• Souffrance de Jacques Reumeau

    Maë Tantris      Jacques Reumeau

    Souffrance de Jacques ReumeauLes souffrances de l’esprit se plaisent à “enseigner” lentement l’être sensible. Celui-ci ne peut se débattre à son gré. Le dialogue doit avoir lieu. Il a lieu.
    L’être sensible se donne volontiers à la contemplation, à l’art. C’est son champ et son recours. S’il trouve sa place, il paraît libre. Mais la société est vite jalouse des libertés individuelles, surtout si elle les suppose irrécupérables. Elle peut alors envoyer ses médecins de garde dompter la souffrance à l’ouvrage. Le moindre cri de l’homme-artiste doit être étouffé. Toute dissonance est sanctionnée.

    Le 26 février 1968, un médecin certifie que monsieur Reumeau Jacques est atteint de “troubles caractériels”, que son état nécessite un transfert au Centre Psychothérapique de Mayenne. Cet internement “volontaire” est le premier d’une longue série. Chacun d’eux visera bien sûr à soulager un jeune homme imaginatif de son anxiété, de sa “culpabilité morbide”.
    Les rapports des médecins évoquent tous une “inadaptation sociale”, une “instabilité professionnelle” et cette jolie prose inquisitoriale débouche toujours sur une liste de médicaments : Neuroptil, Eunoctal, Immenoctal. À renouveler tous les 2 mois... On parle bientôt de “débilité mentale légère”. Le malade est satisfait de ses séjours. Il demande à revenir, ou le prolongement de ces traitements qui lui donnent le même sommeil qu’aux autres. Jacques Reumeau écrit ainsi des lettres d’une belle courtoisie à ceux qui le suivent. Lesquels répondent, dans une langue tueuse, sur des rapports d’observations que l’intéressé ne connaîtra jamais. Le secret médical, c’est aussi le droit de condamner un homme, par routine, tout en lui caressant le dos, et en veillant surtout à le conserver comme client. Si bien qu’après un premier internement en service fermé, les suivants se feront en service libre, le patient réclamant lui-même son statut de malade, seul espace possible quand, par exemple, on ne supporte plus d’avoir à “gagner sa vie” autrement que par son art. Les médecins de l’âme ne se nourrissent — quant à eux — que de l’âme de leurs “malades”, et plus elle est délicate, plus elle est appréciée.
    Ordonnance du 2 août 1976 : Anafranil 25, 3 par jour. Equanil 400, 2 par jour. Tranxène 50, 1 le soir. Noctran, 1 le soir. Le 4 février 1977, le greffier de l’ordre médical note : 7ème admission à l’H.P. Malade de 27 ans bien connu des services. Très dépressif [...] n’a goût à rien, a décidé de ne plus travailler (artiste-peintre), s’est jeté sous une voiture il y a trois mois, n’a pas fait de tentative depuis, mais il y pense souvent. Accuse la société, la bourgeoisie, contre lesquels il désire écrire dans la presse. Tendance à sombrer dans l’alcoolisme, prend souvent plusieurs litres de bière par jour. Aujourd’hui haleine fétide, yeux injectés. Insomnie. État dépressif important.”
    Les années passent, les doses augmentent. Jacques Reumeau est de plus en plus insomniaque.
    En 1983, on ne compte plus les admissions, on dit “nième admission de Jacques Reumeau, pour état stuporeux après une probable surconsommation médicamenteuse.”Souffrance de Jacques Reumeau
    Le 17 juin 1985, il est question d’un “schizophrène bien connu des services”. En 1987, Jacques Reumeau consomme 5 ampoules de Haldol Deconoar 250 mg chaque mois. Quotidiennement : Nozinan 100, 1 le soir. Neptian, 1 le matin. Tranxène 50, 1 le matin, 1 le midi, 1 le soir. Terneurine, 1 le matin, 1 le midi, 1 le soir. Mepronizine, 1 le soir au coucher.
    Le 10 avril 1987, “nième tentative d’autolyse” Autolyse, c’est le mot propre pour suicide. Quelques mois plus tard, alors qu’une exposition de son travail se tient au château de Mayenne, Jacques Reumeau quitte le monde et la souffrance, par la mort.

    L’artiste a veillé à ce que son œuvre aille au musée du vieux château de Laval. Déjà plusieurs dons avaient garni les réserves du même musée. Si bien que c’est maintenant plus de 1 600 œuvres qui constituent ce fond.
    Henri Rousseau était “naïf”. Jacques Reumeau fut “schizophrène”, mais — alors que La bohémienne endormie était refusée par la municipalité de l’époque — on tient l’œuvre quasi entière de Jacques Reumeau dans les murs du vieux château des ducs de Laval. La science progresse comme l’appropriation !
    Le dernier mot, la dernière émotion, iront à la peinture de celui qui se savait visionnaire et a tout sacrifié à la naissance d’un monde sien, gracieusement offert à l’humanité sensible.

    in Tiens n°8 (mars 2000)

     


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