• « Rompre une lance pour les USA, my pleasure » (par André Bernold)

    André Bernold

     

    André Bernold m’écrit de bien belles lettres, je lui ai proposé d’en partager des extraits sur ce blog. Pour les lecteurs curieux, passagers de Mediapart, une occasion de faire connaissance avec ce déconnecté notoire, intellectuel atypique par son défaut d’ambition, son désœuvrement cultivé assorti d'une honnêteté féroce. 

    « … Aussi bizarre que cela puisse paraître, c’est auprès des membres de l’enseignement supérieur des États-Unis, toutes disciplines confondues, que j’ai trouvé l’accueil le plus constamment généreux, voire enthousiaste ou fervent : j’en dis autant d’une bonne partie de mes étudiants là-bas. Je le note en passant, mais pour moi, évidemment, ça dit quand même quelque chose de ce pays d’un peu moins conventionnel que ce qui traîne partout. En France on m’a partout et toujours rechigné ; aux USA, peu s’en est fallu qu’on ne m’ait fêté.

    Cela, pour une part, a une raison encore politique : c’est qu’aux USA, l’exercice de la parole n’est pas, comme chez nous, un vain mot. On est dans une aire beaucoup plus profondément, authentiquement démocratique qu’ici. Tous les étrangers le disent, nous sommes, comme l’Inde ancienne, une société de castes, et comme la Chine ancienne un despotisme bureaucratique. Nous seuls nous gargarisons de notre prétendue République et de notre soi-disant démocratie, nous sommes les seuls à faire semblant d’y croire. Un Allemand, un Autrichien un Italien, un Anglais, un Argentin cultivés savent et disent que la réalité est tout autre. Nous sommes démasqués depuis longtemps, au moins depuis Napoléon 1er, ça n’est pas oublié, et déjà Schopenhauer disait rudement que si l’Afrique a ses singes, L’Europe a ses Français. Voilà notre vrai standing international. Et je ne te parle pas de l’opinion des Chinois. Celle des Africains colonisés et pillés et de la persistante France-Afrique, tu peux aussi l’imaginer. Depuis des générations ils se taisent, mais n'en pensent pas moins. Fin de la parenthèse d’un sale anti-France, à mettre au pilori du Figaro, de L’Express et même de l’Observateur. Maintenant, la vraie France dont je me réclame, c’est celle de Bernard Palissy, de Blaise Pascal, de Pasteur. Et de tant d’autres, Dieu merci.

    Dans l’exercice de ma profession, l’enseignement, à laquelle je me suis adonné avec passion, profession choisie, non pas subie (j’aurais pu faire l’ENA en y mettant un coup comme tant de mes petits camarades), j’ai toujours donné des conférences plutôt que des cours. Je n’ai jamais parlé que sans la moindre note (comme André Tubeuf et Gilles Deleuze, mes modèles), en regardant bien en face mon auditoire, et je n’ai jamais fait deux fois le même cours, comme tant de sinistres collègues de collège ou de lycée qui n’ont parlé trente fois que des Fourberies de Scapin ou de L’étranger et qui estiment que ça mérite salaire. Cela, certes, m’a valu quelques ennuis. Mais aux USA, dans l’ensemble, ça passait pour de l’éloquence ; en France, pour de la prétention et de la manipulation (rapports officiels). Or, aux USA, non seulement on admet l’éloquence comme arme légitime, mais, comme sur l’agora d’Athènes, on l’aime, on l’applaudit, on s’y presse, on la pèse au trébuchet. Et les hommes les plus éloquents que j’aie entendus de ma vie, dignes de la Grèce et de la Rome antiques, la véritable éloquence politique qui fait qu’une assemblée soudain se lève, ce n’est pas dans un prétoire parisien que je les ai vus, issus du Barreau, mais dans les universités américaines. Que cela soit versé au dossier épineux des États-Unis d’Amérique. Et je crois que Jean Genet ne s’y est pas trompé. Et si tu demandes à un chauffeur de poids lourds en qui comme Américain il se reconnaît le plus volontiers il te répondra : Herman Melville. Parfois Thoreau, parfois Whitman. Il me semble que ça parle haut et fort. Je suis peut-être le seul intello d’extrême gauche en France à rompre une lance pour les USA. My pleasure.

    Pour finir sur une note plaisante, je te confie que dans une des bonnes universités dans laquelle j’ai été appelé à enseigner (Dartmouth College, New Hampshire, Nouvelle Angleterre, Côte Est) – compte non tenu de la notoriété de Johns Hopkins, (Baltimore), où j’ai bel et bien été élu, mais jamais nommé (en 1993, ce qui a été un des plus sinistres points de rebroussement de ma destinée, à partir duquel tout n’a cessé d’aller de mal en pis) – on est quand même arrivé à un moment critique lorsque mes étudiants se sont mis à obstruer les bureaux du Doyen en demandant : But why isn't everybody like professor Bernold ? Pourquoi tous les professeurs ne sont-ils pas comme professôr BEÜRNOLT ? Et certains allaient jusqu’à ajouter : c’est là que l’argent de nos parents ne serait pas dépensé en vain… Authentique ! Délicat. Ô délicat… »

    André Bernold (été 2017)


    Tags Tags :
  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment



    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :