• Pour en finir avec l’année du buffle

    Bistroglodyte Arthur
                                                                                                                                            

    Carnet de veille Quelques coups de corne dans la brume

     
    le buffle ayant corné tout l’été
    se trouva fort dépourvu
    quand le tigre fut venu
                                                         Turlututur
     
    Grâce aux femmelettes, […] Lermontoff, le Tigre-qui-Rugit…
                                                         Isidore Ducasse
     
    Le tigre frappe ; que ne fera pas l’homme ? 
                                                         Henri Michaux
     
     

    En ces temps maudits où les jours passent comme inamoviblement condamnés à répéter le lendemain un malheur augmenté, où se terrent les suppliciés chers à Artaud qui font des signes sur leurs bûchers ?

    L’effondrement d’un tel monde serait réjouissant si ne s’étalait partout la perpétuation d’une générale désolation et du mutisme qui l’accompagne.

    On se croirait dans la fable de La Fontaine

    On n’osa trop approfondir

    Du tigre, ni de l’ours, ni des autres puissances

    Les moins pardonnables offenses

    **

    Passer du bœuf au lapin par le tigre, carnassier qui navigue contre le vent et sanguinaire félidé, grand solitaire adepte du camouflage, quel pas de clerc, qui nous ramène à l’imaginaire asiatique, coulé depuis les Tchéou dans le moule de l’obéissance et du devoir cher à Confucius 1.

    Mais on n’est pas des bœufs. Du singe au rat, il n’y a qu’un pas de loup. Or voici l’heure du tigre qui sort ses griffes et ouvre sa gueule hérissée de sabres grandeur nature. Le vice-roi de la jungle recrée le monde à son image : férocité doublée de ruse, hypocrisie noyée dans le chatoiement de son précieux pelage. Et il prétend désormais régner sans partage, à l‘instar du premier Sarkozy venu.

     

    Dans le bêlant troupeau de nos contemporains, le tigre se taille une place de choix : c’est l’emblème discret des maharadjas de l’économie cannibale. La Chine néo-mandarinale stigmatisait les « tigres de papier » pour mieux celer son propre impérialisme. Et c’est forte de ses monstrueux dividendes que la Standard Oil martelait les cervelles affaiblies des consommateurs de slogans débiles :

    Mettez un tigre dans votre moteur

    **

    Les retors hasards du calendrier chinois sont cause que leurs calculs font généralement coïncider le début de leur perpétuel an 40 avec la saint-glinglin. Mais si l’heure est un leurre, il faut le plus fatal coup d’horloge astronomique pour faire tomber le jour de l’An nouveau à la Saint-Valentin – le jour où les amoureux font tintin !

    **

    Le tigre vient de Mésopotamie, c’est bien connu depuis l’Antiquité. On sait aussi que c’est par excellence le pays où les poules ne pondent pas, bien qu’on y attende avec impatience, là comme ailleurs, qu’elles aient des dents. L’explication est toute simple : elles voient le tigre et l’œuf rate.

    En outre le tigre, bien loin d’être hydropathe, est amateur d’eau. Il se baigne dans cet infâme composé d’éléments pervers, ce qui en dit long sur son caractère. Cela seul signe l’horreur rédhibitoire qu’il inspire. Les marbrures de son pelage sont elles aussi destinées à donner le change, comme la chasuble masque le curé : cet animal est un dissimulateur de la pire espèce.

    **

    Les rapprochements que ce fauve inspire sont à l’avenant et vont du coq à l’âne : si les Français ont eu un Clémenceau, les Germains en ont baptisé un char d’assaut.

    L’expression chinoise « trouver un tigre sur son chemin » est assez proche de notre « donner sa langue au chat ».

    Bref, le tigre est tout un symbole de cette jungle de la société spectaculaire-marchande à l’affût de la chair fraîche de l’exploité dont elle se gorge sans faire le détail avant de parader repue devant les caméras de la désinformation. Ne tombez jamais sous sa patte !

    En définitive, ce printemps sinisé n’est qu’un faux-semblant. Il est préférable d’hiberner, car l’année du Tigre s’annonce comme une accumulation de paniers de crabes.

    Seule consolation : le tigre mâle est un solitaire alors que les femelles vivent entre elles. Vive l’année des tigresses !

    Carnet de veille

     Bistroglodyte Arthur

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Ces anti-vœux du Tigre sont dédiés à Julien Lombard, ses enfants et petits-enfants.

     

    1. Confucius a dit : « Les peaux de tigre et du léopard, une fois tannées, sont comme celles du chien et du mouton. » Mais il n’incombe pas à une vraie culture d’apprivoiser les tigres, pas plus que de rendre les moutons féroces, et tanner leurs peaux pour en faire des chaussures n’est pas le meilleur usage qu’on en puisse faire. (Henry David Thoreau, De la marche – traduit aussi en français sous le titre : Balades –, 1851.)


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