• Somnifère d'indien

    Alain Roussel

    Texte publié une première fois par les éditions Wigwamen 1999.

     

    Je suis dans un rêve plus grand que le mien
    si vaste qu'il se confond avec le monde
    quelques traits fugaces du dessinateur auront suffi
    pour tracer une route dans la nuit
    où je marche sans autre destination que la mort
    ombre parmi les ombres promises au même destin
    sans pouvoir démasquer l'imposture
    qui fait de la vie la nourriture du sommeil
    j’aurais aimé un peu de réel
    mais la réalité fait défaut en cette fin de siècle
    où il faut pourtant faire comme si c'était vrai
    tout cela
    qui passe qui passe
    alors je reste là avec le poids
    et quelques autres astuces pour jouer avec la durée
    et de la trompette
    si je pouvais vous réveiller un jour
    peut-être m'éveillerais-je aussi ?
    mais on a tué l'homme
    j'ai vu des épaules courbées des regards éteints
    j'ai vu des meutes
    avec des cris et des gestes pour exprimer le rien
    dans la pauvreté la misère et l'alcool
    jour après jour j'ai pu mesurer l'étendue de la chasse
    là où le gibier de potence ne demandait qu'à vivre
    à courir librement dans les bois
    à hanter souterrainement les villes
    pour construire le fond dérisoire de la vie
    j'ai vu tellement de choses que je ne m'en souviens plus
    pourtant d'anciennes caravanes traversent ma mémoire
    quand je pousse devant moi le grand manteau
    le froid a brisé sa carapace de gel
    et j'ai trouvé dans la moelle un grain de blé
    j'irai ensemencer des champs immenses
    des champs pour l'azur et le rire
    la moisson de l'unique sera mon abondance
    pendant que vos lèvres sécheront au soleil
    pour ne pas avoir su prononcer la parole
    qui fait mûrir l'être dans les terres arides
    la vie est de ce monde
    elle n'est que de ce monde
    avec ses fleurs exquises et son armoire à supplices
    j'aurais pu vous parler d'exil
    mais je suis là avec mon corps
    avec cette pensée qui ne porte pas la marque d'un dieu inconnu
    et qui pourtant ne m'appartient pas
    attisant ma présence d'une inguérissable brûlure
    je suis du côté de la poussière
    parce qu'il ne restera rien d'autre quand j'aurai disparu
    je suis du côté du vent
    parce que précisément il déplace la poussière
    d'un lieu à l'autre
    comme je le fis si souvent avec ma vie
    porteur d'une valise vide
    et d'un vide encore plus profond dans ma tête
    pour me donner le vertige devant le plein
    pour trouver la force de résister aux certitudes
    quand elles prennent leur position d'arrêt
    sur les visages et sur les mains
    sur I'œil tel qu'on le voit sur les cadavres
    dans les mots qui retiennent la pensée
    au fond des oubliettes
    j'aurais pu fuir
    pour aller où ?
    il n'y a que le désert qui me tente
    avec ses repères pour nulle part
    et cette insoutenable présence à soi
    qui vous inscrit dans l'instant
    sans autre preuve que la confrontation au soleil
    j'ai cherché dans la poésie cette petite flaque de lumière
    qui tremblait dans l'eau du port de mon adolescence
    et que je ne pouvais décrire qu'en ajoutant du langage
    à sa simplicité pure
    ainsi je l'ai perdue au fil des mots
    mais je n'écrivais que par elle
    et je donnais du sens à ma vie à partir de ce mystère insondable
    qui vous lie une fois pour toutes à l'évanescence des choses
    de même que la naissance est un hasard nécessaire
    pour réunir dans un même complot l'absolu et le transitoire
    j'aurais aimé parfois être autre chose qu'un homme
    courir la steppe avec le loup
    étendre mes tentacules au fond des océans
    couper le ciel avec mes ailes et planer comme un dieu
    qui n'aurait pas quitté le sol des yeux
    amoureux de cette terre qui est fatalement la nostalgie de l'oiseau
    puisqu'il y revient toujours et qu'il y a son nid
    imaginer est plus facile que de se frotter à l'écorce
    nu à nu dans le corps à corps
    pour arracher un cri au silence
    au fond d'une même solitude
    pour partager cette coïncidence
    d'être là ensemble au même moment
    le monde quelques complices et moi
    alors que nous aurions très bien pu ne pas y être
    ne pas avoir été invités à la danse
    je respire avec la vague
    je m'exerce au ressac pour mieux affronter le rocher
    qui campe sur ses positions
    avec cette fragilité dans sa rudesse altière
    avec un tel mystère recroquevillé sous un poids inutile
    que je me sens son frère
    à protéger ce cœur menacé d'épuisement
    y a-t-il un lieu inviolable dans la chair ?
    y a-t-il seulement dans mon corps un os exempt de moelle
    pour donner de la résonance au vent
    qui vient de la mer à travers mon souffle ?
    l'écho ne prouve rien
    mais il donne de l'élan aux rêves forestiers
    même si dans un monde assiégé
    et malgré le panache
    toute quête est une fausse sortie
    le temps nous abattra seulement un peu plus loin
    cachant sa honte à couvert des arbres
    où j'ai ramassé cet automne une vieille feuille jaunie
    que j'ai emportée avec moi
    et que je regarde de temps en temps
    pour me prouver que cela fut un jour
    dans son impensable soumission à la loi
    qui lie le tout à sa partie
    et qui ne délie que dans la mort
    car la vie illusionne la vie avec ses ramifications extrêmes
    elle vient à notre secours en nous lançant des cordes
    avec lesquelles on se déplace horizontalement
    d'émotion en émotion
    de pensée en pensée
    parfois cherchant à grimper
    alors qu'il faudrait tirer pour faire tomber le ciel
    le mettre à notre portée
    et lui apprendre à modeler une nouvelle terre
    avec nos mains studieuses
    qui se souviennent encore du limon
    plutôt que de jouer les marionnettes
    au bal des pendus
    au-dessus d'une trappe ouverte
    qui révèle la froide mécanique de la sentence
    même si nous n'y sommes pour rien
    le néant ne pardonne pas à la naissance de lui opposer un visage
    avec des yeux pour voir
    des oreilles pour entendre
    lui qui ne connaît pas l'espoir qui se lève au printemps
    l'oiseau est encore rouge dans l'aurore
    et j'ai du sang dans mes veines
    qui me donne la force de reprendre le voyage
    de pousser devant moi la charrette
    malgré l'essieu grinçant et les cahots du chemin
    l'ornière s'allume d'un feu obscur
    où je reconnais ma vie
    et son horizon immédiat qui brûle au bord des choses
    avec ce craquement d'os et de nerfs
    qui me rappelle à la fierté d'avoir un corps
    d'être une chair à penser
    j'avance d'un pas légèrement frotté pour faire jaillir l'étincelle
    sans trop polir les surfaces
    sans créer ces reflets qui renverraient la lumière
    si durement acquise
    vers des lieux qui n'existent pas
    l'odeur du café chaud au fond d'une tasse
    n'a pas à s'élever plus haut que mes narines
    l'infini est en deçà du signe
    dans l'espace rugueux où l'on se cogne
    ne pas s'évader mais se confronter
    mener le sourd combat dont on ne tire aucune gloire
    contre ces envolées qui nous désignent comme cible
    dans un ciel qui n'est pas à nous
    l'âne qui va au sacrifice porte des reliques
    ­ — car la modernité est une image pieuse —
    mais je veux vivre encore longtemps pour défier la déesse
    avec mon balbutiement
    et mon offrande de cailloux
    puisque j'appartiens au chemin
    qui est ma divinité incompréhensible
    dans ce rêve plus grand que le mien
    où je suis une voix parmi quelques autres
    qui font la clameur d'une vie
    et où je prends la note la plus basse
    m'en tenant au chuchotement
    pour mieux goûter la douceur des lèvres sur les lèvres
    quand la forêt devient femme dans le vent
    quand la femme devient vent
    et que le vent n'est plus qu'un murmure sur ma bouche
    la nuit me porte alors rageusement sur son dos
    jusqu'à l'aurore qui est son miel
    la ruche est une couronne défaite
    pour saluer le nouveau jour
    quelques traits du dessinateur auront suffi
    et je marche sur la route
    ne laissant derrière moi qu'une trace sèche.

     

    Alain Roussel

    (Avril 1995)­


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