• Qui sont nos intercesseurs ?

    André Bernold

    Gilles Deleuze« Si t’as pas, dit Deleuze dans l’Abécédaire, si t’as pas d’intercesseurs, t’es foutu ; je le crois, je sens qu’il dit vrai. Mais qui sont nos intercesseurs ? L’œuvre de J.-L. Borges, que Deleuze n’aimait pas beaucoup, est parcourue d’intercesseurs manifestes. J’ai longtemps cru, puis essayé de croire, qu’au premier chef, au premier rang, ce seraient des femmes, idéalement une femme. Après maints et maints essais infructueux et vains, j’ai cessé de le croire. Complètement cessé ! Presque complètement. Des candidats beaucoup plus anciens de temps en temps remontent de l’ombre et servent, Rimbaud, Lautréamont, Artaud. Ou Nerval et Nietzsche. Ce qui les distingue au premier coup d’œil, et d’une certaine manière les unit, c’est leur extrême fragilité. Il y aurait aussi Van Gogh, mais Van Gogh est aujourd’hui tellement tout à tous que c’en est dégoûtant ; t’as pas envie de partager Van Gogh avec, extatique, le premier salaud venu. Ensuite viennent les gens très compliqués. De vraiment très compliqués, compliqués comme une montre justement dite « à complications », il y en a, en somme, assez peu. Il y a, d’un souffle, Shakespeare et Joyce, par exemple. Ceux-là sont des intercesseurs-monde. Ils servent peu. Ils ne servent que dans les grandes occasions. Ou alors sur un point infime. Virginia Woolf. À l’opposé, il a les quasi évanescents, les chétifs devant un Shakespeare qui, eux, au contraire, sont solides et multi-usages. Je prends mon exemple au hasard, mais qu’il soit le premier à me venir à l’esprit n’est pas insignifiant : Armand Robin, poète mort sous les coups dans un commissariat, qui, à se chercher une langue à lui, en étudia, en apprit, en parla, en décrypta, en traduisit une quarantaine. Ses écoutes-radar, nocturnes, des émissions radio du monde sont d’un précurseur absolu : voir le texte fondamental Outre-Écoute (qu’il serait infiniment pertinent de republier ici-même, Outre Écran) dans la revue 84, n°15, octobre 1950, page 82-84 [on peut le lire ici]. Et puis, il y a les insondables, au premier rang desquels Baruch Spinoza. Ils durent une vie, on n’est jamais sûr de n’être pas passé tout à fait à côté. Ceux-là aussi sont très peu nombreux. Spinoza est leur chef, ça, c’est sûr. Après, on peut hésiter. Je dirais Pascal, diamétralement opposé, mais je sais que j’aurai des contradicteurs. Leibniz ? Nietzsche ? Georges Bataille aurait tant aimé être lui-même du nombre. Peut-être l’est-il, pour très, très peu de gens. À ce compte, et pour mon compte, comme il disait toujours, j’inscris, sans hésiter, fièrement, Deleuze. Je soutiens que Différence et répétition (1967) peut rivaliser avec L'Éthique (1677).

    « On pourrait continuer longtemps comme ça, presque indéfiniment. Certains citeront, au gré de leurs préoccupations dominantes, des théologiens. Duns Scot, des logiciens, Russel, pour moi ce sera Nagarjuna, et puis les peintres, tous les grands peintres, les musiciens, tous les grands musiciens, Mozart pour certains, Wagner pour d’autres, Bach pour moi.

    « Là encore beaucoup moins nombreux, les vrais savants, pas tant les très grands, comme Pasteur, comme Einstein qui « éclairent toute l’humanité, que plutôt les profonds, les ramifiés, les labyrinthiques à force d'acribie, Paul Demiéville, Paul Pelliot, Georges Dumézil, André Leroi-Gourhan, Claude Lévi-Strauss, tous professeurs au Collège de France. Pelliot, spécialiste des Mongols, a longtemps été pour moi l’exemple absolu de cela, un dieu vivant, et Demiéville aussi si j’avais été sinologue. Grandeur d’André Leroi-Gourhan !

    « Il y a encore les intercesseurs-piqueurs, comme il y avait des piqueurs dans les grandes chasses de jadis : Chamfort, La Rochefoucauld. Les porte-voix : Chateaubriand, Malraux peut-être. Et ceux que j’ai envie d’appeler les tranquilles-inquiets : Montaigne et Descartes.

    « Que chacun d’entre nous puisse faire sa propre liste. C’est ça qui est réjouissant. Après un demi-siècle de Facebook, sera-ce encore le cas ? Rassurez-nous : envoyez vos listes ! Ici même ! Mais il y a une chose à laquelle on ne pense pas beaucoup, c’est que nos intercesseurs les plus efficaces sont peut-être des choses. Ou c’est qu’on ne pense qu’à ça. Plus ou moins en secret et plus ou moins avec honte. Nous sommes tous fétichistes, et il y a dans le monde de chacun certaines choses auxquelles il ne faut absolument pas toucher, sous peine de nous rendre fous.

    « Ces listes-là, il serait peut-être un peu plus difficile de les obtenir. C’est du domaine de l’intime, comme on dit.

    « Maintenant (germanisme) ne me dites pas à l’unanimité que c’est votre portable, ou je vous assomme tous tant que vous êtes. Avec mes béquilles. Mais, plus que des choses, ce sont peut-être des matières, nos derniers intercesseurs, même sur le lit de mort. Certains vivent dans les étoffes, et je les comprends. Les métaux également, depuis un temps reculé de l’humanité (l’alchimie comme vision d’un monde irrigué par les métaux), ont ici un rôle capital à jouer. Les métaux, c’est connu, ont été concoctés au cœur des étoiles. Éclat, brillant, lustré, huileux, densité… Les figures de Widmanstätten dans les météorites. L’immense Jacob Böhme ravi en extase par un reflet de lumière se jouant sur un plat d'étain. Les amateurs de lames de couteaux, en acier damas, dont je suis (merci Éric Depeyre). Leroi-Gourhan, entre tant d’autres choses où il excellait, était aussi un admirable métallurgiste, un expert archéologue en alliages, en mordants… Fascination de Nerval pour Tubal-Caïn dans son Voyage en Orient. Das Lied von der Glocke de Schiller, que mon grand-père Nikolaus savait entièrement par cœur, comme beaucoup d’Alsaciens de sa génération (classe 1889). Et les bijoux, bien sûr, qui ne sont pas de mon monde, je suis trop pauvre, et fussé-je riche, je suis trop spartiate.

    « Mais l’Ultima Thulé en matière d’intercesseurs c’est peut-être ce qu’en philosophie (classique) on appelle les qualités secondes, et la plus éclatante d’entre elles, la couleur.

    « Le spectre en est très réduit chez nous, en Occident, où tout le monde aujourd’hui est vêtu de couleurs ternes, sombres, pour ne pas dire dégueulasses, des couleurs vomitives, fécales. C’est tout différent en Orient, en Afrique…

    « Toi, mon cher Jean-Claude, qui a eu la chance de circuler en Égypte, mais surtout en Inde, tu le sais. Un voile, un foulard fuchsia, amarante, ou garance, quelque part du côté du Rajahstan, quoi de plus exquis au monde ? Et même l’Asie centrale, Ouzbékistan, Tadjikistan… l’Iran… nous sommes orphelins de cela, et ne le savons même pas.

    « Je viens de replacer sur mon bureau un échantillon de smithsonite du Mexique. La smithsonite n’est pas extrêmement commune, dans ma relative ignorance je sacrifie à l’euphémisme, mais ce dont je suis sûr, c’est que celle-ci est bleue, et que la smithsonite bleue est rare. Pourquoi est-elle là ? Parce que ce bleu est presque exactement de la nuance du bleu du manteau de Saint Antoine dans La Tentation de Saint Antoine, panneau du polyptyque du Retable d'Issenheim de Matthias dit Grünewald, au musée d’Unterlinden de Colmar, ma ville natale. Le lieu de pèlerinage dans ma ville, du temps où j’habitais dans ma ville. Lieu de pèlerinage de tant d’autres, illustres, venus de loin pour voir l’un des sommets de la peinture occidentale. Francis Bacon a fait le déplacement, dans les toutes dernières années de sa vie, c’est mon amie Sylvie Ramond, naguère conservatrice du lieu, qui me l’a dit.

    « Donc, la nuance de ce bleu. Et puis ? Et puis rien. J’aime beaucoup Saint Antoine, et Grünewald est pour moi un flambeau inextinguible, très fuligineux et très resplendissant. J’aime beaucoup les minéraux, comme Caillois, ami de mon ami Pierre Gascar ; lui, c’était les lichens ; André Dhôtel, les champignons.

    « Maintenant (germanisme) si vous me posez la question cruciale : vous nous parlez d’intercesseurs, mais ils intercèdent avec qui, avec quoi ? – je répondrai : je ne sais pas.

    « Pierre Bonnard, « le plus grand coloriste après Van Gogh », très vieux, venait au Louvre ; Jean Leymarie, jeune conservateur, guidait ses pas. Bonnard ne regardait pas les tableaux. Il regardait par les fenêtres. Témoignage de Jean Leymarie. Bonnard a dit : « Notre dieu est lumière. » 

    Simon Hantaï« Simon Hantaï, que j’ai eu le bonheur de connaître à la fin de sa vie (il ne peignait plus depuis 30 ans, il s’adonnait à la philosophie, à la théologie), était hanté (sans jeu de mots) par l’idée de retrouver une certaine fleur (cf. André Dhôtel, Histoire d’un fonctionnaire, Gallimard), de trouver les graines de cette fleur, qui lui avait été familière dans son enfance, en Hongrie, et qui était exactement de la nuance d’un certain rouge violacé chez Grünewald aussi. Ma vieille mère, magicienne de son potager, encore à 87 ans, qui, de son côté, connaît bien Grünewald, voyait précisément de quoi il s’agissait. Elle a fait parvenir, par mon intermédiaire des graines à Hantaï qu’elle pensait pouvoir convenir. Simon a été très content, a planté les graines. Mais ce n’était encore pas tout à fait ça. Presque ! »

    André Bernold (nov. 2017)


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