• Pratiques sauvages d’une police à gueule de milice

     Jean-Claude Leroy

     

    Vols, passages à tabac, menaces de viols, faux témoignages, intimidations, cela peut surprendre de la part de la police, c’est pourtant monnaie courante, à Rennes comme ailleurs.

     

    Cela va du vol d’effets personnels à la menace de viol en passant par le passage à tabac ou le tir tendu cherchant à atteindre l’œil ou le visage. Les protagonistes sont assermentés, usent de leur immunité à outrance. Et il suffit d’avoir assisté à certains procès pour comprendre à quel point, même quand elle est invraisemblable, la version policière des faits sert de conducteur à la justice. On a vu récemment des jeunes gens condamnés pour des faits bénins que par ailleurs ils n’avaient pas commis, leur tort étant très ouvertement d’être jeunes et sympathisants d’un mouvement mal contrôlable.

    Le samedi 14 mai à Rennes, un jeune homme cherche à rejoindre le lieu d’un rassemblement appelé contre les violences policières. La manifestation a été interdite. Le dispositif est impressionnant, deux hélicoptères sont mobilisés ainsi que quatre canons à eau, et les CRS et Gardes mobiles sont partout en ville comme chez eux, ils surveillent, contrôlent, admonestent, a minima. Le jeune homme ne peut éviter de passer un barrage. Il est avec des copains, se dirige vers un point de contrôle. Un CRS « de petite taille et au visage à moitié masqué » surgit, s’en prend à lui, le fouille, l’insulte, lui dérobe son sac, lequel ne contient que des vêtements et de la nourriture, pas même des lunettes de piscine ou une ampoule de sérum physiologique, panoplie de base de tout manifestant un rien aguerri. Quand il réclame son sac il se fait envoyer paître : « Vous êtes des feignants, vous travaillez pas et vous touchez des aides de l'État… » Discours idéologique par excellence dispensé ici par un représentant de la force publique dans l’exercice de sa fonction. Lorsque le jeune homme viendra le lundi suivant s’enquérir de ses affaires au commissariat de la ville, on le fera patienter jusqu’au lendemain avant de lui annoncer que son sac, comme tous les effets confisqués ce samedi matin, a été détruit, plus précisément incinéré.

    Un autre jeune homme, un autre jour, C’est une figure du mouvement facilement repérable. Il est seul, observe les ouvriers maçons qui sont en train de murer l’entrée de la salle de la cité, salle municipale qui a été occupée à deux reprises par des centaines de militants et sympathisants du mouvement actuel contre la loi El Khomry et son monde. À ce moment un camion de la B.I. (Brigade d'Intervention) passe à son niveau, une portière latérale s’ouvre, des mains saisissent le jeune homme, le tirent dans le fourgon. Aussitôt il est assailli de coups. Coups de casques, de poings, de pieds. Les insultes volent. Les policiers entreprennent de le dévêtir, lui arrachent ses vêtements, lui annoncent qu’ils vont le jeter dans la Vilaine (rivière qui traverse la ville). « Sac à merde ! » lui souffle-t-on. Et les coups redoublent. Les agents lui demandent de poser pour une photo, il refuse. On le force. « C’est pour nous ». Il ne s’agit pas de saisir une image pour un quelconque fichier mais de conserver une trace de l’humiliation qu’on fait subir à un « ennemi ». Le véhicule est enfin arrêté près du canal St Martin, des passants se pointent au loin, éventuels témoins, la victime est abandonnée sur la rive. Si elle était interrogée au sujet de cette exaction, qu’en dirait la hiérarchie policière ?

    Un syndicaliste chevronné, figure locale de la lutte, pris à part, molesté par des agents de la BAC : « on ne veut plus te revoir ! » * Des contentieux anciens qui resurgissent, allusions à des faits datant de plus de dix ans, lors de luttes passées sinon dépassées. Il faut croire qu’on ne mute guère les agents et officiers de la BAC, ils ont le temps de développer des haines personnelles aussi bien que d’ordonnancer des accointances de tous ordres, on ne sait pas. Les liens entre personnels des BAC sont plutôt resserrés, les idées sont les mêmes dans le service. On est là pour l’adrénaline, et pour casser de l’ennemi social, on partage la même vision du monde. Qui peut croire à la neutralité idéologique de tel service ? Et de même que l’on peut s’inquiéter des liens qui unissent le criminologue marchand de peur Alain Bauer au premier ministre, qui peut croire innocents les liens objectifs qui attachent Bernard Cazeneuve au syndicat policier d’extrême droite Alliance ?

    Une femme isolée par un groupe de CRS, en marge d’une manif. Ils la chambrent, la rabrouent, et surtout la menacent de viol si elle remet les pieds dans un tel rassemblement. Un viol n’est-il pas un crime ? Peut-on menacer ainsi sans conséquence ? Oui, à condition d’être du côté de la police. Et que vaudrait la parole de la plaignante si elle venait à requérir la justice ? Le droit de s’exprimer, de manifester existe-t-il encore vraiment dans ces conditions ? Trahissant par ricochet la fébrilité d’un pouvoir si peu légitime, sur le terrain de la lutte les dérapages sont de plus en plus fréquents et graves – il est vrai que le premier ministre Manuel Valls a bien précisé qu’il n’avait donné aucune consigne de retenue.

    Deux lycéens attrapés au hasard par la BAC en fin de manif, on prétend qu’ils ont jeté des cailloux en direction de la police. Ils démentent formellement, s’ils participaient bien à la manifestation ils n’ont pour autant rien jeté sur quiconque. Cependant, lors d’une comparution immédiate qui eut lieu le lendemain, le procureur n’hésita pas à requérir des peines de trois mois de prison ferme. Ils écopèrent finalement de 70 heures de TIG (Travaux d’Intérêt Général) et d’une amende de 450 euros pour dommage et intérêt réclamé par l’agent supposé victime. Ceux qui fréquentent les tribunaux en ces temps, découvrant que certains policiers – volontiers victimes – semblent ainsi arrondir ainsi leur fin de mois, ont tendance à y voir un racket camouflé sous l’aile de la justice.

    Ces quelques exemples parmi beaucoup d’autres pour montrer l’éventail des risques encourus par chacun de nous pour peu que nous ayons des idées à défendre, des revendications, une expression à porter.

    Moins discrète, l’affaire du métro, déjà évoqué par ailleurs. Dix-neuf militants arrêtés lors d’un coup de filet spectaculaire monté en épingle concernant des jeunes gens coupables de glisser de la mousse expansive dans les bornes du métro rennais, opération s’inscrivant dans une banale action de blocage économique inhérente à maints combats syndicaux et visant à faire pression sur un gouvernement. Également l’affaire Bagelstein, toujours à Rennes, qui voit quatre jeunes gens condamnées à des peines de prison ferme pour avoir posé quelques autocollants dénonçant le sexisme et l’homophobie des slogans présents sur les tables du restaurant. Il a suffi que le patron réagisse mal, agresse tout de go les jeunes gens, que ceux-ci rétorquent plus ou moins, pour qu’une équipe de la BAC survienne et les embarque. Au terme d’une comparution immédiate, le verdict sidérant aux yeux même des gens de justice pourra rester dans les annales pour sa scandaleuse sévérité. Le juge Léger, magistrat amoureux des lourdes peines et dont on goûtera un aperçu dans le récent papier de Karl Laske [ici], voudrait fabriquer à la chaîne de futurs militants radicaux qu’il ne s’y prendrait pas autrement.

    *

    À vrai dire, il semble bien que l’État s’attache à créer les ennemis dont il a besoin pour légitimer la brutalité qu’il exerce en rempart d’une oligarchie dont le visage transparaît soudain dans sa pleine monstruosité. Le chercheur Mathieu Rigouste, qui a travaillé sur ces questions, le rappelle : « la police est là pour maintenir l’ordre social, l’ordre économique, l’ordre politique. » [ici] À l’évidence, la police a pour charge de dissuader les gens de manifester leur opposition au gouvernement. Si le fait de manifester ne peut être récusé trop ouvertement, on peut toujours avertir les candidats à la revendication et à l’opposition des risques qu’ils encourent à simplement descendre dans la rue. Non pas les plus résolus ou les plus aguerris seront forcément ciblés mais bien le manifestant lambda, car c’est le novice qu’on cherche à dégoûter, à effrayer. L’usage inconsidéré des flash-balls et autres LDB 40 est à cet égard aussi efficace que les arrestations arbitraires, ces méthodes se complètent et terrorisent tout autant. Mathieu Rigouste fait un rapprochement éclairant : « Durant la révolution en Tunisie, la contre-révolution a employé des tireurs d’élite postés sur les toits et qui avaient pour ordre non pas de viser des meneurs mais les anonymes au milieu de la foule. Le message ainsi envoyé était qu’on n’était pas menacé parce qu’on menait le mouvement mais simplement parce qu’on y participait, qu’on prenait la rue à travers la manifestation. En France, à un degré évidemment différent, le message envoyé est le même : on a pu ainsi voir des CRS pointer des flash balls dans une station de métro [Métro Bonsergent]. Je ne pense pas qu’une unité ait pu s’autoriser cela sans en avoir reçu l’ordre. Il s’agit là aussi de montrer que quiconque prend la rue, participe à ces mouvements, sera potentiellement pris pour cible. »

    Les BAC sont au cœur des polémiques, elles le méritent. Il y a quelques années, un chercheur en sciences sociales, Didier Fassin, s’est immergé dans l’une d’elle, en banlieue parisienne, il en a rapporté la matière d’un ouvrage de référence sur la question. On y apprend que les BAC sont constituées de policiers volontaires, le plus souvent des gens qui cherchent à « rompre avec l’ordinaire du métier de gardien de la paix et à s’engager dans une pratique plus orientée vers l’action. » Il s’agit alors d’être coopté par le brigadier responsable de l’unité. Autant dire que les critères sont subjectifs et assurent une forme de reproduction du groupe tel qu’il est déjà. Les épreuves à passer pour entrer dans une BAC sont essentiellement physiques et psychologiques, « les compétences en matière de procédure judiciaire [ne sont] pas prises en considération ; or, de l’avis unanime de leurs supérieurs, c’est précisément sur ce point que le travail de ces unités s’avérait particulièrement problématique, puisque nombre de leurs procès verbaux ne permettaient pas d’éventuelles poursuites en raison de faute commises dans leur enregistrement. »

    […]

    « À propos du tropisme des policiers de droite et d’extrême droite pour la BAC, il [relève] de deux logiques distinctes mais convergentes. D’une part, de façon générale, les valeurs portées par ces unités spécialisées mettent en jeu la virilité, la force et l’ordre, volontiers aux limites de la légalité, tous éléments que l’on trouve plus facilement réunis dans ces partis. D’autre part, dans le cas d’espèce, le mode de recrutement de cette unité qui passait par la décision opérée par un gradé ne cachant pas sa sensibilité xénophobe et raciste, donnait lieu à une cooptation sur la base de ces mêmes affinités politiques… »

    Tout donne à penser que, désormais, l’état d’urgence d’une part, des magistrats acquis à la même cause répressive d’autre part, comme c’est le cas à Rennes mais aussi ailleurs, font que les arrestations de la BAC sont au contraire suivies et réalisées à travers des sanctions aussi dures et arbitraires que les interpellations elles-mêmes.

    L’auteur de La force de l’ordre, une anthropologie de la police des quartiers, qui nous présente ces données, constate qu’une BAC peut être assimilée à un « État dans l’État » et jouir d’une autonomie vis-à-vis de la hiérarchie. Il note que le racisme est omniprésent dans les brigades qu’il a pu approcher, au grand désarroi de ceux qui ne l’acceptent pas mais le plus souvent n’ont d’autre choix que de se taire. Racisme dirigé contre les noirs et les Arabes, principalement. D’une manière plus générale, Didier Fassin constate que « La loi [sert] moins à appliquer le droit qu’à rappeler chacun à l’ordre social. »

    *

    Tandis qu’à propos de la manière dont ce gouvernement traite la liberté de la presse, Emmanuel Todd n’hésite pas à parler de « fascisme rose » ; tandis que la Ligue des droits de l’homme réclame une enquête parlementaire à propos des violences policières (cf. L’Humanité, 11-12 juin 2016), à Rennes, pas moins de seize associations culturelles, rejointes depuis par d’autres, publient une tribune intitulée Prenons soin de la démocratie dans laquelle elles se disent très inquiètes du climat d’affrontement actuel, évoquant les témoignages leur remontant des divers publics qu’ils reçoivent, autant de personnes qui sont confrontées à « d'inédites restrictions de libertés, et subissent des violences physiques ou verbales de la part de représentants de l'État dont le travail devrait pourtant consister à les protéger. »

    « Nous comprenons que notre municipalité s'inquiète de ce que traversent certains commerces et habitants du centre-ville, mais ce ne devrait pas être l'objet principal et récurrent des déclarations publiques, qui saluent systématiquement le travail des forces de l'ordre et de la justice, alors que les témoignages inquiétants s'accumulent : Représentants des forces de l'ordre sans matricule, interdiction de photographier ou de filmer, interdiction de libre circulation, intimidations, coups, blessures, condamnations expéditives… Ce n'est pas la culture de notre pays, ni celle de notre ville ! »

    […]

    «Une démocratie qui se porte bien, quelle que soit l'échelle du territoire, doit assumer que les citoyens soient en désaccord. Nous attendons de la démocratie, du gouvernement et de nos élus locaux, qu'ils garantissent les conditions de la libre expression de tous, et que les paroles et les idées puissent se confronter dans le respect de chacun. C’est sans aucun doute ainsi que nous fabriquerons de la citoyenneté ! »

    *

    * Cette fois-ci, un caméraman de télévision était présent non loin, il a filmé la scène, le syndicaliste victime des violences et menaces a porté plainte.


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