• Pavés (extraits)

     Jean-Claude Leroy

     

    Le sens de la hache et la ligne des ans ciblant l’aubier. La marque du destin sur un visage qui doit conclure. Un bruit animal qui sort d’une bouche. Des doigts perdus sur un clavier, le nom d’un étranger que l’on ne sait reconstituer, croyant pourtant l’avoir connu. La perte de la mémoire, la déchirure des mots, l’apostrophe qui s’agrandit entre le verbe être et l’article, entre le phénomène et son caractère. L’éloignement n’est plus en mesure de se corriger, comme si la peau n’allait plus jamais sentir une autre peau jusqu’alors familière.

     

    *

     

    Pourquoi y aurait-il une guérison assise ? La culture de l’aveu, la croyance en une clef, quelle démission ! Et quelle porte ? Toujours une bonne excuse pour ne pas se déplacer, ne pas se déporter. Ou pour ne pas bander sans entraves, rire sans gerçures, conjuguer, aimer. Pour ne pas se laisser vieillir, autant dire muter (vers le néant).

    Comme s’il n’y avait qu’une page dans le livre. Comme s’il fallait sacraliser le miroir. Comble de l’immobilisme (idéal de la bourgeoisie).

     

    *

     

    Veille ou sommeil, c’est à les confondre souvent. Là où je me retrouve, ni le sang ni l’interprétation n’ont leur place. Aucune familiarité ne s’y prétend première, je me conserve volontiers loin de moi. Veille ou sommeil, étreinte à fronts renversés : journées noires signées par l’apathie et nuits bleues et inventives. La fidélité la moins perverse, c’est à mes songes que je la dois : songes de glaise et d’oxymore. Est-ce plaisir monstrueux ou bonheur imbécile qui, à chaque goulée de salive, vient me trancher la gorge et corriger mes pas ?

     

    *

     

    Ce besoin de race pour ne pas accuser l’espèce, blague des plus mesquines, des plus éculées. La notion de « chez nous » comme mesure de la bêtise. La peur de ce qui est trop faible ou trop fort. Alors, compliquer le plaisir jusqu’à l’enfer ? N’a-t-on assez de ce suicide pour interroger enfin, non pas la vie, mais l’être ?

     

    *

     

    Cela fut raconté par lui-même, en modifiant la situation et le gros des détails ; il avait aussi, ce qui va de soi, changé le nom des protagonistes ; c’est pourquoi je vous épargnerai une redite, et vous ne saurez donc jamais comment ils se sont rencontrés, ces deux-là !

     

    *

     

    Combien il est ridicule d’amasser tous ces livres, et en plus d’en vouloir écrire d’autres ! Certes, mais il faut bien vivre à son tour. Et y a-t-il vraiment moins de vanité à gagner honnêtement sa vie et à faire des enfants qu’à jeter des mots sans relief sur un papier de rien du tout ?

    Quant aux forêts, décimées, depuis que les bipèdes ne se torchent plus dans les frais ruisseaux, nous savons bien qu’elles sont en grand danger.

     

    *

     

    D’une société où le corps était incertain, jusqu’à brandir celui des hommes lors d’habituelles joutes ou sur un front patriotique, on serait passé à un monde où le corps est obligatoire, jusqu’à réserver à son caractère la vertu d’un langage dont les grincements adventices font dérailler l’ordre séculaire. Plus l’espace est confiné, plus je me sens prisonnier et plus j’exalte la liberté. J’ai toujours su exploiter ma réclusion, jamais mon affranchissement. Le grand air ne bat pas monnaie, il n’a rien à dire.

     

    jcl, été 2019

     

     

     


    Tags Tags :
  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment



    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :