• Rafael Menjivar Ochoa

     

     

     

    Instructions pour vivre sans peau, par M. Lochu



    Né en 1959, Rafael Menjívar Ochoa appartient à cette génération dont l'adolescence est liée aux incandescences de l'Amérique centrale des années 1970-80. Ces années où l'on trouvait normal, rentrant chez soi, de découvrir la tête tranchée de son épouse dans la cuvette des toilettes. Les activités de son père, économiste et universitaire, qui en font un clandestin, puis un exilé, l'extirpent de son Salvador natal ; Rafael vivra sa jeunesse au Costa Rica, puis au Mexique, où il passera plus de 25 ans. Curieux, boulimique, il acquiert une immense culture et un savoir-faire dans les domaines les plus variés. C'est dans la musique et dans l'écriture qu'il persévérera.

    Bien qu'il le considère comme un bout d'essai, un exercice destiné à tester ses capacités d'écriture, son premier roman, Histoire du traître de jamaifs plus, dont la traduction française a été publiée par Cénomane dès 1988, est devenu un mythe littéraire. Publié à quelques centaines d'exemplaires dans une Amérique centrale où l'on a autre chose à faire que lire (se procurer de quoi manger, par exemple), le livre, épuisé, circule toujours, piraté sans pitié. Et ce n'est pas sans gourmandise que l'auteur se vante de ces éditions pirates sur lesquelles il ne touche aucun droit d'auteur, mais qui témoignent de l'importance de son livre. Recherché au Salvador par la jeunesse d'aujourd'hui, étudié dans les universités américaines, il s'agit d'un roman-phare, polymorphe, techniquement « jeune », ce qui a conduit son auteur à le repenser, à le reconstruire. Ainsi est né Instructions pour vivre sans peau (Cénomane, 2004).

    L'homme est un écorché, qui s'écorche, qui écorche. « Banalité du bien, banalité du mal », pÔropose Michel Terestchenko comme sous-titre à son brillant Un si fragile vernis d'humanité (La Découverte, 2005). Quelles sont les motivations de l'homme qui milite ? de celui qui ne milite pas ? de celui qui dénonce ? de celui qui torture ? Les corps sont démembrés, recomposés par les tortionnaires, « artistes de la chair ». Le texte l'est aussi, par un artiste du verbe.

    Dans Tierces personnes, le troisième roman de Menjívar publié par les éditions Cénomane, c'est la vie même d'un homme qui est ainsi recomposée. Peintre, témoin douloureux de sa propre stérilité face à la toile blanche, au point d'en perdre la tête, joueur d'échecs se perdant dans les labyrinthes de ses constructions virtuelles, il finit par se clochardiser - tout en apportant son aide à une aveugle - avant de mourir, assassiné par celui qui l'avait recueilli. Mais pourquoi l'avait-il recueilli ?

    Menjívar dit de lui-même qu'il écrit comme une grand-mère fait du crochet. Ses textes mûrissent au fil des ans.

    Depuis une dizaine d'années, on a assisté à une véritable éclosion de talents salvadoriens et, plus généralement, centraméricains. Mais tous aspiraient à être reconnus mondialement, ce qui ne pouvait se faire qu'en étant publié par des multinationales de l'édition ; ils ont pour cela vendu leur âme, décaféiné leur écriture afin, ne déplaisant à personne, de plaire à tout le monde. Un des auteurs les plus talentueux de sa génération, le guatémaltèque Rodrigo Rey Rosa, est le premier à être tombé dans le piège et à avoir été victime du système. Premiers textes sublimes, reconnaissance internationale, puis chute... Ses derniers romans, écrits pour être publiés mondialement, ennuient dès les premières lignes. Qui, à présent, se souvient de lui ? Et quoi de plus triste, pour un auteur proche de la quarantaine, que d'avoir son œuvre derrière soi  ? Même publiée par Gallimard...

    Menjívar suit un tout autre chemin. Il construit son œuvre, sans se soucier d'être publié. Lorsqu'il l'est, il s'en réjouit, et d'autant plus si c'est en France. Menjívar est un homme et un écrivain curieux et gourmand. Mais son projet n'est pas là et même si les sirènes l'enchantent, il n'y succombe pas. Il écrit. Construit. Fait autre chose, y revient.

    Le résultat est toujours époustouflant.



    Thierry DAVO (in L'Anacoluthe)