• Pour que le corps écrive ce que la pensée n’ose

     Marcel Moreau

    extrait de "Quatuor pour une autre vie", éditions Luce Wilquin   

    Pour que le corps écrive ce que la pensée n’ose À l’origine, la Raison caressait l’espoir d’encager l’animal dans l’homme, ou de l’y neutraliser à jamais. C‘était le prix à payer pour l'amélioration de l'espèce, ses progrès en intelligence, en épanouissement de soi. Soit dit en passant, l'animal a toujours eu bon dos, depuis la religion et les Encyclopédistes. On ne l'aime que domestique, ou dompté, comme dans les cirques. La rationalisation n'a pas tué la bête dans l'homme, l'histoire récente le prouve, mais elle lui a donné un compagnon, l'androïde. On n'est plus assez psychologue ni intuitif pour mesurer les conséquences d'une telle cohabitation, dans l'avenir.
     Je crois, pour ma part, que lorsque la bête est immonde, l'androïde l'est également. On ne sait pas, en soi nuitamment, ce qui se passe entre l'androïde et la bête. On sait seulement que l'androïde n'a pas d'odeur, donc qu'il est moins repérable. Quant à la bête, il faut reconnaître que l’esprit de la raison n'a fait aucun effort pour en conserver, ne fût-ce que sous une forme forcément atténuée, ce qu'elle a de plus que nous : son flair, cette sorte de faculté extraordinaire qu'elle possède de sentir venir de très loin le danger, l'ennemi de la vie, en l'occurrence. À force de dénigrer la bête - je veux dire, en vrac, les instincts - la pensée désincarnatrice en a perdu ce que notre animalité pouvait nous léguer de meilleur : ses narines frémissantes, ses yeux perçants. C'est là que se situe l'existence de l’androïde, et ainsi que s'explique, dans la modernité pensante, la pénurie de visionnaires, de prophètes, la grande crise de la sagacité. L’androïde agit, il ne prévoit pas. Il marche à la catastrophe, entraînant avec lui l'esprit désensorialisé.
     Et pendant ce temps-là, on continue d'émettre des idées, de les assener, d'arborer des convictions, politiques et autres, de prétendre faire des choix de société. On en oublie la machine ou les machines, surtout celle de l'idole matérielle, dominante. Et moi, comme un têtu débraillé, mû par la dynamique insensée des pulsions verbales dans un corps qui ne tient encore debout que grâce à ça, je persiste à « voir » la machine avant d'« entendre » les idées. Je n'y peux rien, c'est ainsi. J'en suis à me demander dans quelle machine elles vont s'engouffrer, ou laquelle va les happer, pour en faire matière à désespérer de tout, sauf matière à désespérer les marchands, les cupides et les puissants.
     Mais je ne me le demande pas longtemps. Les idées, les convictions, politiques et autres, vont se jeter dans l'idole matérielle, qui a mondialisé sa machine, la machine de l'Avoir. On croit vivre dans des sociétés où les idées s'entre-déchirent, et les nationalismes, et les internationalismes et les religions et les crédulités et les incrédulités. Ce n'est qu'en partie vrai, assez pour qu'à l'examen on y discerne la cause de tous les maux du monde. Alors que la cause, c'est plus vraisemblablement le mode d'adhésion des idées à la machine matérielle, soit par rationalisation éhontée, soit par obscurantisme irrationnel.
     On est si heureux, dans nos pays « libres », d'afficher des croyances, des succédanés tremblotants de croyances qui furent jadis des dogmes, aussi inflexibles qu'une statuaire, peut-être les saccades nostalgiques de quelque utopie, depuis lors frappée d'hébétude, on ne sait jamais avec les déboires du lyrisme, mais comme c'est devenu dur, de nos jours, d'entreprendre une belle révolte, désintéressée, à défaut d'une révolution, par avance corrompue.


    Marcel Moreau
    in Quatuor pour une autre vie, 

    (éditions Luce Wilquin en 2004,

    comprenant des textes de Claire Lejeune, Marcel Moreau,  Jacques Sojcher, Raoul Vaneigem.)

    Site des éditions Luce Wilquin 


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