• Sonnets de Skakespeare (trad. Maurice Blanchard)

     Maurice Blanchard

    I

    Des plus belles créatures, nous désirons des fruits afin que la fleur de beauté ne puisse jamais mourir. Si l’être le plus accompli doit un jour disparaître, qu’un tendre héritier garde sa mémoire.
    Mais toi, prisonnier de tes yeux étincelants, tu nourris tes flambeaux de ta seule substance, créant la famine où l’abondance règne. Toi-même ton ennemi, de toi-même ton bourreau.
    Tu es l’ornement d’un monde nouveau, le seul héraut d’un fastueux printemps. Dans ton bourgeon tu ensevelis ton bonheur et, jeune barbare, te ruines en donnant peu.
    Prends le monde en pitié, ou sois ce glouton qui dévore la dette du monde, ta tombe et toi-même.

     

    II

    Lorsque quarante hivers assiégeront ton front et creuseront des fossés dans le champ de ta beauté, ton corps insolent de jeunesse, aujourd’hui admiré sera déguenillé, sera méprisé.
    Si l’on te demande alors où toute ta beauté repose, où se cache le trésor de tes jours vigoureux, tu montreras tes yeux creux où sont enfouis une pudeur mal-nourrie, des hommages gaspillés.
    Combien de louanges te vaudrait ta beauté si tu pouvais dire, montrant celle qui lui succède‑: “Ce bel enfant qui est le mien balancera mon compte. Excusez ma vieillesse‑!”
    Ce serait renaître dans ton vieil âge, voir ton sang chaud, sentir ton cœur froid.

     

    XII

    Quand je compte les heures frappées par l’horloge et que je vois le jour courageux sombrer dans la hideuse nuit,
    quand je vois la violette du dernier printemps et la boucle noire qui s’argente,
    quand je vois les grands arbres déshabillés d’un feuillage, abri du troupeau,
    le champ de l’été lié en gerbes et porté sur une civière, la barbe épineuse et blanche,
    alors, je pense à ta beauté qui doit s’en aller avec les débris du Temps puisque les parfums et les chants qui s’abandonnent meurent aussi vite que d’autres apparaissent.
    Et rien, sauf ta lignée, ne peut te défendre contre la Faux du Temps, ne peut la défier quand là, elle te prend.

     

    XXV

    Laissons ceux que favorisent leurs étoiles se glorifier des dignités publiques et des titres pompeux tandis que privé d’un tel triomphe, caché, je me réjouis dans ce que j’honore le plus.
    Les favoris des grands princes déploient leurs feuilles d’or tout comme le souci devant l’œil du soleil et, au plus profond d’eux-mêmes leur éclat repose, enfoui, dès qu’au froncement d’un sourcil ils s’éteignent dans leur gloire.
    Le vaillant guerrier, célèbre par ses combats, après cent victoires une fois vaincu, est rayé du livre de l’honneur et tout le reste oublié, pour lequel il peina.
    Alors, moi qui aime et suis aimé, combien suis-je heureux, là où je ne puis ni éloigner, ni être éloigné.

     

    XXVII

    Harassé, je me hâte vers mon lit, vers le repos cher à mon corps fatigué de sa route. Puis, un voyage commence à travailler mon esprit dès que le travail du corps expire.
    Alors, mes pensées, loin de ma demeure, entreprennent un zélé pélerinage auprès de toi et tiennent mes languissantes paupières largement ouvertes sur les ténèbres, domaine de l’aveugle,
    sauf que la vision imaginaire de mon âme présente à mon regard sans lumière ton ombre qui, telle un joyau pendu dans la nuit fantomale, rend belle la hideuse nuit, rend jeune son visage.
    Ainsi, à cause de toi et de moi-même, ni mon corps pendant le jour, ni mon esprit pendant la nuit ne trouvent la quiétude.

     

    XXIX

    Abandonné de la fortune et des hommes, solitaire, je pleure sur mon exil, j’importune un ciel sourd de mes clameurs inutiles et me considère et maudis mon destin, désirant être un autre plus riche d’espoir, avoir son visage, avoir ses amis, demandant la virtuosité de l’un et le génie de cet autre pour donner la plus grande joie au moins heureux des hommes,
    encore dans ces pensées presque méprisantes pour moi-même, soudain je pense à toi et, comme l’alouette à l’aube s’élevant de la terre assombrie, tout mon être chante des hymnes à la porte du ciel‑;
    car le souvenir de ton amour apporte une richesse telle que je n’échangerais pas avec des rois.

     

    LXV

    Puisque ni le bronze ni la pierre ni la mer illimitée — le poids de la mort dominant leur puissance — comment la beauté contiendra cette fureur, elle dont l’action n’est pas plus forte qu’une fleur‑? comment le souffle de miel de l’été tiendra contre l’assaut destructeur, la rafale des jours alors que les rochers inexpugnables ne sont pas si durs ni les portes d’acier si résistantes que le Temps ne les détruise‑?
    Oh‑! sombre méditation‑! Où, hélas‑! le plus beau joyau du Temps, hors du coffre du Temps se réfugiera-t-il‑?
    Quelle forte main retiendra son pied rapide‑? Qui pourra l’empêcher de saisir sa proie de beauté‑?
    Personne, sauf ce miracle qui ferait qu’en cette encre noire puisse encore briller mon amour.

     

    LXIII

    Tu vois en moi cette saison où des feuilles, et rares, et jaunies, pendent à ces branches qui s’agitent contre le froid, chœur nu et ruiné où naguère les oiseaux chantaient.
    Tu vois en moi le crépuscule d’un jour où le soleil couchant s’est effacé dans l’Ouest, soleil que pas à pas l’atroce nuit emporte, image de la mort posant son sceau sur le dernier repos.
    Tu vois en moi l’embrasement d’un feu étendu sur les cendres de sa jeunesse comme sur le lit de mort où il faut qu’il expire, consumé par cela même dont il s’était nourri.
    Tu vois cela qui fait ton amour plus fort pour aimer ce qu’il te faut quitter avant peu.

     

     

    XCIV

    Ceux qui peuvent tout le mal et ne le font point, ceux qui sont autres qu’ils ne paraissent, ceux qui, entraînant les hommes, sont comme la pierre, impassibles, froids et sourds à la tentation, ceux-là, comme il convient, recueillent les grâces du ciel, épargnent les richesses de la nature magnificente. Ils sont seigneurs et propriétaires de leurs grimaces. Les autres ne sont qu’intendants de leur grandeur.
    La fleur de l’été est douce à l’été bien que pour elle seule elle vive et meure. Mais, qu’une ordure l’assaille et l’herbe la plus vile la surpasse en bravoure.
    Les plus douces choses deviennent les plus amères et les lis qui pourrissent sentent beaucoup plus mauvais que les herbes.



    XCVII

    Pendant ton absence, le charme de la fugitive année fut celui d’un hiver. Quels glaçons j’ai touchés‑! Quels sombres jours j’ai vus‑! Quelle nudité de vieux décembre m’entourait‑!
    Et pourtant, cette saison déchue était la saison d’été, enceinte de l’automne, grosse de richesses et portant la charge enjouée de leur aurore comme les veuves leur ventre après la mort de leur seigneur,
    encore cette abondante progéniture ne me semblait-elle qu’espérance d’orphelins et fruit sans père, car l’été et ses plaisirs t’accompagnent et, toi absent, les oiseaux même sont muets,
    ou s’ils chantent, c’est avec une si languissante allégresse que les feuilles pâlissent, redoutant l’approche de l’hiver.



    CXIX

    Quelles gorgées de pleurs de Sirène, distillées dans les alambics de l’enfer ai-je bues, m’appliquant frayeurs sur espoirs, espoirs sur frayeurs, toujours perdu quand je me voyais sauvé‑!
    Quelles pitoyables erreurs mon cœur a commises alors qu’il se croyait lui-même sous quelque bénédiction‑! Et comme mes yeux s’égarèrent hors de leurs sphères, dans la fureur de mon délire‑!
    O bienfait des maladies‑! je sais maintenant que le meilleur est, par la souffrance, rendu meilleur encore et que l’amour en ruines, lorsqu’il est reconstruit s’élève plus beau qu’il ne fut, plus fort, beaucoup plus grand.
    Ainsi je reviens, châtié, vers mon bonheur et je retrouve par le mal trois fois ce que j’ai dépensé.



    CXLVI

    Pauvre âme centre de ma chair damnée, affolée par ces puissances rebelles qui te revêtent, pourquoi languir et souffrir, et peindre l’extérieur de tes murs avec de gaies et riches couleurs‑?
    Pourquoi, ayant un bail si court, dépenser de si grandes sommes pour ton château fugitif‑? Les vers, héritiers de ces fastes, mangeront ton domaine‑; n’est-ce point là le terme de ta substance‑?
    Alors, mon âme, vis de la ruine de ton serviteur et qu’il souffre pour que s’accroisse ton trésor, achète des biens éternels en vendant des heures d’écume, sois nourrie, sois moins riche au dehors‑!
    Ainsi tu te nourriras de la Mort qui se nourrit des hommes et, morte la Mort, plus rien ne meurt.

     

     

    in Portrait de l'Éditeur en montreur d'ours,

    Les Amis de l'Éther Vague, 1999.


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