• Patrice Thierry, alchimiste éditeur

      Patrice Beray       Patrice Thierry
     
    Pour nous qui n’en savons rien, il y a quelque chose d’orphique dans ce voyage d’un être, le dernier que nous lui connaissons, au pays des purs éléments auquel nous n’avons pas accès. Il en est ainsi, d’où il est, partout chez lui à quelques pas de son domicile toulousain, des premières hauteurs du cimetière Terre Cabade à l’horizon des montagnes pyrénéennes, de l’éditeur de L’Ether Vague, Patrice Thierry.
    En ces lieux où parfois il semble que nous avons dû nous arrêter, notre rencontre me ramène à Toulouse dix petites années en arrière. J’étais alors au cœur de l’aventure éditoriale de Delta, station blanche de la nuit et Patrice, quant à lui, avait déjà prolongé celle de L’Ether Vague par l’édition de livres. Étrangement, j’habitais au 54 de la rue Pargaminières dans l’appartement même qu’avait occupé F.J. Ossang, le revuiste inspiré de CÉE, avec lequel j’avais partagé, 
    en ces mêmes lieux, sinon les projets du moins de belles après-midi à faire défiler l’énergie des rêves à voix hautes.
    En ces lieux où il nous appartient de faire prendre cette alchimie du langage 
    qui va habiller sur la rive opposée à l’enfance la vie en vrai, ce sont plutôt des soirées, souvent arrosées de Picon bière au café restaurant Le Ver Luisant, que nous fûmes nôtres avec Patrice Thierry. Je me le représente aujourd’hui sans peine, ce mutin affectionné aux gestes noueux et à la bosse sublimatoire. Éditeur, il l’était à la manière d’un poète et d’un bibliophile. Si de son catalogue éloquent il ne s’ouvrait qu’en mots rares et précieux, il ne faisait aucun doute qu’il ne se fût revendiqué des années vingt de notre siècle finissant, et plus exclusivement des poètes du Grand Jeu, René Daumal et Roger Gilbert-Lecomte à qui il consacra un ouvrage. Décliner l’objet de ses visées éditoriales préoccupait certes moins Patrice que de servir le rayonnement de l’écriture des auteurs dont il ceignait avec soin les ouvrages. Il reste que ce sont les pleins pouvoirs donnés au langage qui font voisiner sur son catalogue les œuvres de Malcolm de Chazal, Guy Cabanel, Maurice Blanchard ou Marcel Moreau, et, même si les choses sont liées, devons-nous sûrement, dans leur diversité, celles d’Armand Gatti, André de Richaud, Michel de Ghelderode ou Benjamin Fondane à leur puissance d’incarnation 
    d’une vision du monde, ou d’une pensée. L’actuelle procession de pénitents littéraires qui portent, à les croire, le deuil de la poésie lui importait peu à l’échelle 
    de ses “éternels”. À L’Ether Vague, les plus contemporains se confiaient forcément de quelque démon ou chimère*, il fut demandé à l’air vague (vraiment, celui-ci) de l’existence de se faire l’écho, lointain bien sûr, de ces livres atypiques, 
    parfois extraordinaires.
    Il n’est pas moins étonnant, par ailleurs, que la publication d’œuvres confidentielles, fort prisées, enrichies par des dessinateurs tels que Jorge Camacho ou Robert Lagarde, n’ait pas fait l’objet de tirages de luxe, qui auraient pu financer ces éditions. C’est bien là pourtant le propre de l’œuvre d’éditeur de Patrice Thierry que de s’être placée, solitaire et rayonnante, à l’enseigne de son secret 
    de fabrication, de cette alchimie qui aura participé absolument de la création même des auteurs qu’il aura donnée à lire.
     
    Patrice Beray in revue Le Cerceau (1998)


    * Arthur ou le système de l’ours, de Pierre Peuchmaurd, Sorcière, de Christian Renauld, L’Oculus, de Julien Bosc, De la nuit, de Michel Conte, La Femme à la droite de l’ombre, de Philippe Negrel…


    Tags Tags : , , ,
  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment



    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :