme retiré en soi, j’étais là pour m’y abreuver. Je m’asseyais sur la dalle de l’entrée, placé en contrebas de sa belle tête chenue. Il était silencieux, vaguement embarrassé de devoir peut-être parler ; pour dire quoi ? Alors je commençais à lui faire part d’un changement que j'avais cru déceler dans le champ d’un voisin. Si bien qu’il répondait, car il était au courant, ou sinon il pouvait interpréter ce changement, en donner la signification. J’avais aussi aperçu un engin de travaux publics dans le haut du bourg, en traversant, alors il supposait que les travaux en vue du nouveau lotissement allaient commencer bientôt. Depuis le temps qu’il en est question ! J’apprenais alors que la commune allait manger une nouvelle prairie pour des pavillons bien rangés auxquels tout le monde aspire. Mon père était né dans cette maison qu’il habitait encore ; comme aîné des fils il avait repris la ferme et, plus tard, il l’avait achetée au nobliau propriétaire qui se débarrassait de ses biens fonciers pour investir en bourse. Vingt années d’endettement, de sacrifices, avaient frappé l’économie familiale pour parvenir à cet aujourd’hui presque confortable. Je savais que l’idée même d’aller vivre ailleurs eut été pour mon père un terrible supplice dont il n’avait rien dit, bien évidemment, mais qui eut condamné sa vieillesse à n’être qu’une trappe derrière laquelle se laisser oublier bien vite. Alors qu’il jouissait ici, à 80 ans, du jardin de son enfance, qui avait certes changé mais se situait toujours dans cette enclave protégée au nord par un talus et qu’une rangée d’arbres fruitiers qu’il avait planté deux ou trois décennies auparavant limitait sur un autre côté. Un voisin venait au printemps bêcher la surface dont ils avaient besoin. Ensuite maman jardinait et donnait quelques consignes à papa, car c’était son domaine à elle.
    J’entendais sa respiration régulière et sans doute trop rapide, voilà un homme fatigué, non pas d’une journée de labeur, mais d’une vie entière à rester en vie, me disais-je. Une vie passée à répondre aux saisons, à supporter les coups durs qui humilient, les ennuis d’argent notamment, à ignorer les maladies qui guettent, la mauvaise humeur d’une femme, les rébellions incompréhensibles d’un fils. Comme je ne disais plus rien, il laissait à nouveau son regard se perdre dans le vague de l’après-midi. De temps à autre, il se posait sur moi avec une expression inquiète disant la peur de ne pas agir comme il faudrait. Après un long moment passé de la sorte, entre silence et murmure, il se rappela que les cerisiers au bout du jardin étaient rouges de fruits mûrs. Je le savais un peu, ayant aperçu de loin les frondaisons chargées de couleurs et je savais aussi que j’irais en cueillir quelques panerées. Papa se proposa de venir avec moi, de participer à la cueillette. C’était une bonne chose de le voir en action, même ralentie. Il rentra dans la maison pour en ressortir avec ce que nous appelions une bourriche, qui est un petit panier rond en fil de fer, léger, facile à accrocher aux branches et qui contient un beau volume au regard de sa taille. Nous allâmes lentement vers les deux arbres pleins.
    – Des cœurs de pigeon, tu t’rappelles ?
    Oui, je me souvenais de cette variété de cerise, proche des bigarreaux, je crois. Je songeais que nous avions besoin d’une échelle, et je filai dans la cabane qui fait l’angle du jardin, où sont entreposés les outils, les cageots et sacs de graines diverses, et bien d’autres choses.
    C’est papa qui installa l’échelle. Avec l’art de choisir la branche, le bon appui, de bien caler les montants après avoir vérifié l’inclinaison. Au moment de monter quelques barreaux je vis combien papa était essoufflé, le simple fait d’avoir soulevé cette échelle pourtant légère, d’un alliage approprié, avait été un réel effort pour lui. Et je le vis reculer pour me regarder faire. C’est à ce moment qu’il tomba. La bourriche restée dans l’herbe, j’avais oublié de la prendre avec moi, papa avait trébuché, n’avait pu se rattraper, il était tombé à la renverse, sur le dos.
    – Ah ben mince ! soupira-t-il.
    J’étais à côté de lui qui essayait de se redresser, de s’appuyer sur un coude. Mes yeux le dominaient, et j’en ressentis dans l’instant même une forte honte. Pourtant, j’étais placé au-dessus de lui, à lui parler gentiment, à m’excuser, à m’accuser de n’avoir pris la bourriche, comme j’aurais dû, comme on fait toujours, pour la pendre soit à un barreau de l’échelle, à l’aide d’un petit crochet qu’on a ajouté, soit à une branche. Je demandais à papa s’il s’était fait mal, il dit qu’il croyait que non, mais n’empêche qu’une douleur dans le dos se signalait dès qu’il essayait de se redresser. Je le vis hésiter sur la marche à suivre, je lui agrippais le bras pour l’aider. Et là je compris que je n’avais pas la force de le soulever. Papa et son quintal, je n’étais pas foutu de le porter. Mon petit gabarit, mes muscles rachitiques d’intellectuel bureaucrate ne pouvaient rien pour lui. Comment une telle injustice est-elle possible ? C’était pourtant bien mon tour de l’aider à marcher. Sauf qu’un fils n’est pas forcément un homme. Tout juste une chose avec de belles idées, un gringalet glossateur tout à fait incapable. Et Papa reposait dans l’herbe, comme s’il voulait faire un somme.
    – Je ne suis pas si mal comme ça, je prends le frais qui monte de la terre.
    Sa voix à peine audible s’adressait à lui-même, et à moi si je voulais. J’entendis sa phase, elle me toucha. Savait-il ce qu’il disait au juste ? Oui, je le crois. Je lui avouai que j’avais honte de ne pouvoir l’aider. Il sourit, de son beau sourire bienveillant.
    – Te souviens-tu quand je t’ai relevé, le jour où t’es tombé de vélo en bas de la côte, tout près de la pompe ? T’avais les cuisses toutes dépiautées et tu pleurais ? Autant par la peur que par la brûlure sur ta peau. Et quand tu t’es écorché contre un poteau où tu avais voulu grimper. Une grosse entaille dans la cuisse, j’ai dû t’emmener à l’hôpital pour que tu sois recousu. Y a aussi la fois où je t’ai rattrapé, que tu avais glissé du haut de la grande charr’te. J’ai eu juste le temps de te retenir, sinon tu valdinguais sur le ciment, c’était en déchargeant du foin. Qu’est-ce que tu foutais là aussi ? Papa me racontait cela en me regardant de ses yeux doux. J’écoutais en essayant de retenir mes larmes. Nous ne pensions plus ni l’un ni l’autre à relever ce corps de 100 kilos qui se trouvait à son aise au pied du cerisier. Alors je lui rappelai le jour où il m’avait sauvé de la noyade, lors d’une sortie sur la rivière. Je m’étais aventuré trop loin de la berge, malgré l’interdiction et à un moment j’ai senti que je tombais dans une fosse. Papa a sauté du bord et il a eu vite fait de me ramener à la rive, en m’engueulant. Je me souvenais parfaitement de la peur que j’avais eue, une peur panique qui monte du ventre et arrose tout le corps.
    J’avais quelques cerises dans une main, je lui en donnais une grappe, mais le mouvement pour la saisir lui était douloureux. Je lui en posai une sur le bord de la bouche, il ouvrit la bouche et mordit dedans. Peu après il recracha le noyau qui s’éleva et retomba sur sa clavicule, je le chassai d’un geste furtif et il partit se cacher dans l’herbe. Et là, je vis que papa essayait à nouveau de se redresser. Il était maintenant appuyé sur un coude gauche et se demandait comment ensuite procéder. Je me plaçais derrière lui et essayai de le soulever en le prenant par les deux bras, mais je ne parvins pas à le faire décoller. Ce fut un moment pitoyable. Je le reposai, lui demandant d’être patient encore un peu, et j’allai vers la maison. À ce moment j’entendis une voiture qui arrivait dans la cour. Maman. D’une marche nerveuse je la rejoignis près du garage d’où elle sortait.
    Faut appeler P’tit Louis, me dit-elle, après que je lui eusse expliqué la situation. Et déjà elle marchait de son pas hésitant jusqu’à la maison, tout en jetant un œil inquiet dans la direction des cerisiers. Elle fut prompte à trouver le numéro, à le composer. Par chance il était chez lui, et non pas aux champs. Maman sortit aussitôt qu’elle eut raccroché, elle boitilla jusqu’à son homme qui gisait paisiblement, sans suivre bien les événements ni par la vue ni par le son, attendant que les choses arrivent.
    – Bon, te v’là mal pris, qu’elle lui dit sans se baisser vers lui, à cause de son genou qui plie mal, donc restant debout, avec lui à ses pieds.
    – Y a P’tit Louis qui vient, je l’ai appelé.
    J’étais là, tout près, quand elle dit cela, et je crus voir le rouge monter aux joues de papa. Il avait honte d’avoir besoin de quelqu’un. Son fils, encore, ça passait, ça ne sortait pas d’ici, mais un voisin, c’était comme rendre l’événement public ! P’tit Louis courut presque au cerisier. Il connaissait bien la ferme et savait où étaient ces cerisiers dont on lui avait parlé. Son pas était vif et lui un solide gaillard qui respirait la force et le plein air.
    – Un petit coup de main en passant, ça ferait pas de mal, à ce que je vois ! Z’avez rien de cassé, au moins ?
    – Non, non, répondit papa, je suis juste enterré en avance, c’est rien que ça et il posa ses yeux sur moi pour savoir si ce qu’il venait de dire était drôle ou pas. Je fis attention de sourire et d’en rajouter un peu, disant qu’on ne trouvait plus les pelles pour creuser et que finalement on avait remis l’opération à plus tard.
    P’tit Louis parut embarrassé de ces commentaires, n’avait rien à en dire. Il était plutôt occupé à prendre papa par le bras, à le soulever avec une facilité qui m’humilia. Et papa était sur pied, il se testait en marchant quelque pas.
    – Je n’ai plus assez de force dans les bras, dit-il, sinon ça va.
    Je vis qu’une grimace lui tordait la bouche pendant un mouvement qu’il fit, mais il ne tira aucun commentaire de cette douleur, vérifiant plutôt que personne ne s’en était aperçu.
    Nous marchions tous les quatre vers un intérieur au sol plus rassurant qu'un plan d’herbe encombré. Maman fit signe de s’installer dans la salle à manger. Elle avait des égards pour P’tit Louis comme – me semblait-il – elle en avait rarement. Je notais intérieurement une foule de détails significatifs et j’en souffrais. Pourquoi avait-elle écarté elle-même la chaise où il allait s’asseoir, comme à un ministre que l’on prie de s’installer ? Pourquoi lui avait-elle posé la main sur l’épaule au moment de lui demander ce qu’il voulait boire, un café ou un cordial ? C’était là un signe d’affection qui ne lui ressemblait pas. Mais peut-être, d’un coup, était-ce P’tit Louis qui passait pour le fils, et donc moi relégué à l’état d’incapable, de lavette. Je saisissais bien tout cela et j’avais honte, honte de n’être pas aussi costaud que P’tit Louis, de ne pas savoir expliquer mes activités à mes parents, quand le voisin pouvait leur décrire en long et en large une de ses honnêtes journées, eux comprenaient tout, ils étaient de la partie, l’agriculture, les saisons, les caprices du ciel, le cours des céréales ou du lait, etc. Et papa qui, croyais-je, me jetait un regard incrédule, si bien que je m’écrasais davantage encore. Maman servit à boire à P’tit Louis, puis à papa. Ensuite elle se versa une petite dose et elle m’oublia. Puis, comme elle replaçait le bouchon sur le goulot, c’est P’tit Louis qui remarqua que je ne buvais pas.
    – Ah, mais c’est que j’oublie le fils, dit maman, et elle se leva pour me faire suivre la bouteille. Je pouvais bien me faire servir par moi-même.
    Papa semblait reparti dans ses rêves, il écoutait distraitement la conversation qui courait entre maman et P’tit Louis. Il était question du décès de la doyenne de la commune, Madame Chandeigne, qui, à 96 ans, avait cassé sa pipe, mais avait gardé toute sa tête jusqu’à la fin. Elle ne s’était sûrement pas vue partir, on l’avait trouvé dans son lit, morte pendant la nuit, dans son sommeil. P’tit Louis dit que c’était une belle mort, et maman renchérit et se demanda s’il y aurait du monde à la sépulture, vu qu’elle n’avait guère de famille et qu’en plus il y avait eu des fâcheries entre cousins, rapport à des histoires d’héritages – le malheur de ceux qui ont du bien.

    Je m’écartai discrètement de la table, la conversation se poursuivait bon train, je m’effaçai derrière la porte. Un coup d’œil dans le rétroviseur, au moment où la voiture s’arracha de la cour, m’indiqua que nul ne s’inquiétait de mon départ. Personne sur le seuil, à me retenir !


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