• Stéphane Sangral, quand un poète sagace

     Jean-Claude Leroy

     

    « […] … Pendu
    à son détachement, ce poème s’empale
    sur la poutre d’un
    Je

    mort,
    suspendu… »[1]

     

    Ne pas être dupe de son Je. Son Je qui se sait ne sachant guère. Se serre de près, au bord du bord. Jusqu’à toucher la folie, les abysses ou l’absurde. Jusqu’à cerner nommément la plaie du sentiment, jusqu’à cerner en rond, comme dans un accès circulaire à l’écriture, accès ouvert seul par Sangral, dans sa quête du.

    Parfois lassants, agaçants, ces exercices peu vains pourtant et courant sur spirale, cet esprit de système pour néantiser au final, laisser la proie et l’ombre à poil, sans les autres, ni partout ni même-là ; la fraternité n’est pas de ce monde où taraude Stéphane Sangral. Et d’ailleurs et pourtant :

    « « Je suis » est je suis autre chose que moi-même »…


    Dérive constante vers l’ailleurs
                                                                        – Mouvement
    Horizontal, vertical, infini –
                                                         et même
    – buter sur soi –
                                            vers l’ailleurs de tout mouvement… 
    »
    [2]

    Frôlement incessant, raillant, éprouvant d’être insistant, de ne savoir s’en aller, car toujours là dans un cirque où il faudra décider de ce qui doit se conclure, qui pourtant ne se peut.

    À force d’amorcer ce peu de conscience, de circuler en rond décidément, d’un pied non pas sur l’autre mais sur le même. À force d’un inexorable signe d’éternel retour vers ce surseoir. À force d’attendre la coïncidence que nul ne saurait souligner mieux, Stéphane Sangral s’amuse moins qu’il ne s’obsède à libérer ou montrer la liberté d’un être jamais figé à condition de lui-même se dire.

    « Je est un cercle, croire en son centre, Je est
    un cercle, Zéro, croire en un centre pour fuir
    vers le
    Un ; Je est un trou, s’enfuir…
                                                                              Et
    Je est
    ce qui fuit
    Je
                               Et tourne et tourne…
                                                                              Et comment fuir ?…
    »
    [3]

    Alain Berthoz, qui préface cette Ombre à n dimensions, a écrit sur la simplexité[4], le mot s’applique ici sans relâche entre l’être ou ne pas. L’objet qui se regarde être regardé. Ces efforts de conscience. Conscience d’être. Mais où ? À l’intérieur de qui, de quoi ? Pas d’effet miroir pourtant ni confort narcissique, plutôt une sorte de courant alternatif qui chercherait de la nativité (altérée) un impossible certificat reporté sine die, perdu dans le giron d’une danse qui laisserait peu à peu remonter sa pâle opacité, son « impossible à savoir ».

    Être à part ou apparaître, par un décrassage de l’identitaire jusqu’à ce qu’il n’en reste plus, traversant plus tard par les accès stupides que nous passons et fantasmons. Est-il possible d’être conscient d’être ? Berthoz résume Sangral à cette question. Comme il dirait l’irrésumable. Tout aussi bien Sangral est philosophe de caractère, il a d’ailleurs publié chez Gallilée Fatras du Soi, fracas de l’Autre. « Un livre autour du concept d’individuité, explique-il, l’individuité étant le processus de sacralisation de l’individu et de déconstruction des sacralités groupales. » Toute une partie de ce précis fragmenté fait écho aux poèmes de Ombre à n dimensions, Sangral s’y montre moraliste à la manière d’un Cioran ou d'un Murray :

    La terre est le seul fruit qui soit rongé de pourriture pour la raison de n’être pas assez mûr. […] [5]

    La différence, dans son rapport à l’Autre, entre le nourrisson et l’adulte ? Le premier est rassuré par ses parents et craint le reste de l’humanité, le deuxième est rassuré par ceux qui ont la même marque identitaire que lui et craint le reste de l’humanité. La différence, pathétiquement, s’arrête là. […][6]

    Qu’il s’agisse de ses développements philosophiques ou de sa poésie anti-poétique, c’est toujours une écriture directe qui appuie volontiers là où ça fait mal, car on ne fait pas de cadeau chez Sangral, on est honnête à souhait, ce qui donne une lecture inconfortable et utile à ceux qui ne se contenteraient pas de formules de rassurance, ne viseraient pas à s’installer sur une île douillette, mais seraient prêts à reconsidérer le miroir de leur « savoirs acquis », à s’interroger, à se convertir peut-être. Mais à quoi ? Au néant, probablement.

    « Un point
                       un point en moi, un point en qui je suis,
    un point inexistant, un point qui n’est pas qu’un,
    un point, un point de point, un point de point de point
    un point infime, un point infini comme un sein
    de déesse, mon poing fermé sur rien, un point
    trop lié et trop libre, où tous les courts-circuits
    de mes pensées convergent :
                                                     le point du
    Je suis…»
    [7]

    J-C L (Mediapart, été 2015)


    [1] Stéphane Sangral, Ombre à n dimensions, p. 104.

    [2 Ombre à n dimensions, p. 39.

    [3] Ombre à n dimensions, p. 77.

    [4] Alain Berthoz, La simplexité, Ed. Odile Jacob, 2009.

    [5] Stéphane Sangral, Fatras du soi, fracas de l’Autre, p. 29.

    [6] Fatras du soi, fracas de l’Autre, p. 57.

    [7] Ombre à n dimensions, p. 47.

     

    Page Stéphane Sangral sur le site des éditions Gallilée


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