• Sa main

     Jean-Claude Leroy

    Il tient sa maison dans sa main, sa main voyage avec lui. Aussi bien par mer que par route, à travers l’air, il franchit des pays sans savoir les barrières, et sa main porte sa maison de naissance, celle-là même où il a grandi. La mémoire de son enfance est gardée dedans, dans un coffre de verre, cube transparent qui ne laisse pourtant rien voir. Il dit : « Je suis plus léger avec mes souvenirs enfermés dans le coffre, ainsi je ne me porte pas, je marche comme si je volais, j’ignore la fatigue, je glisse dans l’espace, et les rides ne m’ont pas encore rattrapé. Où que j’arrive, je me présente le plus simplement, je me déshabille pour que mon corps soit le plus vulnérable. Oui, j’arrive désarmé, je ne porte aucun message. » Il mange à la première table, sans dire son nom, et dans sa main il tient la maison et le coffre qu’elle renferme. Il n’interroge pas. Il décrit ce qu’il voit, il fournit aussitôt son impression, il n’a pas peur. Les hôtes sont intrigués par cette main qui pend sous la table et devinent cette maison toute refermée sur d’anciennes parties de l’éternité. Ils ont l’air de penser que percer le secret des murs suffirait à expliquer le pourquoi du voyageur. Nul ne répond d’avance. Lui-même, qui est l’étranger du jour, ne pense rien de ce qui le distingue. Si la porte de la maison s’ouvrait peut-être que l’histoire changerait de nature, mais elle reste close, qu’importe si chacun est prévenu de ce qu’elle masque. Mais le coffre qui ne cache rien renferme pourtant le plus grand mystère. Tout ce dont il se souvient y est rangé selon un classement hyperaléatoire échappant à toute forme de chronologie. Est-ce toute la mémoire du monde ? C’est un homme jeune qui vient d’aussi loin que les hommes, il a ignoré les malheurs et il mange à la table de paysans d’une autre langue. Par moments, il pense à soulever sa main et briser sa maison sur le milieu du repas afin d’en finir, mais il ne le fait pas. Dès que rassasié, il se lève, il franchit le seuil, prêt à repartir, à continuer sa route. « Si encore j’avais deux mains, se dit-il, je pourrais passer mon fardeau de l’une à l’autre », car soudain il a senti le poids des murs et de sa mémoire. Il comprend qu’il a passé le nombre d’étapes. Il ne vole plus, il doit porter son histoire comme son présent, et il sent monter la fatigue. Il découvre l’habitude de dormir, il pénètre dans sa main, se retire dans l’oubli. La porte n’est plus la porte.


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