• Pierre Gascar - Le silence de la résorption

    André Bernold

     

    pour Alice

     

    Pierre GascarLe cas de Pierre Gascar est exemplaire. Quel cas ne l'est pas ? Il l'est étrangement. Près de soixante-dix livres ; une quarantaine chez Gallimard, dont cinq ou six chefs-d’œuvre, et tous inscrits au catalogue; en librairie, nota bene, inexistants quasi. C’est un grand écrivain ? Oui, nous ne le suivons pas. Est-il français ? Oui, tout comme Proust, mais aussi bien chinois. C’est l’écrivain deleuzien en pratique, car il a réussi son devenir-imperceptible. C’est l’écrivain qui a le mieux compris les épidémies et les plantes ; une steppe, un jardin, une révolution ; la vie troglodytique et l’enfance pensante ; la Terre, la souterraine... ; vrai voyageur et vrai reclus, l’Asie ; et Venise, mieux que quiconque, mais en secret. Le moins hautain, le plus tenace, bouddhique, orphelin. Roger Caillois, Michel Foucault, ainsi se nommaient ses admirateurs. Il est le seul grand prosateur du siècle1 dont puisse se glorifier l'écologie, qui l’ignore toujours. Qu’il est difficile de se faire entendre ! Qu’il est difficile d’être lu, lorsqu’on écrit si bien et qu’on s'absente tant ! On ne le cite guère. Mais il faut citer, toujours, toujours citer.

    Cependant, le soir s’approfondissait. Il s’approfondissait par degrés, non pas d'une façon insensible, mais bien par décrochements successifs, par à-coups, et proposait une suite d’images différentes entre lesquelles la transition manquait. Il suffisait de rester un moment les yeux fermés, ou seulement de regarder le sol, de se laisser absorber par une pensée, une conversation, pour découvrir, lorsqu’on relevait la tête, un crépuscule sans aucune ressemblance avec celui qui, un peu plus tôt gagnait sous les platanes. Rien ne le rappelait, si ce n’étaient les arbres, les maisons, le décor toujours à sa place, et encore apparaissait-il, ce décor, comme surpris un soir de la semaine précédente ou, plus exactement, de la semaine à venir.

    Les hirondelles et leurs cris rendaient le soir un peu plus prophétique encore ou, du moins, créaient cette agitation, ce trouble de la nature dont toujours, semble-t-il, les prophéties s’accompagnent. Rapides, vraies gardes d’épée dont la lame était le vol, elles transperçaient l’air parfois si près de nous que nous percevions un sifflement et que nous nous croyions visés. Mais déjà l’hirondelle reprenait de la hauteur, s’immobilisait une seconde au faîte de son ascension, battait des ailes, suspendue, et se dépêchait, comme une ballerine qui fait des entrechats. C’était alors, peut-être, qu’elle criait, par pure frénésie, besoin d’éclat, de scintillement, et au risque d’effrayer les insectes qui croisaient plus bas, signalés par le halo clair de leur vol. Elle plongeait sur eux, ailes ouvertes, semblable à une petite faux à l’envers ; un peu avant de toucher le sol, elle amorçait une courbe et remontait tout droit presque invisible car alors elle se détachait plus sur le ciel, à peine signalée par la tache blanche de son ventre, un peu ralentie, pour émerger enfin à la hauteur des toits, comme un poisson à la surface de l’eau.

    Si, à cette heure-là, on restait penché à une fenêtre, on avait l’impression de pouvoir pêcher à la main les hirondelles qui, à ce niveau atteignaient le point de l’inertie où mourait leur élan. Elles se trouvaient alors si proches qu’on distinguait, en dépit de l’ombre, leur bec entrouvert et leurs yeux. Ils étaient sans prunelle, emplis d’un liquide noir et ne brillaient guère. L’ardeur de la chasse, l’ivresse du vol semblaient les avoir éteints. Cette espèce de cécité donnait un aspect cruel aux oiseaux qui, bien que passifs et hissés jusqu’à vous comme sur un jet d’eau promis à retomber bientôt, gardaient un contour meurtrier ou, en tout cas, tranchant.

    Tout laissait penser, il est vrai, que nous connaissions dans le village une variété d’hirondelles qu’on aurait pu à bon droit appeler hirondelles-ciseaux et dont l’existence devait être ignorée ailleurs. Peu de chose les différenciait des hirondelles des livres : des ailes qui étaient devenues nageoires, avec des arêtes et des membranes de colle séchée, ce qui n’allait pas, après tout, tellement au-delà de la plume ; un empennage de queue un peu strict, comme une petite poignée de couteaux tenus lames ouvertes ; un bec d’os plus effilé et plus béant peut-être que ne le réclamait la nutrition ; enfin une aisance dans l’air, une rapidité, des mouvements de fléau, des trajectoires de pierres tour à tour soumises à la pesanteur et s’en délivrant.

    Dans le crépuscule qui s’approfondissait, se transformait et passait d’un bleu à l’autre avec la même rapidité que si l’on avait changé la plaque d’une lanterne magique, nous suivions des yeux le vol des hirondelles , non sans appréhension. si nous étions penchés à une fenêtre, nous hésitions à faire un mouvement pour les saisir, de crainte de nous blesser à leurs écailles d’acier, au morfil violet de leurs ailes. […]

    Avec leurs piaillements, les hirondelles ne faisaient qu’attiser, aiguillonner l’angoisse qu’à lui seul le soir provoquait. Se lançant en tous sens, se livrant à leurs évolutions sans fin, elles s’employaient à me montrer toute la profondeur du crépuscule, fuyaient parfois vers l’horizon, comme si elles n’allaient plus revenir, ou montaient jusqu’à une hauteur où l’air se raréfiait : auxiliaires du vide, créatures vouées à la plus triste des provocations.

    Nous nous mettions alors à penser à la mort, ce qui la suivrait pas ou ne la suivrait pas et, quelle que fût notre foi, la peur nous serrait le cœur. Et le soir devenait de plus en plus bleu, invite doucereuse qui nous faisait trembler un peu plus., comme si nous avions déjà senti sur nos épaules le poids très faible, à peine deviné, du pan de manteau dont un ravisseur vous enveloppe. À ce moment-là, les hirondelles poussaient des cris tout à fait semblables à ceux qu’elles faisaient entendre un peu plus tôt mais chargés, cette fois, de signification. Elles saluaient notre condamnation, vraisemblablement sans joie ni tristesse, à la façon de ces démons très inférieurs qui, dans les gravures, les contes, se mettent à clabauder machinalement dès que le Malin fait quelque chose, ne serait-ce que se moucher. Ainsi, déjà avertis par la couleur du crépuscule du même bleu que les ocelles des papillons appelés paons de jour, nous apprenions, par les cris des hirondelles, que nous pourrions mourir dans la nuit 2.

    D’autres titres ? Les Bêtes, oui, prix Goncourt ; Les Femmes, qui contient l’un des plus poignants récits de la condition asilaire, aussi beau que chez Tchekhov, auquel souvent Gascar s’égale ; Voyage chez les vivants, méditation des pandémies ; Le Fugitif, d’une lucidité désespérée ; La Graine, Le Meilleur de la vie, Les Charmes, qui sont à l’enfance ce que l’Iliade est aux combats : deux hommages aux très grand Bernard Palissy ; et, livres entre tous extraordinaires, Les Chimères, Le Présage, les greffes végétales ; le destin des lichens… C’est par là qu’il faut entrer, par ces deux portes dérobées. Car

    dès qu’on se penche sur une plante, l’essentiel entre en jeu. Dans les sciences autres que la botanique, la question que nous posons au monde ne nous est pas aussi nettement retournée. Il n’y a pas cette imminence du dialogue. La plante ramène la vie au point d’énigme,. Elle est posée devant nous, tournée vers nous, comme embarrassée de son évidence. Jamais nous n’avons senti autant qu’était attendue de nous la réponse à ce qui est. L’animal se déplace, bouge, agit, ne nous demande rien : il est à ses affaires. La plante ne montre pas cette indépendance. […] La plante reste plantée là, devant nous et ce face-à-face approfondit le silence jusqu’à le rendre étourdissant. La botanique est, plus qu’une science, une tentative de réponse, du moins la réception d’une question. En d’autres termes, elle est, de toutes les sciences, la seule qui soit attendue par son objet.

    Dans ce beau livre du Présage (1972), qui contient les pages plus éblouissantes de Gascar (l’acqua alta à Venise : « Quand on entre dans ces maisons où le meubles se balancent lentement à deux mètres du sol, au bout de leurs cordes… Les chaises surtout entretiennent l’équivoque ; elles tournent sans fin, mettant en évidence leur frêle structure qui dans l’histoire des délires, a toujours été la cage d’invisibles petite monstres »), nos déchiffrons les lichens comme seul Cailloix a su nous faire lire les pierres. Mais pourquoi les lichens ? C’est qu’ils présagent, de par le monde, bien des choses. Cependant,

    au cours de mes voyages, les lichens m’avaient projeté dans quelques-uns de mes drames du monde d’aujourd’hui. Maintenant, ils me ramenaient à moi-même, m’enfermaient dans des réflexions détachées du temps et m’aidaient ainsi à accomplir le mouvement de régression qu’avait amorcé ma retraite à la campagne.

    Plus loin :

    Sollicité par l’image d’une adhérence – ou d’une adhésion – qui parlait à ma mémoire obscure comme si ma vie, depuis ma naissance, n’avait été qu’un arrachement, je m’étais mis à cueillir des lichens afin, j’imagine, de faire passer pour de la curiosité scientifique ce qui n’était qu’un repliement sur moi, j’entends sur la part la plus archaïque de mon être.

    Le contact des lichens n’a pas d’équivalent dans le monde végétal. Il est d’une netteté qui confine à la froideur.

    Placés sur une étagère, ils se révolutaient et soulevaient sur le pourtour de leur thalles les ailes-nageoires des anciens reptiles volants. Les fruticuleux se hérissaient, dressant une infinité de langues bifides semblables aux étamines préhensiles de certaines anémones de mer. En rapprochant tous ces lichens les uns des autres, on créait, à l’échelle d’un insecte, une sorte de paysage des abysses. (les lichens ressemblent parfois au oneirophantes, limaces des grandes profondeurs couvertes de papilles et sans yeux). J’avais placé un certain nombre de spécimens sous verre… Au vrai, c’était l’étrangeté qui dominait. Elle s’accroissait même par le poids du verre, comme dans le phénomène di mongolisation observé chez l’enfant qui colle son visage à une vitre.

    Au-dessus de ma récolte pesait le silence de la résorption, je veux parler du silence qu’on perçoit en se penchant sur les tisons d’un foyer qui achève de s’éteindre et d’où montent par instants les craquements du charbon de bois en train de se former.

    Ce qui restait établi, c’était que ces tableaux, ces planches de botaniques constituaient des instruments de mesure dont il ne me manquait que le secret. Ils semblaient enregistrer, quand on les regardait assez longtemps, des changements qui affectaient la substance même du silence.

    Détachement, retraiter, régression, froideur, silence de la résorption. À l’aube d’un nouveau Moyen Âge et pour les siècles obscurs à venir, avec Gascar, disparaissons dans l’innommé.

    André Bernold (NRF n°539, déc. 1997)

     

     

     

     

     

    1 Avec Armand Farrachi.

    2 Le meilleur de la vie. Sauf indication contraire, touts les ouvrage de Pierre Gascar cités en référence sont publiés aux éditions Gallimard.


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