• Pierre Guicheney, un Mayennais initié chez les Gnawa

    Pierre Guicheney

    Pierre Guicheney, un Mayennais initié chez les GnawaPIERRE GUICHENEY EST FILS DE BOCAGE ET IL Y CONVIE FACILEMENT L’ŒIL PHOTOGRAPHIQUE OU CINEMATOGRAPHIQUE, IL Y RECUEILLE LES VOIX DES SAGES COMMUNS, DES ENCHANTEURS, DES GUERISSEURS ET NOUS RESTITUE CE QUE, BIEN SOUVENT, NOUS N’AVIONS NI VU NI SENTI QUI NOUS EST POURTANT SI PROCHE.

     Au cours de ses nombreux séjours au Maroc, Pierre Guicheney a tissé des liens étroits avec des représentants de la confrérie Gnawa, descendants d’anciens esclaves jadis déportés au Maghreb qui ont conservé des pratiques ancestrales toujours bien vivaces. Initié à leurs rites depuis trois lustres, il a quelque titre à nous faire partager le goût et la connaissance qu’il en a.

    Ainsi, au printemps 2005, dans le cadre de la manifestation « Maroc en Haute Mayenne », nos chers compatriotes ont pu rencontrer quelques « ambassadeurs » gnawa. Musique et transe étaient au rendez-vous sur les places des villes du nord-Mayenne où les autochtones découvrirent ces étranges cousins à la peau noire aussi bien dans les images diffusées sur les sept écrans géants répartis à l’intérieur d’un bus qu’au cours des démonstrations engageantes des musiciens marocains.

    Pierre Guicheney filmait ces moments, comme il en filma d’autres dans des espaces plus retirés. Chez des guérisseurs locaux, par exemple, où il a conduit Fatna Adnan, une « mokadma » (prêtresse-voyante gnawi) renommée. Ils purent remarquer combien les lieux sacrés ou magiques d’ici ressemblent étrangement à ceux du Maroc.

    La dernière partie du film ne pouvait qu’être consacrée à la « lila » donnée au domicile du réalisateur, au Bourgneuf-la-Forêt. Précédée d’un sacrifice (ici, d’un mouton et quelques poulets), une lila est une fête sacrée placée sous l’égide d’une mokadma, moment de fastes culinaires, chatoyants, musicaux où les génies convoqués prodiguent la baraka (ou la guérison, s’il y a lieu) dans une alliance renouvelée avec la commanditaire et protectrice de la soirée. Dans la danse rythmée par les maîtres de musique, les participants côtoient peu à peu la transe, abandon souverain du corps au seuil du monde des êtres invisibles, quelque part entre la vie présente et la mort dépassée.

    Film à la première personne, Des Gnawa dans le Bocage voit l’auteur se faire personnage du documentaire. Rentrant dans son objet, le narrateur cesse d’être un simple guide, pour apparaître en hôte sublimé, de plain-pied avec les protagonistes annoncés. C’est aussi une part de sa propre histoire qu’il nous conte, à travers celle de sa famille d’élection.

    À ceux qui ne verraient dans la démarche de Pierre Guicheney que le débauchage d’un certain patrimoine collectif, il vaut de dire qu’il y a dans ce travail-là une insistance non pas répétitive mais progressive, et qu’à chaque nouvel objet présenté (exposition, livre, film) il pointe quelque chose de plus précis concernant le besoin de ravissement ou la tendresse guérissante qui relie encore entre eux les humains d’ici et d’ailleurs, et ce en dépit des froides prétentions d’une présente époque surtout douée pour exténuer la vie. 

    M. Lochu
    Des Gnawa dans le bocage, produit par 24 images, a été présenté cet automne dans plusieurs villes du département et à Paris, il a été diffusé sur France 3 le 28 novembre dernier, suivi par 127 000 spectateurs du Grand Ouest.




     
    Entretien avec Pierre Guicheney  Pierre Guicheney, un Mayennais initié chez les Gnawa
     

    Quelles sont, au Maroc, les personnes qui ont recours aux talents de voyante et de guérisseuse d’une mokadma ?

     Surtout des femmes, mais ce peut être tout un chacun, toutes classes confondues. Le fait de consulter des voyants ou des voyantes, gnawa ou pas, est une tradition aussi enracinée au Maroc que l’est, en Chine, celle de questionner le Yi King. Elle correspond à un souci vieux comme le monde d’être "en accord avec le Tao", ou avec les forces et influences macrocosmiques. Pour l’anecdote, les émigrés ont eux aussi beaucoup recours aux voyantes, lorsqu’ils rentrent au pays. À Casablanca, sur la "presqu’île des voyantes" de Sidi Abd el Rahman, c’est foule chaque été et aussi, un peu moins, tout le long de l’année.

    Cependant, le commerce des mokadma gnawa avec les esprits et les nombreuses obligations rituelles qu’il impose effraye les non-initiés. C’est donc souvent contraintes et forcées par des situations de crises incontrôlables et répétées que des personnes ou des familles vont s’adresser à elles, souvent au bout d’un long parcours-pélerinage qui mène les malades du médecin au psychiatre, de lieux saints en guérisseurs traditionnels pour se conclure enfin dans l’antre d’une prêtresse.

     

    Comment vois-tu, à terme, le devenir de ces pratiques, de ces rites, la transmission populaire de cette culture liée à une cosmogonie spécifique ?

    Apparemment en régression importante, elles ont été sujettes aux attaques des rigoristes de l'Islam après avoir subi les moqueries et les condamnations morales des "modernistes". Elles sont aussi victimes de l'indifférence de populations qui découvrent les joies et les frustrations de la société de consommation et qui n'ont « plus le temps » de célébrer des cérémonies qui durent plusieurs jours et doivent être répétées au moins deux fois l'an. Ces rites s'installent malgré tout peu à peu en Europe, principalement auprès des populations immigrées. L'ethnopsychiatre Tobie Nathan a relevé le phénomène en acte, ce qui lui a fait dire que les dieux africains voulaient s'installer en Europe, après qu'ils ont partiellement conquis le nouveau monde dans les Antilles et en Amérique du Sud. Il n'est pas certain que cela soit seulement une boutade. L'intérêt porté par ailleurs par toute une frange de population "européenne d'origine", et pas seulement chez des adeptes du New Age ou de la transe plus ou moins techno, aux Gnawa ou à d'autres traditions africaines est selon moi le signe d'une attente et d'un besoin. Mais là, les "gaps" culturels poseront encore quelques difficultés de compréhension. Je crois enfin que le métissage inéluctable de nos sociétés, autrement dit, littéralement, les voies de l'amour et de l'alliance faciliteront la résorption de ces gaps. Le besoin, éternel de l'Humain, de connaissance, de guérissage et de consolation -ou de grâce -, sinon de complétude, fera le reste. Quant au devenir du culte des génies en terre maghrébine, il subit un apparent reflux, mais sans doute réapparaîtra-t-il plus tard, régénéré par une longue période souterraine. Il est vrai que des hommes de connaissance remarquables ont disparu ces dernières années. Ont-ils emporté leur connaissance dans la tombe, ces "bibliothèques qui brûlent"? J'ai posé la question à Shangodaré, prêtre yorouba du dieu Shango (le dieu du tonnerre) établi à la lisière de la forêt sacrée d'Oshogbo, au Nigeria. Grand connaisseur des plantes avec lesquelles il prépare des poudres médicinales ou magiques, il est aussi artiste-peintre. Il m'a affirmé que l'apparente décadence des systèmes traditionnels n'était pas un problème car, lorsqu'il découvrait une lacune dans ses connaissances, en particulier celles qui concernent les plantes, il préparait un mélange de feuilles et de racines qu’il mettait à macérer dans une grande bassine. Après un bain dans l'eau chargée de l'ashé (la force) de ces éléments, il s'allonge et entre dans un demi-sommeil. Il accède alors à un territoire de l'esprit d'où il ramène les éléments qui lui manquent. Shangodaré est un homme moderne qui a beaucoup voyagé entre le Nigeria, les États-Unis et l'Europe, il s'est donc équipé d'un dictaphone auquel il confie les paroles que les dieux lui suggèrent. Le message de Shango est que le souci compréhensible d'un risque de perte des secrets contenus dans les rituels, ces théâtres cosmiques au sein desquels se sont épanouies des formes artistiques totalement achevées, ne se résout pas en les restaurant (quoique), mais en protégeant dans le cœur et le corps de l'homme le lien qui mène à leur source. Par ailleurs, grâce au travail minutieux (livres, photos, films, études) mené par les ethnologues au cours du XXe siècle (le trio Pierre Fatumbi Verger, Lydia Cabrera et Alfred Métraux, tous publiés en France) et les épigones de Marcel Griaule, beaucoup a été fait pour conserver une trace écrite des aspects visibles et/ou descriptibles des liturgies, rites, mythes et recettes magiques. Je suis moi-même redevable de mon introduction chez Les Gnawa à Viviana Pâques, disciple de Griaule, directrice de recherches au CNRS... et initiée. Son difficile livre "La religion des esclaves-Recherches sur la confrérie gnawa du Maroc" est à lui seul une cathédrale où sont celés une foultitude de secrets mythologiques dont certains remontent aux mystères de la Grèce antique. Notons au passage que l'Europe n'a conservé de ce polythéisme (fondateur, aussi, de la philosophie) que la tragédie, hors au sein de quelques traditions très circonscrites (comme les cultes de transe des tarantolati en Italie du Sud ou de la Sarja en Sardaigne).

     

    Comment ces pratiques, comme celles des guérisseurs chez nous, peuvent-elles s’inscrire de fait dans nos sociétés placées sous contrôle d’idéologies rétives à leur encontre ?

    Elles n’ont pas besoin d’approbation idéologique. Elles s’en jouent. Elles sont inscrites dans notre imaginaire collectif et dans notre indécrottable et sage animisme. Il faut savoir que jusque dans les années 50, la police brésilienne menait régulièrement des opérations coup-de-poing dans les favelas de Bahia pour y détruire les tambours et les statues des orishas, les dieux africains révérés par les descendants des esclaves. À la même époque, des campagnes anti-superstition menaient la même guerre dans les Antilles : à Haïti contre le vaudou et à Cuba contre la Santeria. De magnifiques tambours y ont laissé leur peau et leurs corps de bois sculptés, mais les "mystères" (nom des dieux haïtiens du vaudou), eux, ont survécu.

    C’est grâce à l’écrivain Jorge Amado, un temps député du Parti Communiste brésilien,  et à Pierre Fatumbi Verger, Bahianais d’adoption, qu’un mouvement d’opinion est né qui a permis que les cultes des Orisha célébrés dans les terreiros (temples) du candomblé soient finalement acceptés. Aujourd’hui, les terreiros sont fréquentés indifféremment par blancs, noirs et métisses. Au point que l’actuel ministre brésilien de la culture, Gilberto Gil, initié de longue date dans le culte des Orishas, doit, à côté de son immense talent de musicien, une part importante de sa popularité à cette appartenance.

    Pour ce qui est de la France et du guérissage traditionnel, forme secondaire d’une connaissance globale (cohérente) encore vivante chez les Gnawa, j’ai pu constater de visu que, au moins dans l’Ouest, les maisons et cabinets des guérisseurs ne désemplissent pas. Malgré l’ostracisme que lui ont opposé pendant des siècles l’Église, puis le scientisme prôné par l’école de la République. Il est vrai que nos Orishas, les petits saints guérisseurs, sont, eux, presque oubliés. Encore qu’à Paris Septième, la Chapelle de la Médaille Miraculeuse de la rue du Bac ne désemplisse pas et que le sanctuaire d'un pseudo saint Léonard sis à Andouillé-Neuville en Ille & Vilaine, voit ses allées de fleurs en pot constamment renouvellées par des fidèles exaucés.


    in Le Mouton fiévreux (2e série) n°02, 2006.

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