• Patrice

     Marcel Moreau


    Patrice
    Son amour des livres donnait de la jeunesse aux livres, qui le lui rendaient bien. Mort jeune, il n’a emporté avec lui que sa fragilité humaine et son mauvais secret d’existence brève. Ce qu’il nous laisse de lumière vaut que nous en fassions davantage qu’un point de rencontre pour les mémoires attristées. Cette lumière est en cause. Cette cause est supérieure. Elle est vitale. Il s’est battu pour elle. La littérature de qualité, c’était sa foi, la seule possible, sa guerre, la seule souhaitable. Son souvenir, ce n’est pas assez. Son exemple, c’est mieux.

    Chaque fois que je pense à lui, c’est pour retrouver intactes, demeurées fécondes, ses vertus essentielles : une fraternité pudique, mais efficace ; une passion des mots, fervente mais exigeante. Ne comptez pas sur moi pour parler au passé de son courage, de son désintéressement. Car ce serait interrompre sa présence parmi nous, qui l’avons connu et aimé, que d’enfermer ses défis et paris, tous merveilleusement fous, dans je ne sais quel musée des victoires arrachées, des échecs essuyés, un lieu où plutôt que d’écouter la source intarissable, on choisirait de n’en entendre que l’assèchement, ce qui s’appelle nostalgie.

    Son absence n’est pas comme les autres. C’en est une qui fait remonter à la surface du silence dur, total et absurde de sa mort, la voix continuée, chantante ou balbutiante, du Sens, de ce sens que même dans le doute, il s’était acharné à posséder, n’en fût-ce qu’une parcelle, et sans excès d’espérance ni d’abus de désespérance.

    Mais comment, s’agissant du Silence, ne pas songer à celui, insoutenable, du foudroyé qu’il fut ? Pendant près de deux années, son agonie nous priva de sa parole. Nous la guettions sur ses lèvres, n’eût-elle été qu’un au-revoir, bien plus qu’un adieu. Nous pouvions seulement déchiffrer dans son regard les dernières lignes, peut-être les dernières volontés, de son Livre des Ténèbres. Il y avait, dans le calvaire immobile du poète moribond, tout le poids, tout le tragique de ces censures morbides mais absolues qu’il arrive que l’esprit qui ne peut plus dire fasse subir au corps qui voudrait encore dire.

    Hélas, le scandale est aussi ailleurs. La mort de Patrice Thierry a laissé indifférents ceux qui, leur pouvoir étant de faire aimer les livres, devraient avoir pour règle de faire savoir quand cet amour des livres est en deuil, et pourquoi il l’est. Cela ne s’est pas produit, et j’affirme que c’est une honte.

    Mais il est vrai que les mœurs en vigueur chez les détenteurs de ce pouvoir, qu’ils soient de la presse parisienne ou conditionnés par elle, ne permettent plus de distinguer entre l’amour des livres et l’amour du tapage autour de certains livres. Il leur est tellement commode de réunir sous l’enseigne de “petits éditeurs” ceux dont ils ont envie de taire l’importance, et de renvoyer le bon goût, souvent prouvé, à son obscurité, toujours inoffensive. Révélateur d’écritures naissantes, redécouvreur d’auteurs injustement oubliés, Patrice était un “petit éditeur”, grand par ses gageures et sa sagacité. Je ne puis croire un instant que ses pairs désavoueront le merci que je lui lance, par-delà ses cendres. Beaucoup sont de la même famille que lui, précaire, tenace, incorruptible, quelquefois fléchissante, puis rebondissante. En somme l’amour des livres.

    Je m’en voudrais, pour terminer, de ne pas associer mon fils, le photographe Jean-David Moreau, à ce texte. Il était lié, par une indéfectible amitié, à Patrice. Tous deux, nous le gardons vivant.
     

    Marcel Moreau paru in Sémaphore n°3 (sept. 1998).
    Photographie : Jean-David Moreau. 


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